Chapitre 18
Mon sang semble se figer dans mes veines. C’est impossible. Georgia ne peut pas être prise. Ils sont des policiers, ils ne lui feraient pas de mal. Mais elle est une Terran, ils vont penser qu’elle fait partie du mouvement de Rolz, pensai-je avec effroi. L’air se coince dans mes poumons. Jenny me secoue le bras et nous trottons vers la forêt une nouvelle fois. J’entends des voix au loin. Des cris. Beaucoup. Nous avançons avec prudence. Je tire Jessica de la main soudainement et la cache derrière un tronc lorsque que quelqu’un passe en courant. Il se retourne et nous voit. Je me fige. Ses yeux sont injectés de sang, sa main gauche tremble. Il s’est battu. Le bras de Jessica s’illumine d’une aura bleue. Il part. Je relâche mon souffle et suivons Jenny qui nous a interpellé. Je suis réveillé, par Jess qui me secoue.
– La forêt est beaucoup trop dense. Il fait trop sombre. Je ne sais pas comment on va pouvoir la retrouver, elle chuchote. Et plus on s’approche de la clairière, plus c’est le chaos.
Je passe une main dans mes cheveux mouillés. Elle a raison.
– Nous ne partons pas sans elle, je dis.
On ne peut pas, pensai-je. Elles acquiescent malgré elles. On essaie de l’appeler à mi-voix. Le silence nous répond. Je me suis presque rendue lorsqu’elle apparait. Enfin. Ses yeux s’écarquillent à notre vue. Je l’enlace, soulagée. Elle va bien. Elle est sauve. Jess et Jenny se joignent à nous.
– Pourquoi tu ne nous as pas suivi ? la réprimande Jenny.
– Je me suis perdue puis j’ai décidé de rester un peu en retrait pour observer. Je n’avais jamais vu la Garde en action.
Elle pose une main sur sa poitrine, essoufflée.
– Et ? demande Jess.
– Un des gardes nous a aspergé tous, elle confirme. Puis ils tiraient. Certains ont eu recours à la magie. Rolz et ses acolytes de l’estrade sont partis les premiers. Quant aux participants, la majorité a pu s’enfuir mais certains n’ont pas réussi.
[…]
Le lendemain, je suis étonnée de ne rien entendre sur les évènements d’hier. Personne n’en parle. Ni les profs, ni les élèves. Les journaux non plus. Rien. Je suis un peu choquée. Cette réunion était-elle tellement secrète ? Personne ne l’a appris ? Mais qui est vraiment au courant de ce que trame Gegorio Rolz ? Je repense à la Garde. Ils sont plus que de simples policiers. Ils sont des gauchers élémentaires entrainés à se battre mais aussi à utiliser leur magie. Je me demande s’il y a des blessés. Des morts ? La Garde semblait prête à en découdre. Un frisson me parcourt l’échine. Nous racontons tout aux garçons. Scott qui avait pris cette affaire à la légère, s’est bien rendu compte que ça va plus loin que ce qu’il pensait. Ralph entoure la taille de Jenny qui se blottit contre lui. Jim se trouve en face de moi. Je sens ses yeux bleus sur mon visage. Ils sont froids. Nous n’avons plus reparlé depuis le test avec le remède et je ne peux éviter de penser qu’un vide s’est créé entre nous.
– On vous aurait accompagnées, dit Douglas. C’était inconscient de votre part, vous êtes à peine des gauchères.
– Oh arrête. Épargne-moi ton discours de protecteur, dit Georgia. J’apprécie vraiment mais on s’en sort très bien toutes seules.
Je ravale un rire face à la mine défaite de Douglas.
– Georgia voulait y aller seule à la base. Tu peux imaginer son niveau d’inconscience, je dis.
Ça lui redonne le sourire.
– Vous pensez qu’ils vont poursuivre leur plan malgré l’intervention de la Garde ? demande Jess.
– Je ne pense pas. L’Arbre est extrêmement surveillé. Il a des gardes mais aussi des sortilèges qui le protègent, dit Scott.
– Je ne sais pas si te croire, répond Jess. Tu disais qu’ils étaient inoffensifs encore l’autre jour.
Il se tourne vers elle et lui tire une mèche. Elle écarte sa main.
– Je crois qu’uniquement les Terrans et le Conseil sont au courant, je lâche. Il n’y a aucune nouvelle. Rien. C’est normal ici ?
– Je pense qu’ils ne veulent pas semer la panique. Diffuser qu’une réunion illégale s’est tenue dans la Grande Forêt et que la Garde a dû intervenir causerait trop de réactions, dit Scott.
– Ocmundi possède une société pacifique, ajoute Douglas. Mieux ne vaut pas ajouter de l’huile sur le feu.
– Une société pacifique, tu parles, je marmonne.
– Qu’est-ce que tu as dit ?
Je lève le regard. C’est Jim. Je fronce les sourcils.
– Rien.
Je rassemble mes affaires. Je dois attendre encore un jour ou deux pour pouvoir ressentir le feu dans mes veines. Je me sentirai mieux à ce moment-là.
[…] Presque une semaine est passée depuis l’incident. Jim et moi ne nous parlons pas. J’ai voulu l’écrire ou le voir mais après son comportement, j’ai refusé. Il m’évite. Je le croise parfois dans les couloirs mais il change de direction tout de suite. J’ai cru recevoir un coup de poignard. Puis mes émotions ont évolué vers de la colère. Je ne comprends pas pourquoi il s’est énervé l’autre jour. Je me souviens encore de ces yeux froids. Enfin. J’ai fait des progrès avec ma magie. Je me sens plus forte et confiante. On apprend toute sorte de sortilèges : comment enflammer un objet, comment régler notre intensité, comment nous défendre de la magie des autres, comment attaquer. Aujourd’hui, nous sommes en salle de pratique avec Cholea. Nous nous échauffons avec des petits duels comme d’habitude. Jess me choisit. Je lance des petites attaques et elle pare.
– Ne m’éclabousse pas je te préviens, je dis.
– Je ne te promets rien. Tu sais que je ne maitrise pas trop la direction encore.
Sa direction est même très mauvaise si j’ose dire. Je devrais ramener une parka pour les duels avec les Acquas dorénavant. J’esquive le plus possible ses jets d’eau. Un élève à coté de nous se plaint lorsqu’il reçoit un en pleine face. J’essaie d’explorer et tente d’enflammer le pantalon de Jessica. Mes doigts fourmillent jusqu’à ressentir de la chaleur dans mes paumes. Ma main gauche s’ouvre. Je serre les dents. Le pan du pantalon s’enflamme. Jessica pousse un cri puis l’éteint aussitôt. J’en profite pour attaquer. Elle m’adresse un regard noir, ses doigts crispés sur son épaule droite.
– Désolée, je dis, mi contrite mi satisfaite.
– On arrête !
Cholea se tient au centre de la salle. Ses cheveux d’ébène sont recueillis en une queue de cheval haute.
– Je vous félicite. Je vois que vous êtes de plus en plus confiant avec votre élément. Être gaucher c’est être en harmonie avec son élément, ne l’oubliez pas. Il ne doit faire qu’un avec vous. A partir d’aujourd’hui vous allez apprendre à vous battre avec une épée. Regroupez-vous entre éléments.
Elle sort de la salle. Je rejoins Jenny et les autres Fuocans. La prof revient avec un grand coffre entre les mains.
– Nous utilisons des épées pour le combat mais aussi avec de la magie. Nous pouvons jeter un sort sur l’épée pour avoir plus de force et d’agilité.
Des murmures d’émerveillement parcourent la salle. Mon pouls bat à mes tempes lorsque j’aperçois toutes les épées dans le coffre. Elles brillent. Certaines sont plus courtes que d’autres. Je n’ai jamais fait d’escrime et c’est le sport qui se ressemble le plus à ce qu’on va faire.
–Le 10 juin aura lieu votre Bil-Kum. C’est une cérémonie officielle devant toute l’Ecole. Vous êtes déjà des gauchers mais avec cette cérémonie vous serez des gauchers et gauchères à part entière, elle explique. Et durant cette cérémonie, vous choisirez une arme et elle vous accompagnera pour le reste de votre vie.
– Où est la vôtre ? demande une fille.
Cholea sourit. Je remarque à présent un fourreau à ses flancs. Elle lève son bras et dégaine son épée. Elle est d’un blanc éclatant. Elle capte la lumière. Sa manche est faite ce que crois être du marbre. Des symboles y sont gravés. Je n’ai jamais vu une arme pareille. Elle est tellement singulière. J’admire comment elle semble être plus légère qu’une plume dans sa main. Elle l’a fait tournoyer. La lame trace des cercles dans l’air. C’est beau. Puis elle l’abat dans le sol. Une aura brune recouvre la lame.
– On va y aller doucement. Avant de transmettre votre magie, vous devez savoir manier une arme, n’est-ce pas ? Vous pouvez facilement vous blesser donc précaution extrême.
Ses yeux scannent la salle en quête d’un reproche puis nous fait signe de prendre une arme. Tout le monde se précipite pour les contempler, les essayer, les peser dans leurs mains. Je triture mes doigts, hésitante. Je n’ai jamais utilisé d’armes auparavant. Jessica pose une main sur mon dos et je les rejoins. Il y en a tellement, et de toutes sortes. Je ne réfléchis pas trop et laisse ma main prendre une au hasard. Elle n’est pas trop lourde. Sa manche est en bois lustrée avec quelques pierres cobalt. Jolie. Je sens l’air fouetter mes cheveux et me retourne. Georgia m’adresse un sourire d’excuse.
– J’aimerais garder ma tête, je plaisante en croisant les bras.
– Désolée, j’ai voulu copier les gestes de Cholea.
Pour ma part, je n’ose pas. Pas sans les instructions d’un expert. Ici c’est Cholea. Elle nous demande de nous disperser à travers la salle. On se positionne à un ou deux mètres de distance de chacun. Elle entreprend une série de mouvements en boucle : fente, esquive, parage et ainsi de suite. Je ne sens plus mes bras ni mes épaules après une demi-heure. Cet entrainement ne finit jamais. Je vois Jess concentrée dans ses mouvements malgré Will qui ne cesse d’envahir son espace. Une goutte de sueur descend le long de mon dos. J’en peux plus.
– On arrête, dit Cholea.
Jenny s’écroule à mes côtés.
– Je vous laisse une minute de pause puis vous exécuterez les mouvements en binôme.
Peu après la réunion de Rolz, j’ai décidé de travailler plus avec Walter pendant les entrainements. J’ai cédé. Nous nous entendons étonnamment bien. Il respecte mes limites et moi les siennes. Jenny a insinué que je devrais bien profiter de m’entrainer avec un gaucher autochtone. Je l’ai ignoré. Je ne crois sérieusement pas qu’il soit plus doué que nous autres. Il est doué. Mais pas plus que d’autres. C’est ce que je répète dans mon esprit. Il s’approche méthodiquement de moi. Je n’ai pas encore eu le courage de lui demander s’il était présent dans la réunion ce soir-là ou pas. Est-ce que je peux lui poser une question aussi directe ? Il est tellement… réservé. Je fixe son visage, ses longs cheveux bruns, ses yeux verts. Le gars avait la même longueur de cheveux mais je n’ai pas vu son visage. Ça aurait pu parfaitement être quelqu’un d’autre. Walter me surprend à le regarder et me lance un regard interrogateur.
– Tu es prêt ? je demande.
Il brandit l’épée qu’il a choisi. Noire.
– Soit gentil avec-moi si tu as de l’expérience, je dis.
– J’y vais tout doux alors.
Je n’aime pas son ton, son assurance ni son regard. Il avance et attaque. J’essaie de refaire les gestes de Cholea mais en vain. Je suis trop lente. Walter se retient.
– Il faut que tu sois plus sûre de toi, il dit entre deux coups.
– J’essaie. Je grince des dents.
Je fais une fente, il l’esquive puis saisit mon poignet. Je sursaute.
– Ta poigne doit être plus forte. Pense à du fer par exemple.
Ses doigts sont refermés sur mon poignet et serrent. Mais pas au point de me faire mal. Je hoche la tête. Nous reprenons. Je mime ses gestes fluides. Ses mouvements deviennent de plus en plus rapides. Je souffle sous l’effort. Son épée noire trace des arcs. Il s’emble entreprendre une danse avec sa lame. D’accord, j’avoue que dans cette matière, il est peut-être plus doué que nous. Mais uniquement parce que son frère ou ses parents lui ont probablement enseigné. Il s’approche, je recule et me retrouve dangereusement près du mur. Je panique. Je pare et le pousse sans ménagements.
– Arrête, je dis.
– J’essaie de t’aider. Tu es beaucoup plus confiante, je te félicite.
– Tu n’as pas à me féliciter.
– Raquel…
Je lui tourne le dos et boit une gorgée de ma gourde.
– Est-ce que tu as entendu parler de Gregorio Rolz ? je demande de but en blanc.
Je fais volte-face. Son visage ne transmet rien. Un vrai masque.
– Qui ?
– Gregorio Rolz, c’est un Terran.
Il secoue la tête.
– Jamais entendu son nom.
J’ai envie de dire vraiment ? mais il s’est remis en place. Il ne me demande pas pourquoi je lui ai posé cette question, rien. Bizarre. On reprend le combat.
– Il veut unifier les Terrans et prendre contrôle de l’Arbre, je chuchote.
– Raquel, ce n’est pas le moment d’avoir une conversation, il sermonne.
– Alors tu le connais ?
– Je t’ai dit que non.
Il bondit et me pare. Son visage s’approche du mien.
– Concentre-toi.
Je fronce les sourcils. Qu’il aille se faire voir, pensai-je. Mais je n’insiste plus. Il évite clairement le sujet de la conversation. Est-ce un signe que c’était vraiment lui ce soir-là ? La prof nous montre dix minutes à la fin comment transmettre notre pouvoir à l’épée. Une Aria a causé un mini ouragan dans la salle et un Terran un petit tremblement. C’est une tâche très ardue. Je me joins à Jenny pour ce dernier exercice. J’ai besoin d’avoir l’esprit clair. J’expire une énième fois puis serre la lame de mes doigts. Je laisse la chaleur remonter depuis mon estomac jusqu’à mes extrémités puis la pousse vers la lame de toutes mes forces. Je ressens une chaleur cuisante dans mes mains. Je pense à la lame, au fer. J’ouvre enfin les yeux. Il n’y a rien mais Jenny sautille devant moi.
– Tu as réussi. Je l’ai vu. Des flammes sont apparues puis elles ont disparu. Elles sont dans la lame ! elle s’exclame.
Un sourire étire mes lèvres.
– Tu es sûre ?
Je brandis l’épée avec hésitation et sens effectivement quelque chose de différent. La lame vibre légèrement à chaque mouvement et mon bras gauche s’illumine de cette familière aura rouge. Je jubile intérieurement.
[…]
La sonnerie retentit et le cours prend enfin fin. Je me débarbouille en vitesse, me change, prend mes affaires et attend devant la sortie. Je veux l’attendre. Notre conversation n’est pas terminée. C’est la récréation. Quinze minutes de pause. C’est le moment parfait. Il sort. Il ne s’est pas changé. Son t-shirt de combat noir lui serre un peu le torse. Il m’aperçoit mais continue son chemin. Je le suis. Il sillonne habilement parmi la mare d’élèves. Je descends le grand escalier avec lui.
– Tu ne t’es pas changé ? je demande.
– Je ne vais pas aller en cours, je dois m’absenter, il explique.
– Oh. Une urgence ?
– Non. Je dois voir mon frère pour un thème familiale, c’est tout.
C’est tout, pensai-je. Je ne dirais jamais qu’un thème familial soit un simple c’est tout. Je conclu que son frère est un gaucher élémentaire diplômé. Travaille-t-il au Conseil comme leur père ? Je hoche la tête néanmoins. Il va au terrain. Il est bondé de monde. Certains élèves sont étalés sur l’herbe, profitant du soleil. Walter trouve un banc et s’y avachit. Ses cheveux pendent derrière sa nuque. Je m’assois, prudente. J’observe la foule. Aucune trace des filles.
– Vas-y. Crache le morceau, il dit soudainement.
– Quoi ?
Son regard me scrute.
– Je sais que tu veux parler. Tu m’as attendu à la sortie puis tu m’as suivi. A moins que tu n’aies secrètement le béguin pour moi.
Je manque de m’étouffer.
– Dans tes rêves, je dis.
Il se redresse. Je me tourne entièrement vers lui.
– Est-ce que tu connais Gregorio Rolz ? C’est un Terran. Un politicien. Tu n’as jamais entendu parler de lui ?
– Non. Qui est-ce ?
– Tu mens.
Il hausse les sourcils et éclate de rire.
– Pourquoi je te mentirais ? Je n’ai rien à te cacher, il dit.
– Cela fait plusieurs mois que cet homme rassemble des Terrans soi-disant parce qu’ils sont discriminés et sous-estimés dans la société. Et…
Devrais-je lui dire que je suis allée à la réunion ? J’hésite.
– Je suis tombé sur lui par hasard un jour. Il avait organisé une rencontre dans une place à Occidens. J’ai cru te voir, je dis.
J’ai changé un peu l’histoire. Il hoche la tête.
– Ce n’était pas moi. Je n’ai jamais entendu parler de lui. Crois-moi, il ajoute devant mon air dubitatif.
Je suis un peu déçue. Je ne peux pas avoir la certitude qu’il ne ment ni qu’il dit la vérité. Je ne le connais pas assez. Il pose un bras sur ses yeux.
– Ce cours m’a laissé sans énergie. Je pourrais m’endormir ici, il marmonne.
– Dis, tu penses que les Terrans sont vraiment discriminés ? Je te le demande parce que tu as grandi ici, je dis.
Il semble réfléchir.
– Je ne sais pas trop. Je ne dirais pas que non. Voilà ta réponse, il dit.
– Pourquoi ?
– Les Terrans sont des gauchers puissants mais si tu fais une échelle des éléments, ils seraient en bas. J’imagine qu’ils ressentent ça.
– Mais pourquoi ?
– Les plus doués, les plus fortunés et les plus hauts postes ont souvent été occupés par des Fuocans et des Acquas. Parfois des Arias. Les Terrans se trouvent juste symboliquement en bas de l’échelle. Mais nous sommes tous égaux à Ocmundi. Devant le Conseil nous sommes tous égaux.
– Visiblement pas, je riposte. Puisque des personnes comme Rolz la pensent différemment.
Il soupire.
– Je n’ai pas envie d’avoir cette discussion maintenant.
– Bien sûr, parce que tu fais partie de l’élite. Tu es un Fuocan, je dis.
– Tu es une Fuocan aussi.
Il s’est redressé. Il n’est pas énervé. Son regard reflète de l’intérêt même.
– Tu sais, Elementa ne représente pas la vraie société d’Ocmundi, il ajoute. Ici nous sommes tous des élèves, on apprend les bases de notre monde etcetera, mais cette bulle est peut-être un peu loin de la réalité.
Ses mots résonnent à mes oreilles pendant de longues secondes. Je m’apprête à lui répondre lorsque j’aperçois les filles et les garçons. Scott, Douglas et Jim. Mon pouls s’accélère. Jess me trouve et ils s’avancent vers nous. Walter semble super zen malgré ma nervosité grandissante.
– Salut, dit Jess. Qu’est-ce que vous faites ici ?
Son ton est un peu moqueur.
– Elle m’a suivi, dit Walter.
Je lui lance un regard noir.
– J’avais besoin de lui demander un truc pour Histoire, j’invente.
Il ne révèle pas mon mensonge. Georgia nous sauve avant que l’ambiance devienne gênante.
– Vous ne le connaissez pas non ? elle dit en s’adressant aux garçons.
Walter se lève.
– Je m’appelle Walter Pills, il dit. Je suis en cours avec les filles.
Il leur serre la main.
– Ouais on a deviné, dit Scott avec un demi sourire.
– Je suis désolé mais je dois y aller. A plus Raquel.
Je lui fais un signe de la main et il s’en va. J’ignore pourquoi mais je me sens mal à l’aise. Mal à l’aise parce que cela fait plusieurs jours que je n’ai pas parlé avec Jim. Et mal à l’aise parce qu’il a rencontré Walter dans ces circonstances. Scott tape la discute aussitôt si bien que je n’ai pas à penser à ce que je devrais dire. La sonnerie retentit. Je prends mes affaires et me sens prête à recevoir de l’ignorance de la part de Jim encore une fois lorsqu’il me tire doucement de la main.
– On peut parler ?
Ses yeux sont doux. Ils me rappellent au Jim d’avant. Pas un Jim froid qui me scrute de l’autre côté de la table. Je hoche la tête. Les filles font volte-face.
– Allez-y. Je vous rejoins, je dis.
– D’accord. N’arrive pas en retard, dit Georgia.
Le terrain se vide et nous nous retrouvons bientôt seuls. Je mords ma lèvre inférieure.
– Je suis désolé pour mon attitude de l’autre jour et pour t’avoir évité. J’ai été un vrai con, il dit.
Je croise les bras et le dévisage.
– Je me suis senti débordé après le test puis inquiet. Je me suis vraiment inquiété quand tu as dit que vous êtes allé à cette réunion. Tu aurais pu te blesser ou pire, être prise en garde-vue par la Garde.
– Je sais me défendre. Et je n’étais pas seule, les filles étaient avec moi, je réponds.
– Vous êtes des débutantes. Vous n’avez pas encore de l’expérience dans la lutte. J’ai presque ressenti de la colère Raquel.
Ses sourcils sont légèrement froncés.
– Je ne suis pas une chose fragile Jim. Je peux prendre mes propres décisions. C’est… chou que tu t’inquiètes pour moi (ça lui arrache un sourire) mais ça ne justifie pas ton comportement. Tu m’as évitée pendant des jours. Sans compter ta réaction après le test. Je me suis sentie…
Je passe une main dans mes cheveux sans trouver un mot adéquat.
– J’ai pensé que cette relation est peut-être trop compliquée pour toi.
Je ne peux pas le regarder en face. Il prend mes mains dans les siennes.
– Je n’ai jamais pensé une chose pareille, d’accord ?
Les arbres du terrain sont vraiment beaux, je ne les avais pas remarqués, pensai-je.
– Raquel ? Regarde-moi.
Je m’exécute.
– Je suis désolé. Je ne le referai plus. Je t’ai fait douter et ce n’était pas mon intention. Je suis vraiment désolé.
Sa voix, ses yeux attentifs me font chavirer. Je me fais violence pour ne pas pleurer. J’inspire et hoche la tête. C’est ce que je voulais entendre. Il m’embrasse sur la joue puis à la commissure de mes lèvres. J’enlace son cou et pose ma tête sur son torse. Son odeur et son toucher m’enveloppent. Ma main effleure ses cheveux à la nuque.
– Tu m’as manqué, je murmure.
– Moi aussi, il répond.
Il prend mon sac et m’accompagne en cours. Je suis en retard de dix minutes. Le prof va me tuer.
– Tu sais, c’est la première fois que tes yeux m’ont sembler froid ce soir-là. Bleu glacial, je dis.
– Pourquoi ? D’habitude ils sont comment ?
– Bleu électrique.
Il secoue la tête, un sourire insolent sur les lèvres. Je le complimente trop. On arrive dans le couloir des sciences.
– Et ce Walter ? Tu le fréquentes beaucoup ?
Il apparait nonchalant avec ses mains dans les poches. Je souris.
– Tu es jaloux ?
Il me regarde une seconde.
– Non.
– C’est un ami.
Il acquiesce. J’ai envie de pouffer devant son air sérieux mais ne le taquine plus. Je lui serre la main une dernière fois avant d’aller en cours.
[…]
Le mois d’avril arrive avec une chaleur douce qui s’installe de façon permanente à Occidens. La Californienne en moi s’en réjouit. J’ai eu beau me promener dans les rues de la ville, tendre l’oreille à Elementa que ce soit avec les élèves ou les profs quand j’avais l’occasion, personne n’a prononcé le nom de Gregorio Rolz. Tout est tellement top secret ici. Walter n’a pipé mot non plus. Non pas qu’il allait me dire quoi que ce soit. Il a affirmé ne pas le connaitre. Je doute de lui. Mais il est vraiment gentil et habile avec moi que je culpabilise d’entretenir ces pensées à son sujet. Je ne peux m’empêcher. Il est revenu le lendemain après sa réunion familiale avec son masque habituel. Je mourais d’envie de lui demander sur son frère ou ses parents mais c’était très indiscret. Lui aussi garde toujours un mystère autour de lui, caractéristique d’Ocmundi visiblement. J’ai observé de nets progrès dans ma magie et sous mon Aneique depuis que Walter est mon partenaire. Il semble y avoir une vraie entente entre nous.
Désormais Georgia nos informe si elle reçoit des messages de la part de Rolz. C’est dommage que depuis cette réunion, c’est le silence radio. Elle-même est troublée. L’intervention de la Garde a peut-être dissuadé Gregorio et ses acolytes de prendre action. Je l’ai vu tellement convaincu et motivé pourtant, pensai-je. Je me surpris à visiter l’Arbre plusieurs fois dès que j’avais le temps. Sa haute structure m’apaise, contrairement à l’arbre dans mes rêves. Mes yeux suivent toujours le mouvement insaisissable des quatre éléments. J’effleure le tronc de mes doigts. Je voudrais rester ici pendant des heures mais il est déjà tard. La nuit est tombée. Je rentre, le cœur paisible.
[…]
Jenny me tapote l’épaule. Il est cinq heures de l’après-midi et ma tête va exploser devant ce texte de latin qui ne finit jamais. Je suis épuisée. On a un voyage par téléportation ce main, je ne sens plus mes muscles. Je me retourne agacée.
– Quoi ?
– J’ai oublié ma fiche de terminaisons. Tu peux me passer la tienne ? J’ai besoin de vérifier un verbe, elle dit contrite.
Je souffle et lui passe. Elle me sourit.
– Merci.
– Tache de ne pas l’oublier la prochaine fois, je l’avertis.
– Allez, je sais bien que tu ne penses pas ça.
– Essaie pour voir, je dis.
Elle pouffe devant mon air grincheux. Argh. Je n’ai vraiment pas de patience aujourd’hui. J’inspire et reprend ma traduction. Mes yeux suivent les lignes avec fatigue. La classe est très silencieuse cette après-midi. Ça ne m’étonne pas. Cette traduction est un entrainement pour l’examen de la semaine prochaine. Je m’applique au mieux malgré l’envie de fermer les yeux. Soudainement la pièce vacille. Mon estomac se soulève. Ma main dérape et fait baver les derniers mots que j’ai écrit. C’était quoi ça ? Un grondement sourd comme une explosion se fait sentir suivi de coups de feu. Des trousses tombent. Une fille se lève avec un cri, suivi d’une autre et puis c’est le chaos. Le prof se lève d’un bond.
– Restez dans la classe. Je vais voir ce qui se passe. Asseyez-vous !
Les filles en question se rassoient, les yeux baissés. On entend encore des grondements. On dirait un combat, pensai-je. Je me retourne vers les filles.
– Vous pensez que ? je commence.
Georgia pose un doigt sur ses lèvres. Okay, j’ai compris. Il y a une grande probabilité que les Terrans ont essayé de prendre contrôle de l’Arbre. Ou ont réussi, me dit une voix intérieure. Mon estomac se tord d’angoisse. Le prof revient.
– Une attaque a lieu à Occidens, je n’ai pas plus d’informations. On va tâcher de réunir tous les élèves à la cantine. Levez-vous avec calme et sortez s’il vous plait.
Je range mes affaires en vitesse et sort. Jessica me sert le bras. J’ignore le pincement de douleur et lui adresse un sourire rassurant.
– Je suis sûre que la Garde sait faire son boulot, je chuchote.
Elle acquiesce. Walter et Will nous rejoignent. Nous descendons le grand escalier. Toutes les classes sont sorties comme la nôtre. Un brouhaha énorme me vrille les tympans. Où est Jim ? Je sors mon téléphone et lui envoie un message. On arrive à dures peines à la cantine. Je ne sais pas si on va tous rentrer. La cantine est certes très grande mais nous sommes beaucoup. Je vois Jim au fond. Je lui fais comprendre que je vais bien, pas la peine qu’il vienne me voir. L’ambiance est déjà assez chaotique. Nous prenons place à une table. Je m’assois au bout. Être entourée de tellement de personnes me stresse. Je manque d’air. Walter s’apprête à s’assoir à côté de moi lorsqu’une main vient tirer la chaise.
– Désolé, je vais m’assoir ici.
Jim.
– Tu n’avais pas besoin de venir avec tout ce monde, je dis en regardant sa table.
Je croise le regard de Scott.
– J’avais envie d’être avec toi, il répond.
Walter prend place en face de moi, stoïque. Comment peut-il paraitre si… Si froid ? Froid n’est pas le mot. Blasé en toute circonstance. Jim pose son bras nonchalamment sur ma chaise et je vois les yeux de Walter se poser brièvement puis il détourne le regard. Les professeurs tentent de calmer nos camarades en vain. Cholea arrive enfin et le brouhaha diminue de quelques décibels. Cela fait quelques minutes que je n’entends plus de grondements ou coups de feu. Ne prenez pas l’Arbre, par pitié, pensai-je. Je n’imagine pas les conséquences si cela se produit. Un frisson me parcourt le dos. Jim fronce les sourcils et entame des cercles doux le long de mon dos. J’ai envie de me laisser aller contre lui mais je me sens déjà assez gênée devant Walter. Georgia mène la conversation avec lui et Will. Un prof Aria lève sa main et fait tirer les rideaux bleu marine sur les grandes baies vitrées. Silence. Il est immédiat. Je sursaute presque. Emurio est arrivé, suivi de deux autres hommes. Probablement des membres du Conseil. Sa barbe est coupée courte. Il a l’air fatigué mais ses épaules se tiennent droites. Une certaine puissance émane de lui.
– Bonsoir à tous. J’ai tenu à me rendre en premier à Elementa avec mes conseillers avant de faire mon prononcement à Occidens. En effet, vous êtes bel et bien le futur d’Ocmundi. Vous avez donc le droit de savoir la vérité.
Je triture mes doigts.
– L’Arbre a souffert une attaque, il exclame.
Des interjections, des jurons, des hoquètements se font entendre. Emurio lève une main.
– Un groupe de Terrans mené par Gregorio Rolz, un politicien, a essayé de prendre contrôle de l’Arbre. Heureusement, la Garde a bien effectué son travail. La situation est sous contrôle. Je donnerai plus d’informations lors de mon prononcement. Soyez prudents, surtout les Terrans. Ils tentent d’affilier quiconque à leur cause.
Il prend soin de contempler les quatre coins de la salle. Son regard croise brièvement le mien. J’ai envie de retirer le bras de Jim. Il baisse la tête en signe d’au revoir et part. Cholea s’avance.
– Vous avez entendu le président, elle dit d’une voix forte. Nous aurons tous plus d’informations très bientôt. Le repas sera servi maintenant exceptionnellement puis nous vous voulons tous dans vos dortoirs, c’est clair ?
Nous affirmons.
[…] Je sors de la douche, enveloppée d’une serviette, les cheveux trempés. Je me sens finalement plus sereine. Walter n’a rien laissé paraitre sur son visage lors de la révélation d’Emurio. Il arbore souvent cette même moue, ce n’est donc pas concluant. La télé est allumée. Ocmundi possède quelques chaines. On a vu le discours.
– Enfin après des mois, les habitants de ce monde sont au courant de ce qu’il se passe, je dis.
– Tu ne devrais pas être aussi critique Raquel, dit Jessica.
– Pourquoi ? Pourquoi des jeunes filles comme nous savons qu’un certain monsieur et des Terrans sont en colère et veulent prendre contrôle de l’Arbre et de la ville et les autres non ?
– Ils n’ont jamais dit qu’ils voulaient prendre la ville, elle murmure.
– C’est une possibilité, renchérit Georgia. Ils dénoncent la discrimination envers les Terrans. S’ils veulent prendre contrôle de l’Arbre, renverser le système en soit ne m’étonnerait pas.
Jess entoure sa taille de ses bras. Je fixe la télé. Il a été assez honnête, sauf sur les effectifs du mouvement. Ils ne sont pas nombreux, rien d’inquiétant, il a dit. Menteur, pensai-je. Ils sont bel et bien nombreux.

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