Dario Argento, metteur en scène ou cinéaste?

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Dario Argento fait l’unanimité.

Il avait, avant tout, le suffrage du public ; le succès commercial de ses films se comparait aux westerns de Leone, aux films de James Bond, ou au Docteur Jivago. Alors que ses rivaux, Martino, Lenzi et Fulci, galéraient dans les années 1980 avec des budgets indigents (ce qui les contraignait souvent à faire preuve d’imagination), Argento sortait des productions de luxe telles que Opera ou Tenebrae.

Il a l’approbation de la critique cinéphile bien-pensante (généralement « de gauche »), telle qu’incarnée par Telerama, Arte, etc. Cela repose sur quelques petites hypocrisies de part et d’autre. Les films d’Argento sont sanglants, mais ne sont pas dérangeants. Une certaine élite éduquée, raffinée et sophistiquée peut s’y encanailler, sans pour autant déchoir à ses propres yeux. Les scènes de meurtre sont transcendées par une mise en image spectaculaire qui les rapproche d’un opéra ou d’un retable baroque relatant le martyre de quelque saint. On est loin de la violence pornographique de la Rançon de la peur, par exemple. « Je ne suis pas un voyeur » se rassure le spectateur en sortant de la salle. « J’ai vu une œuvre d’art, tout comme ce n’est pas la chatte des lesbiennes ou des prostituées que j’apprécie dans une toile de Schiele, et ce qui me remue dans l’Origine du monde c’est la liberté de ton crachée à la face des bourgeois de l’époque et pas du tout le pubis féminin que j’ai sous le nez ». L’érotisme est d’ailleurs bien moins présent chez d’Argento que chez Fulci ou Lenzi. Les présupposés moraux, politiques et esthétiques de cette classe ne sont jamais remis en cause par ce cinéma, contrairement, par exemple, à Affreux, sales et méchants qui peint un prolétariat dégénéré, au même titre d’ailleurs que La longue nuit de l’exorcisme. La figure tutélaire d’Antonioni plane (de manière parfaitement assumée) sur l’œuvre d’Argento, ce qui accroît sa respectabilité tout en la corsetant.

Il y a enfin, l’opinion des nerds du bis et du giallo qui prolifèrent depuis quelques années sur le net, et qui s’accordent, invariablement, à classer Argento au sommet de la hiérarchie du genre. Je ne leur accorde qu’un point : que les films d’Argento sont canoniques, au sens où ils définissent le genre. Si je devais conseiller un western spaghetti à un ami qui n’en a vu aucun, et ne désire en voir qu’un seul pour se faire une idée, je choisirais sans hésiter Et pour quelques dollars de plus. Ce n’est pas le meilleur Leone et sa portée est faible si on le compare à Keoma ou au dernier face à face. Mais c’est un archétype de western spaghetti. De même, à quelqu’un qui voudrait aborder le giallo, je conseillerais L’oiseau au plumage de cristal ou Tenebrae (mais Six femmes pour l’assassin conviendrait aussi), à cause de la pauvreté contextuelle et psychologique de ces films, qui réduisent le genre à son essence.

En réalité, Dario Argento est un metteur en scène au sens premier du terme, mais est-ce un réalisateur ? Un cinéaste ? Un auteur ? Les personnages ne sont là que pour tuer, se faire tuer, ou enquêter, ce sont des marionnettes dont le rôle n’est, au pire, que de boucher les trous entre de somptueuses chorégraphies macabres et, au mieux, d’amener ces scènes. De fait, la direction d’acteur est faible, et beaucoup d’acteurs, voire d’actrices, sont des seconds couteaux. Lorsque ce n’est pas le cas, la vedette est sous-utilisée. Il suffira pour s’en convaincre de comparer la prestation d’Enrico Maria Salerno dans L’oiseau à ce qu’il déploie dans Bandidos ou ses divers rôles d’écrivain ou de psychanalyste désabusé. Celle de Karl Malden dans Le chat à neuf queues à Baby Doll, Sur les quais, Un tramway nommé désir. Le John Steiner de Tenebrae à l’abominable Beauty Smith qu’il campe dans les deux Croc Blanc de Fulci. Le flic joué par Giuliano Gemma dans le même Tenebrae au préfet Mori dans le film éponyme.

Ce n’est pas une erreur, mais un trait constitutif du cinéma d’Argento. On est au ballet, à l’opéra, tout y est subordonné à l’agencement des scènes ; les personnages ne sauraient occuper le premier plan ; ce sont des silhouettes.

On a accusé le cinéma d’Argento de misogynie, parce que les femmes s’y font abondamment trucider. Accusation stupide, propre à une époque qui ne sait plus le sens des mots qu’elle emploie. En revanche, la psyché féminine est bien peu présente chez Argento. Or, elle joue un rôle important dans le giallo, ce qui n’est évidemment pas le cas du western ou du poliziottesco. Qu’on songe à la prestation hallucinée d’Edwige Fenech dans Toutes les couleurs du vice, à Corinne Cléry s’abîmant dans le doute sentimentalo-sexuel dans Le miel du diable, à l’expression trouble de Caroll Baker descendant de l’avion dans Une folle envie d’aimer. Les maîtres qui ont créé ces œuvres ont mis leur redoutable efficacité au service d’un objectif essentiel : que le spectateur éprouve les frayeurs des personnages en même temps qu’eux—et c’est la raison pour laquelle les femmes y occupent la première place. Mais chez Argento, ce n’est logiquement plus le cas, parce que c’est le visuel qui dicte sa loi.

De là, on peut rattacher Argento au courant de « l’art pour l’art », avec le Clouzot de La Prisonnière, le Matton de Spermula, le Canevari de Matalo, et le Questi de La mort a pondu un œuf. La matrice de cette école est évidemment Blow Up, film réactionnaire au sens ou il nous ramène au muet – on y dit d’ailleurs fort peu de choses – mais avec une esthétique renouvelée, pop et design, fortement ancrée dans son époque.

Le caractère littéraro-culturo-artistique de l’œuvre d’Argento peut passer pour un alibi afin de se concilier l’intelligentsia. Cela est sans doute vrai, mais cela fait aussi l’intérêt et la spécificité de ses films. Tenebrae est un jeu de miroir à la Borges, où le critique, écrivain raté et envieux, en est réduit à mettre pratique les crimes décrits par l’auteur qu’il jalouse. La présence de John Steiner au générique serait un spoiler si celui-ci ne finissait pas assassiné à son tour au milieu du film, alors que les meurtres se poursuivent. Sauf que, leur style a changé… Opéra est, entre autres choses, une satire des trouvailles ineptes des metteurs en scène lyriques pour attirer l’attention sur eux, et commence par une répétition dans des décors aussi déjantés et prétentieusement avant-gardistes qu’objectivement superbes, avec des cadrages qui font regretter qu’il ne se soit pas essayé au western.

Une œuvre qui mérite d’être vue, sans pour autant justifier les trémolos dithyrambiques qu’elle a suscité.

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