Umberto Lenzi et l'empire en déréliction

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Des trois grands romans de Tom Wolfe, seul Le bûcher des vanités, son œuvre la plus conventionnelle, a été adapté au cinéma ; de plus, dans un film parfaitement mauvais, comme si l’on voulait éloigner le public de ses écrits. Les élites bien-pensantes de la côte Ouest ayant noué une alliance tacite avec celles de la côte Est, on s’est gardé de faire un film à partir de Charlotte Simmons, satire savoureuse de l’establishment universitaire et de la gent estudiantine. On aura du mal à trouver un film américain s’attaquant sérieusement à l’institution universitaire, avec son sacro-saint Harvard et ses confréries à lettres grecques. Faut-il chercher ailleurs ?

Les enfoirés de Cannibal Holocaust ne sont américains que par leur dégaine arrogante. Ils incarnent un archétype de blanc, et même d’homme civilisé. Ils pourraient aussi bien être chinois ou japonais. En revanche, l’anthropologue de Cannibal Ferox est essentiellement américaine. Lorraine de Selle personnifie l’assistant professor politiquement correcte de la Ivy League, percluse de certitudes et incapable d’échapper à son ghetto moral selon lequel l’humanité se répartit, en fonction de ses caractéristiques et non pas de ses actions, en deux clans : les bons, au centre desquels on trouve l’intellectuel new-yorkais ou bostonien, flanqué des minorités ethniques et sexuelles qu’ils protège, du haut de sa supériorité, contre les méchants, conglomérats de petits blancs, chrétiens, petits patrons, flics, etc.

On peut voir dans ce film un démontage en règle de l’hypocrisie universitaire, ce qui m’incite à l’apparier avec La plage de l’épouvante alias Fou à lier. Comme radioscopie d’une société dégénérée, Fou à lier ne se compare qu’aux Damnés. Et encore, dans les Damnés, c’est la politique, plutôt que les hommes, qui dégénère. La critique sociale est évidemment omniprésente dans le cinéma américain. Mais elle ne s’en prend qu’à des segments de la société, ou à des anomalies ; ou encore, elle s’attaque à des conventions sclérosées, pour proposer autre chose. Ainsi, MASH, Le lauréat, Little Big Man, Hair, sont avant tout des œuvres « progressistes », qui tournent en dérision l’armée, la famille, le capitalisme, tout en promouvant une alternative naturelle et libérée du carcan social, dans l’esprit des hippies et de mai 68. Easy Rider, Female Trouble, nous montrent des êtres en perdition, mais cantonnés aux confins de la société. American Gigolo, Hard Core, dépeignent des ilots de pourriture qui n’infectent pas l’ensemble du corps social. Taxi Driver est peut-être le plus désespéré des films américains. Mais, d’une part, Scorsese a de puissants atavismes italiens, et, d’autre part, le film nous montre la violence comme porte de sortie. In fine, il ne diffère des films de justicier à la Bronson et leurs équivalents italiens à la Merli, ou français à la Belmondo, que par la profondeur psychologique des personnages et la richesse avec laquelle l’auteur dépeint le contexte social. On nous montre un New York malade, mais le traitement est simple : un bon coup de Karcher et de Magnum 357. Les newyorkais de l’époque, moins irrécupérables que leurs compatriotes actuels, ont compris la leçon en finissant par voter Giuliani – tiens, encore un patronyme connoté !

Il revient donc à Umberto Lenzi de nous montrer dans Fou à lier une Amérique en phase terminale de dégénérescence. C’est l’ensemble du corps social qui est atteint, aucun élément sain ne subsiste, et aucun remède ne nous est proposé. Un regard irrémédiablement pessimiste, donc, obligatoirement européen. Le regard de Gunther Grass, ou de Houellebecq.

La jeunesse, d’abord. Lenzi a l’idée géniale de situer son action au milieu du spring break, cette bacchanale qui ponctue le second semestre universitaire et au cours de laquelle les futures élites se vautrent dans la promiscuité sexuelle, la vulgarité, l’exhibitionnisme et la bêtise. Ainsi, le film est un hybride entre le giallo et le mondo. Les années 1980 sont une période de vaches maigres pour le cinéma italien qui jette ses derniers feux. Avec le manque de moyens surgit le risque de sombrer dans le nanar grotesque. Personne n’est à l’abri : Fulci se vautre avec 2072 : les mercenaires du futur, Lenzi avec La guerre du fer, seul le surréalisme halluciné de 2019 après la chute de New York, qui compense son budget indigent par une avalanche de trouvailles, sauve le film de Martino, mais au prix d’en faire une icône kitsch. Argento, épargné un temps par sa gloire, semble à son tour condamné à la médiocrité, comme on peut le constater avec le Syndrome de Stendhal. Mais, si le monde lui-même se charge de vous procurer vos scènes, alors le problème économique est résolu. Caméra sur l’épaule, Lenzi nous campe une épaisse ambiance pestilentielle, digne de Charlotte Simmons, avec moults concours de fesses, concours de nichons, concours de pompes, drague vulgaire, plage envahie par les SUVs, frites, pop-corn, haut-parleurs, toboggans gonflables, couleurs criardes ; rien de gratuit dans tout cela, car nous nous trouvons au cœur de l’intrigue. Ces scènes de spring break sont en réalité une transposition américaine et estudiantine de l’éveil enfantin à la sexualité, face aux putains itinérantes et à la nymphomane pédophile incarnée par Barbara Bouchet, dépeint de manière fort dérangeante par Fulci dans La longue nuit de l’exorcisme, dont Fou à lier, sur le plan de l’intrigue, est presque un remake.

Le prolétariat, ensuite. Incarné par un gang de jeunes motards flanqués de leurs meufs gothiques, ces petits machos ne s’en prennent qu’aux faibles et opèrent en meute contre des victimes incapables de se défendre. De la racaille parfaitement oisive, des parasites méprisables, auprès desquels le Brando de l’Equipée sauvage est un grand seigneur, et les voyous de West Side Story sont des modèles de loyauté.

Les autorités. Un médecin prêt à commettre de faux certificats médicaux, afin de couvrir un maire sorti des Dents de la mer, qui veut étouffer les crimes du tueur casqué, pour sauver la saison touristique, c’est-à-dire les retombées financières des orgies estudiantines. Un flic, joué par John Saxon, excellent comme toujours, prêt à envoyer les motards sur la chaise électrique au moyen d’un faux témoignage, pour leur montrer qui est le maître. Le film débute sur une scène d’exécution capitale, autre hommage à Fulci qui conclut magistralement Perversion Story sur un Jean Sorel au bord de l’électrocution.

La religion : un pasteur, désespéré de voir sa fille sombrer dans la fange du spring break, incapable de convaincre ni d’inspirer comme le requerrait son ministère, en est réduit à massacrer cette chienlit dépravée mais inoffensive—une psychologie plus rudimentaire que celle du prêtre de La longue nuit de l’exorcisme, qui, par la logique implacable de sa foi, tue des enfants pour les sauver du péché avant qu’il ne soit trop tard.

On pourrait croire la caste des professeurs épargnée par ce film, si l’on ne savait que Lenzi lui a déjà réglé son compte dans Cannibal Ferox

Malgré une réalisation très série B, bien éloignée des scènes d’anthologie de Fulci et Argento, le contenu du film est assez riche, l’atmosphère assez malaisante, pour que Lenzi retrouve son meilleur niveau, celui de la trilogie Caroll Baker et de Meurtre par intérim.

Puisque Houellebecq a été mentionné, on pourrait adjoindre à Fou à lier Le grand alligator de Sergio Martino, une préfiguration de Plateforme, Houellebecq ayant remplacé les crocodiles par des islamistes. Ici, ce sont les touristes, et l’industrie qui va avec, qui en prennent pour leur grade, et la scène du faux radeau où les beaufs yankees se trémoussent sur une musique disco, alors qu’ils dérivent vers une mort certaine, est particulièrement savoureuse.

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