L'eldorado des sixties
Après l’introduction de la télévision et – d’après certaines analyses – la suburbanisation des modes de vies, le cinéma américain commence à péricliter à partir du milieu des années 50. Les conflits syndicaux, le maccarthysme, n’arrangent rien. En Europe, la télé en est encore à l’ère paléolithique. Pour paraphraser Bérénice Bejo :
-- Vous connaissez beaucoup de pays dirigés par un militaire et qui n’ont qu’une seule chaîne de télévision ?
-- La France, Mademoiselle. La France du général de Gaulle, lui répond OSS 117.
L’Italie n’est pas en reste : une seule chaîne, publique, en noir et blanc (d’après Chatgpt, la télé italienne ne serait passée à la couleur qu’en 1977 !), et des mesures protectionnistes à la française qui limitaient sévèrement le nombre de films qu’elle pouvait diffuser.
L’Italien moyen est toujours fourré au cinéma. Peut-être cela n’est-il pas étranger à la crise du logement qui raréfie les lieux idoines pour emballer une petite amie. En 1960, les trois plus gros blockbusters de la Botte – Ben Hur, Spartacus, et Rocco et ses frères, excusez du peu – totalisent 35 millions d’entrées, à comparer avec leurs contreparties hexagonales – Ben Hur, Le Bossu, et La Vérité – qui n’en obtiennent que 23 millions. Notons au passage l’excellente tenue d’auteurs parfaitement littéraires comme Visconti et Clouzot.
Au début des années 60, Cinecittà devient la Mecque du cinéma occidental. L’Italie produit non seulement plus de films que la France ou les USA -- 1962 : 222 films, contre 108 seulement en France, 160 aux Etats-Unis – moins cependant que le Japon – mais aussi, grâce à des magnats comme Ponti et De Laurentiis, se trouve au cœur du réseau européen de coproductions. Les coproductions italo-françaises, italo-espagnoles, italo-allemandes, sont bien plus nombreuses que les coproductions franco-allemandes ou franco-espagnoles. L’Italie devient un eldorado pour stars hollywoodiennes en fin de carrière, vedettes en mal de contrats, ou bien en pleine gloire mais qui ne dédaignent pas d’arrondir leurs fins de mois agréablement sous les platanes de la Via Veneto, voire, comme le Trintignant de Si douces si perverses et Le grand silence, sans même parler de l’Irène Papas fellatrice de Meurtre par intérim, de se livrer à des expériences que leur agent désapprouverait peut-être dans leur pays d’origine.
Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Grok : « Les stars comme Delon ou Trintignant ont vraiment eu une double carrière franco-italienne. » Et, comme je suis l’auteur du prompt, je n’ai aucun scrupule à lui emprunter ce tableau :
Acteurs avec forte présence italienne :
Alain Delon 40-50 %
Très élevé (Visconti, Antonioni, Zurlini, etc.). Nombreux classiques italiens (Rocco, Gattopardo, La Piscine co-prod, etc.).
Jean-Louis Trintignant 30-40 %
Significatif (Il Sorpasso avec Gassman, westerns spaghetti, Bertolucci, etc.).
Michèle Mercier 40-50 %
Angélique (française) mais beaucoup de comédies et films italiens (Dino Risi, Monicelli, Bava).
Jean Sorel 35-45 %
Acteur très présent dans le cinéma italien des années 60.
Luc Merenda 50-60 %
Poliziotteschi et films de genre italiens dans les 70s.
Martine Brochard 40-50 %
Carrière partagée, beaucoup en Italie.
Marcel Bozzuffi 25-35 %
Second rôle fréquent en Italie.
Proportion moyenne (20-35 %) :
Jacques Perrin : ~25-35 % (quelques films italiens notables, mais plus français).
Jeanne Moreau : ~20-30 % (La Notte d’Antonioni, etc., mais carrière plus française/internationale).
Annie Girardot : ~25-35 % (films italiens notables dans les 60s-70s).
Serge Reggiani : ~20-30 %.
Raymond Pellegrin : ~25-35 % (présence régulière en Italie).
Sans Angélique, qui fait d’ailleurs appel aux stars transalpines Giuliano Gemma et Rosalba Neri, Michèle Mercier serait passée à la postérité comme une actrice de Cinecittà, et pas des moindres (sans comparaison possible, cependant, avec une Loren ou une Cardinale) puisque des maîtres du A comme Zampa, Risi, Monicelli, et du B comme Bava ou Margheriti, lui ont confié des rôles autrement plus conséquents que ses quelques minutes de quasi-figuration dans l’Aîné des Ferchaux et Tirez sur le pianiste. Ironiquement, son premier rôle important, dans Donnez-moi ma chance de Léonide Moguy, ne semble pas lui avoir porté chance, justement, puisqu’après deux ans d’inaction elle décroche son premier contrat transalpin dans Les nuits de Lucrèce Borgia. Il faut avouer que sa déclamation des vers du Misanthrope dans le film de Moguy n’est pas très convaincante.
Et l’affaire ne s’arrête pas là, car beaucoup des films français des vedettes susnommées sont coproduites avec l’Italie, à commencer, bien évidemment, par la saga Angélique. Je cite à nouveau Grok :
Dans les années 1960-1975, de nombreuses productions avec ces acteurs (surtout français) étaient des co-productions impliquant l’Italie, même quand le réalisateur était français. Cela permettait d’accéder aux financements, aux studios (Cinecittà) et aux marchés des deux pays.
Exemples marquants par acteur :
Michèle Mercier (série Angélique) : Les 5 films (Angélique marquise des anges 1964, Merveilleuse Angélique 1965, Angélique et le Roy 1966, Indomptable Angélique 1967, Angélique et le Sultan 1968) réalisés par Bernard Borderie (français) sont des co-productions France-Italie-Allemagne. C’est l’exemple le plus emblématique. Mercier a aussi tourné d’autres co-prods avec réalisateurs français.
Alain Delon : Plusieurs films avec réalisateurs français en co-prod Italie :
La Piscine (Jacques Deray, 1969) — co-prod France-Italie.
Borsalino (Jacques Deray, 1970) — co-prod France-Italie (avec Belmondo).
D’autres Deray ou films policiers des années 70. Estimation : 8-12 films de ce type sur sa filmographie 1960-1975.
Jean-Paul Belmondo :
Borsalino (Deray, 1970) — co-prod majeure.
Quelques autres aventures/comédies des années 60-70 avec financement italien. Estimation : 5-8 films.
(…)
Synthèse chiffrée approximative (par acteur, films 1960-1975 avec réal. français + co-prod Italie) :
Michèle Mercier : 5+ (série Angélique + autres)
Alain Delon : 8-12
Jean-Paul Belmondo : 5-8
Jean-Louis Trintignant : 4-7
Jacques Perrin / Jean Sorel / Annie Girardot : 4-8 chacun
Autres (Ventura, Reggiani, Moreau, etc.) : 3-6 en moyenne
Les cas de Delon, Belmondo, et Perrin sont intéressants. Car l’Italie manque cruellement de jeunes premiers. Les deux grandes stars masculines, Gassman et Mastroianni, sont nés en 1922 et 1924 respectivement. Ils ont dix à quinze ans de plus que nos Français, et, surtout, ce ne sont pas des jeunes premiers. L’un et l’autre sont abonnés aux rôles de losers. Marcello, le loser conscient de l’être, dans le Pigeon, la Dolce Vita, Divorce à l’Italienne, l’Etranger, Une journée particulière... Gassman, un loser dans le déni : Riz amer, le Fanfaron, Le Pigeon, Brancaleone… Ni l’un ni l’autre n’a l’étoffe d’un héros. La relève s’appelle Franco Nero, Giuliano Gemma, Fabio Testi, des profils plus adaptés mais dont le talent ne se compare pas à nos Delon et Belmondo, et qui durent passer par le western et le polar (et y devinrent des icônes au même titre qu’un Clint Eastwood ou un Charles Bronson) avant d’être respectabilisés par le cinéma « d’auteur », qui commence d’ailleurs à battre de l’aile après 1970.

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