"Cannibal Holocaust" versus "Cannibal Ferox"
CANNIBAL HOLOCAUST VS CANNIBAL FEROX
Si l’on en croit les internautes, Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato remporte sans conteste la palme du meilleur film parmi ces deux classiques de l’enfer vert. Comme je suis un inconditionnel d’Umberto Lenzi, je vais essayer de remettre les pendules à l’heure.
Cannibal Holocaust passe pour une pierre blanche dans l’histoire du septième art. Cannibal Ferox pour un film d’horreur ordinaire, situé chez les sauvages.
Les films de cannibales italiens trouvent leur source dans le mondo, genre de documentaires racoleurs en vogue dans les années soixante, portés sur tout sujets susceptibles de remplir des salles, des lesbiennes à Stockholm aux gangs de motards californiens en passant par les transes du Vaudou. De fait, ces deux films sont tournés comme des documentaires, notamment Holocaust, nous rapprochant de Depardon ou de Raoul Coutard. Nous sommes loin des cadrages grandioses de Leone ou Argento.
La principale contribution de Cannibal Holocaust serait l’utilisation du found footage. Une équipe de secours américaine partie retrouver des compatriotes reporters disparus ne retrouve que les bobines de super 8 laissées sur place par les jeunes gens, qui ont été violés, massacrés, et dévorés par les cannibales. Elle découvre comment l’expédition s’est réellement passée à la fin du film, lors du visionnage de ces bobines à New York. Le film se déroule sur trois plans parallèles : le vécu de l’expédition de secours, des flash-backs de la première expédition, et enfin le found footage. La technique met dans le film de la variété et du rythme, augmente le suspense, et présente les horreurs vécues (et commises) par les protagonistes comme réelles, à la manière du cinéma vérité.
Ce que l’on voit moins, c’est que Cannibal Holocaust est une fable philosophique à la manière de Swift ou Montesquieu. Ce n’est pas « comment peut-on être Persan ? », mais « Comment peut-on être cannibale ? ». Les secouristes, et avec eux les spectateurs, découvrent graduellement, et notamment grâce aux bobines retrouvées, qu’en l’absence de contraintes sociales, les jeunes cons de la première expédition retournent rapidement à un état de nature violent, n’hésitant pas à incendier des villages ou à commettre des viols, simplement parce que, dans la zone de non-droit qu’est la jungle, jouissant de la suprématie des armes à feu, ils peuvent se le permettre, à seule fin de se procurer des émotions fortes. On pourrait d’ailleurs voir dans cette volonté un aspect de la société de consommation. D’autres y ont vu une satire de certains reporters qui n’hésitent pas à provoquer des faits divers afin de les filmer – ce dont le mondo aurait été accusé.
Enfin, ces jeunes beaufs arrogants sont très bien campés dès les premières images, avec leur attitude « même pas peur » et « we can do it » de yankees présomptueux. D’emblée, on les hait, et l’on éprouvera une jouissance coupable à les deviner, à travers la caméra super 8 affolée, se faire sodomiser à la chaîne, démembrer, et dévorer par les sauvages d’Amazonie.
Ceci étant posé, on pourra déplorer des lenteurs, un amateurisme certain dans la réalisation, et le manque de crédibilité des personnages. Aptès tout, ce ne sont que des petits cons ; leur basculement moral se produit instantanément, et reste inexpliqué ; et, toute morale mis à part, tels que décrits au début du film, on les voit mal oser se livrer à de telles exactions.
Cannibal Ferox est un film plus conventionnel, qui repose sur la fiction habituelle de la caméra narrateur omniscient. Deux histoires se déroulent en parallèle : un malfrat lié au trafic de drogue est recherché à New York par la police. Pour échapper à des mafieux qui voulaient lui régler ses comptes, il est parti en Amazonie. En même temps, une jeune chercheuse en anthropologie monte une expédition pour combattre les préjugés racistes de ses contemporains et prouver que le cannibalisme n’existe pas. Cerise sur le gâteau, son expédition comprend une nymphomane assidue. L’anthropologue et ses acolytes rencontrent le malfrat, flanqué d’un trafiquant d’émeraudes, et ne peuvent que constater leurs comportements criminels à l’égard des sauvages. L’affaire se termine mal, l’anthropologue se répétant en boucle que le cannibalisme n’existe pas alors que son amie nymphomane est dévorée sous ses yeux. Qu’à cela ne tienne, dans la dernière scène du film, elle continuera à nier le phénomène pendant sa soutenance de thèse, au mépris de la déontologie scientifique la plus élémentaire. Il ne faut pas ébranler les préjugés des grands humanistes de la New York University !
L’affaire est rondement menée, et, comme dans la majorité des films de Lenzi, on ne s’ennuie jamais. De plus, les Blancs crapuleux sont bien plus crédibles que dans Holocaust, car il s’agit, dès le début, de criminels endurcis. Enfin, c’est l’un des rares films où le « méchant blanc » n’est pas seulement mû par l’appât du gain ; Lenzi nous montre que l’arrivisme universitaire déguisé en préoccupations humanitaires, la volonté de souscrire au discours bien-pensant d’un groupe au mépris de la vérité, alors même qu’on est supposé l’établir, ne valent pas mieux que l’avidité d’un trafiquant d’émeraudes. Certaines analyses prétendent que, sur le fond, le cannibalisme n’existe pas, car il ne se produit qu’en réaction aux exactions des Blancs ; que la thèse soutenue par la jeune anthropologue n’est donc pas mensongère ; et que c’est là le message du film. Rien dans le film ne permet de l’affirmer ; c’est même contredit par la voix off de l’anthropologue lorsqu’elle essaie de nier la réalité qui se trouve sous ses yeux : les sauvages qui dévorent l’inoffensive nymphomane.
Enfin, le film comprend une petite séquence d’anthologie, digne du Cuirassé Potemkine : l’attaque des piranhas. En quelques plans rapides, parfaitement agencés, Lenzi nous décrit la poisse. Le personnage court dans la jungle pour échapper aux cannibales. Il se blesse, au passage, avec une branche trop saillante. La plaie saigne. Il dérape dans la boue. Malheureusement, il se trouvait sur les berges d’une rivière, aux eaux un peu troubles. On le voit chuter dans l’eau. Gros plan sur des poissons placides en train de se dire, comme Jean-Claude Dus, qu’il y a peut-être une opportunité de conclure. Plan vertical sur la nappe de sang qui, inévitablement, grossit dans l’eau, avec des volutes dignes de Melville. Enfin, attaque des piranhas. Mentionnons aussi la chanson des deux greluches – la jeune chercheuse et la nympho, cachées dans leur grotte, transies de peur. Intermède inattendu à la Jane Campion !
Au total, puisque les comparaisons incongrues sont de mise, on dira que Holocaust est du calibre de A bout de souffle, alors que Ferox se rapprocherait d’Ascenseur pour l’échafaud.

Annotations
Versions