Le carnaval des salauds

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Les méchants se classent en plusieurs catégories. Il y a le maigre, comme le Prince d’Alpaga. Et le gros, comme Bulldozer.

Le maigre est pire. Fourbe, pervers, réduit aux armes déloyales car malingre ; sa faiblesse le rend d’autant plus cruel. Il aime le poison, les machinations, le sadisme gratuit. Un histrion qui ne se fait obéir de ses comparses que par la menace.

Le gros incarne l’abus de pouvoir. Il fait le mal car sa surface le lui permet. Nul besoin de détours, son volume intimide suffisamment ennemis et subordonnés.

Mais l’univers du cinéma est plus complexe que celui de Fantômette. Le faux méchant y a aussi sa place. Faux par erreur de casting, ou parce que le scénario d’un whodunit exige de brouiller les pistes, ou encore parce que le propos didactique et bien-pensant de l’auteur l’exonère de ses crimes.

Le faux, le maigre, et l’enrobé.

Commençons par le faux.

LES FAUX

Gastone Moschin : En réalité, un acteur tout-terrain. Une rondeur à la Fernand Charpin, celui-ci excellent en crapule de la Casbah dans Pepe le Moko. Une tronche comme Robert Dalban, mais, si la tronche de Dalban l’exclut de beaucoup de rôles, ce n’est pas le cas pour Moschin. De fait, il campe un excellent Don Camillo dans Don Camillo et les contestataires. L’Ugo Piazza de Milan Calibre 9 est plus un truand en mode survie qu’un méchant. Son grand rôle de méchant est celui de Don Fanuccio dans Le Parrain II. Le génie de Coppola en fait un homme ridicule et désuet, au seuil du troisième âge, dont on se doute qu’il ne résistera pas aux coups de Robert de Niro. Et pourtant, l’homme est impitoyable. Par manque d’envergure, il ne s’en prend qu’aux faibles. Incapable d’envisager un travail honnête, car sa tenue vestimentaire nous montre qu’il a horreur de se salir, il ne peut survivre autrement qu'en rackettant de pauvres immigrants. C’est là sa tragédie.

Lee Van Cleef : D’aucuns hurleront, car le Sentenza alias Snake Eyes du Bon, la Brute et le Truand est plébiscité comme un des grands méchants du septième art. Sentenza n’est pourtant qu’un être rationnel, darwinien, adapté à son milieu. Parachutez-le dans une lamasserie tibétaine, et il devient tout sucre. En réalité, Lee Van Cleef est avant tout antipathique. Le colonel en retraite de Et pour quelques dollars de plus nous paraît à peine plus aimable que Sentenza. Dans Le dernier jour de la colère, le spectateur n'attend qu’une chose : que notre gendre-idéal-pas-niais-pour-autant alias Nicolas alias Calembredaine, dit aussi Ringo, Selle d’Argent et Arizona Colt, nous débarrasse enfin de ce sale bonhomme, incapable de s’élever, malgré ses qualités, à la simple humanité. Des acteurs antipathiques, il en faut, à condition de ne pas en abuser. C’est la raison pour laquelle Lee Van Cleef tient généralement – pas toujours – des gros second rôles. La France détient la palme de l’acteur le plus antipathique avec Jean Servais. Le Rififi, qui anticipe de quinze ans le Cercle Rouge avec son hold-up muet, reste un chef-d’œuvre parce qu’il n’y parle pas trop.

Richard Conte : Le ténébreux Barzini a fait une bonne carrière italienne, généralement cantonné à des rôles de gros bonnets mafieux protégés par tant d’hommes de main et de prête-noms qu’on le voit au final assez peu. Il apparaît à la fin, après qu’un Merenda buté ou un Merli en colère ait passé le plus clair du film à décortiquer l’organisation comme un oignon, à grands coups d’uppercuts et de calibre 9. Le germe de l’oignon, c’est lui, on s’en doutait dès le générique. Le héros le descend, et le film se termine. Pour saisir the essential Richard Conte, il faut regarder cet excellent western à sketches qu’est Sentence de Mort. Là, il incarne un tueur rangé, bon père de famille, qui gère sagement son argent et profite des plaisirs de la vie. Il tente de convaincre le héros (venu se venger, comme il se doit) de l’épargner, au nom du bon sens.

LES MAIGRES

Gian Maria Volonte alias El Indio : Inoubliable psychopathe de Et pour quelques dollars de plus. On ne peut rien en dire, on se recueille, bouche bée. Toujours déprimant dans les films didactiques à la Rosi ou Petri, que ce soit en truand exonéré parce que conséquence inévitable du capitalisme, ou en flic/juge d’instruction luttant courageusement contre les grands intérêts financiers, alors qu’on nous explique lourdement que la Mafia, le Vatican, la CIA, la Confindustria, les fascistes, et la Démocratie Chrétienne, c’est du pareil au même. Il n’était pas fait pour ces rôles et il est surprenant qu’après Et pour quelques dollars de plus, on n’ait pas plus fait appel à lui pour jouer des dégénérés. On aurait aimé le voir, ici ou là, à la place de Klaus Kinski ou de Helmut Berger. Également excellent dans Le dernier face à face de Sergio Sollima, en professeur reconverti dans le crime par crainte, comme Faust, d’avoir loupé la « vraie vie ».

Tomas Milian: Le wonder boy du cinéma de l’époque. Il crève l’écran aussi bien dans la serie B que les films d’auteur. Il sait jouer le puceau inhibé de comédie, le péon craintif et brutalisé par les yankees, à moins que ce ne soit les méchants propriétaires terriens, le flic sympa ou méchant, le petit bandit ami des pauvres, le révolutionnaire zapatiste bardé de cartouches et pour qui la fin justifie les moyen, mais, comme Gian Maria Volonte, c’est avant tout un grand psychopathe. Si el Indio, toujours au bord de la descente de junkie, tue en tremblant et dans l’anxiété, les assassins incarnés par Milian sont en général plus posés. Au point de répondre flegmatiquement à sa petite amie, qui lui demande ce qu’il a fait de sa journée : « J’ai tué trois hommes, une femme et deux enfants ».

John Steiner : L’Anglais aristocratique, raffiné, sophistiqué, et donc parfaitement inhumain. Il nous plonge dans un monde de dandies putrides, à la Oscar Wilde, Stevenson, ou le De Quincey de l’assassinat considéré comme un des beaux-arts. Malheureusement, personne n’a eu l’idée de l’embaucher pour un Dr Jekyll et Mr Hyde. Et, comme je n’ai pas encore vu Les déportées de la section spéciale SS, mais ce n’est que partie remise, je ne peux conseiller que les deux Croc Blanc de Lucio Fulci, où il est franchement ignoble.

Henry Silva : Un des méchants les plus fréquents du poliziottesco. Sa tronche évoque la déviance, mais on n’en est pas complètement sûr. Il a un petit côté avenant, tout en faisant peur. Abonné, comme Richard Conte, aux rôles de caïd de la pègre. C’est sans doute par hommage aux polars italiens de l’époque que Jacques Deray s’est servi de lui dans Le Marginal, un bon polar « à l’italienne » mais qui manque un peu de punch, comparé à ses modèles transalpins.

Luciano Catenacci : Un talent sous-employé. Une vraie sale gueule de tueur, bien rital, bien rastaquouère. A ne pas croiser sur les trottoirs de Palerme. Rien qu’à le voir, on sent qu’il lui manque une case : celle des scrupules moraux. Sans doute une lésion congénitale.

Ivan Rassimov : la mâchoire forte, le sourcil broussailleux, l’œil draculesque. Tueur de giallo, excellent aussi en chef de secte apocalyptique.

LES GROS

Adolfo Celi alias Largo : Toujours décevant, car incapable de retrouver son niveau d’Opération Tonnerre. Mais peut-être est-ce une fausse impression. Peut-être l’œil, dès qu’il le voit, cherche inconsciemment à retrouver dans les images la perfection formelle du film de Terence Young. Et c’est l’acteur qui paye les pots cassés. Mais nulle part ailleurs que dans ce James Bond ai-je vu Celi camper un fauve qui ne renonce jamais. Mention très honorable à son jeu dans le sketch qui lui est consacré de Sentence de mort : Un clergyman malfaisant, hommage au Robert Mitchum de La nuit du chasseur.

Fernando Sancho : l’anti Volonte. Si El Indio assume ses crimes, qu’il commet par haine de l’humanité, Fernando Sancho, généralement à la tête d’une bande de brigands mexicains patibulaires, tue par plaisir. Voilà un bon vivant, un glouton, il est sur terre pour s’adonner à la ripaille et aux beuveries, et pourquoi se priver du plaisir de descendre n’importe qui sur un caprice, tout en se payant sa tête en prime ? En voilà un qui prend les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Il est grandiose dans Arizona Colt, un film sarcastique, décalé, qui commence avec une ironie de bon ton ; mais à mesure que l’ignoble mexicain déploie ses tueries, le spectateur commence à avoir les boules, et ne se sent plus bien du tout quand l’Ogre décide de passer par les armes toute la population d’un village. La mairie d’Oradour-sur-Glane a-t-elle réclamé des royalties ? Heureusement, le très cool Arizona Colt, dit aussi Calembredaine alias Nicolas, alias Ringo ou Selle d’Argent, connu également sous le sobriquet de California, veille au grain !

Mario Brega: l’inoubliable tortionnaire borgne et adipeux du Bon, la Brute et le Truand. C’est lui, le vrai méchant du film. Si Sentenza n’existait pas, le sergent Wallace se chercherait un autre patron pour couvrir ses sévices. Morton, peut-être ? A noter que dans mon ignorance crasse, je l’ai longtemps confondu avec Bud Spencer, qui est toujours gentil !

Raymond Pellegrin alias Paul Ricci : un méchant en demi-teinte, importé des films de Melville ou de José Giovanni. Spécialiste du truand calculateur fraîchement débarqué de Marseille, à Gênes ou Milan, et plus cruel que les mafieux locaux, qui ont tout de même gardé un cœur sensible et le sens de la famille, ce qui ne les empêche pas de faire couler leurs ennemis dans du béton ou de les faire broyer vivant, ligotés dans leur véhicule, dans les machines prévues à cet effet des casses de voiture.

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