Le petit frère espagnol
LE PETIT FRERE ESPAGNOL
De 1945 à la mort de Franco, le cinéma espagnol n’est qu’une succursale du cinéma italien. Même Buñuel, qui introduit le surréalisme au cinéma avec l’Age d’Or et Un chien andalou, pond en 1950 un Los olvidados parfaitement néo-réaliste, bien que produit au Mexique. Calle Mayor (1956), le chef d’œuvre de Juan Antonio Bardem, est dans la même veine et sonne comme un remake des Vitelloni (1953) de Fellini, lui-même parfaitement néo-réaliste. La comédie Bienvenue Mister Marshall, que je recommande vivement, se rattache au genre de la comédie campagnarde italienne, dont les meilleurs représentants sont la série des Don Camillo et des Pain, Amour, etc avec Gina Lollobrigida.
Il existe d’autres exemples historiques d’un art vernaculaire étouffé par ses propres emprunts. La peinture française du dix-neuvième siècle règne sans partage sur l’Europe. Les musées étrangers sont truffés d’excellents impressionnistes italiens, espagnols, allemands, incapables de s’émanciper de Manet, Monet ou Cézanne. Inversement, nos châteaux de la Loire se sont appropriés la renaissance italienne au point de la rendre méconnaissable, tout comme le western spaghetti n’a plus grand-chose à voir avec son modèle d’outre-Atlantique, au point que Il était une fois dans l’Ouest évoque plus une fresque sicilienne à la Taviani qu’un film de cow-boys. De même le giallo s’est bien éloigné de ses sources : le cinéma de Hitchcock et les Diaboliques de Clouzot ; et dans la brutalité, le dynamisme bordélique du poliziottesco, on ne reconnaît plus les influences de Dirty Harry et French connection.
Le réalisateur Eugenio Martin appartient à l’école italienne. Ses westerns sont tournés comme des films de Sergio Leone, ce sont d’ailleurs des productions hispano-italiennes, à l’instar des productions italo-espagnoles du maître. Leurs pages wikipedia en espagnol les qualifient d’ailleurs de westerns spaguettis. Sa filmographie, plutôt éparse, suit de près la chronologie des genres en Italie : films de pirates au début des années 60, un thriller proto-giallesque à la Bava (avec rien moins que Jean Sorel, future star du genre), des westerns spaguettis, un giallo lenziesque aux tonalités ercolesques, avec rien moins que Caroll Baker dans le rôle-titre. Eugenio Martin fait partie de l’écurie Cinecittà et ce n’est peut-être qu’avec La chica del Molino Rojo, production 100% espagnole (enfin), sorte de fusion entre le musicarello et le thriller, au scénario pourtant encore giallesque, qu’il s’affranchit plus ou moins de l’hégémonie italienne. Après avoir pondu un inregardable musicarello, biographie de Julio Iglesias. Eugenio Martin est talentueux, ses prises de vues ne rougissent pas comparées à celles des grands réalisateurs italiens, et ce n’est que par la faiblesse du scénario que ses films déçoivent, comme d’ailleurs bien des westerns et thrillers italiens.
Les artistes français ont maints défauts, mais ils ne peuvent s’empêcher d’être originaux. Un équivalent français d’Eugenio Martin est difficilement concevable. Ainsi, les deux westerns Une corde un colt et Viva Maria ne sont pas des bons films, mais on ne peut les taxer de spaghetti.
Le rôle de l’Espagne dans l’épopée du western spaghetti est plus qu’appréciable. La majorité des œuvres évoquent une Amérique résolument méridionale, aux confins du Texas et du Mexique. Un monde où l’on parle espagnol et où l’on prie la Sainte Vierge, fait de souffrance et de rédemption, de lutte de l’homme contre sa part d’ombre (qu’on songe au dialogue entre Tuco et son frère dans Le bon, la brute et le truand ou à l’épiphanie de Tomas Milian dans Le dernier face à face), à mille lieux des westerns calvinistes à la John Wayne, d’où la morale et la foi sont absentes, et qui se ramènent à eux contre nous. Les paysages et acteurs espagnols rendent ces films plus américains, la culture hispanique est tout aussi présente en Amérique du nord que la culture anglo-saxonne.
L’Espagne, tout comme la Yougoslavie, permettait de s’offrir des réalisations somptueuses en dépit de budgets très inférieurs à Hollywood, en jouant sur les coûts de main-d’œuvre. De plus, les autorités locales, avides de devises, se montraient conciliantes à un point qui frisait la prévarication. Ainsi, dans une de ses interviews qu’on peut trouver sur Youtube, Umberto Lenzi nous révèle que pour l’un de ses films de guerre, l’armée espagnole a mis à sa disposition une trentaine de chars d’assaut, livrés par voie ferroviaire.
Pour Le bon, la brute et le truand, l’armée espagnole prête 1500 soldats à Sergio Leone, qui feront office de figurants, notamment dans la dernière partie du film, dont les randonneurs peuvent encore visiter les lieux de tournages aux environs de Burgos. Quant aux péripéties utour du cimetière de Sad Hill, elles sont aussi épiques que le fim lui-même :
« Leone voulait un cimetière qui puisse évoquer l'arène d'un amphithéâtre romain. Il n'en existait aucun. Le responsable espagnol des effets pyrotechniques, qui s'était occupé de la construction et de la destruction du pont, prêta 250 soldats qui construisirent en deux jours le type de cimetière voulu, avec 10 000 tombes. Pour Leone, l'idée de l'arène était cruciale, comme un clin d'œil morbide, puisque les spectateurs de ce duel étaient tous morts. Leone, lors d'une journée de pause, alla voir comment se déroulaient les travaux. Il fut impressionné par la précision du travail de Leva. Il lui rappela que dans la scène finale, on devait apercevoir les ossements dans le cercueil et que ceux-ci devaient être réalistes. Après s'être adressé sans succès aux services médicaux et aux autorités locales, Leva apprit d'un décorateur qu'à Madrid, une femme louait le squelette de sa mère, actrice de son vivant. Cette dernière avait choisi de l'offrir ainsi, afin de « pouvoir continuer sa carrière même après sa mort ». Leva se rendit donc à Madrid en auto, pour prendre livraison du squelette parfaitement conservé, exactement tel qu'il apparaît dans la scène du cimetière. » (Wikipédia)
Cette affaire de squelette m’évoque irrésistiblement les toiles les grandes vanités de Valdes Leal, commandées par Miguel de Manara qui a inspiré le personnage de Don Juan, et qu’on peut admirer à l’hôpital de la charité, à Séville. Quoiqu’ici, le squelette n’est plus un symbole de vanité, mais un vecteur d’immortalité.

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