Des différentes manières de voir un film

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On peut jouir d’un film d’un point de vue strictement cinématographique. Cela signifie apprécier l’art avec lequel l’auteur produit du sens avec des méthodes audiovisuelles : photographie, montage, bande-son, prise de vue, etc. L’auteur doit lui-même arbitrer entre efficacité et esthétique (l’efficacité étant elle-même une forme d’esthétique). Efficacité : le zoom sur l’orteil qui bouge du zombie dans Zombie II de Lucio Fulci, alors que les médecins-légistes le croient mort. Esthétique : la caméra qui erre le long de la façade de l’immeuble dans Tenebrae de Dario Argento. Voici la description qu’en fait Wikipedia :

« Influencé par l'avant-dernier plan de Profession : reporter (1975) de Michelangelo Antonioni, (sic) (…), l'une des principales scènes de Ténèbres est le meurtre du couple de lesbiennes. Pour introduire la scène, Argento et Tovoli ont utilisé une grue Louma pour filmer un travelling de plusieurs minutes. En raison de son extrême longueur, ce travelling s'est avéré être la partie la plus difficile et la plus complexe de la production : il a nécessité la construction d'un dédale d'échafaudages autour de la maison. Argento a capturé toutes les images dont il avait besoin en deux prises, mais a insisté pour en filmer dix autres. La scène, qui dure deux minutes et demie à l'écran, a nécessité trois jours de tournage. (…) Selon Gracey, la caméra fait de la « gymnastique aérienne », escaladant la maison des victimes en une seule prise, passant par les murs, les toits, et regardant à travers les fenêtres, dans un mouvement qui expose sans effort la violabilité d'une maison apparemment inviolable ».

Le cinéphile qui juge une œuvre sur de tels critères s’intéresse plus à la façon dont le sens est produit qu’au sens lui-même. D’où sa tendance à porter au pinacle, par exemple, Hitchcock ou Antonioni, et surtout Citizen Kane, prisé pour ses multiples innovations quoique fort ennuyeux.

On peut, au contraire, aborder un film comme un roman. On s’intéressera alors à la psychologie des personnages, à la richesse du scénario ainsi qu’à sa plausibilité, à la qualité des dialogues. D’un point de vue romanesque, le casting est important, les acteurs devant coller à leurs personnages. Si les blondes froides des films de Hitchcock sont plus ou moins interchangeables, et les marionnettes d’Antonioni parfaitement remplaçables, Panisse, Don Camillo et Michael Corleone restent à jamais indissociables de Charpin, Fernandel et Pacino. De ce point de vue, les grands films sont des adaptations littéraires telles que Autant en emporte le vent, Marius, Le docteur Jivago, etc.

On peut encore réduire une œuvre à son message. Certaines œuvres ne sont que cela : films à thèse (F.Rosi, A.Cayatte), films à procès (Douze hommes en colère, Du silence et des ombres), documents sociaux (Easy rider, Moi Christiane F.), OVNIs expérimentaux (Leningrad cowboys go America, Valparaiso Valparaiso).

On peut enfin regarder un film au sein de son genre. Ainsi, l’amateur de westerns spaghetti y cherche des tueries, des cadrages, une bande-son, de l’humour décalé, des acteurs cultes. Que le film soit une transposition d’Eschyle ou de Shakespeare, une réflexion sur le Mal ou les rapports entre l’homme et la société, lui importent peu. De même, l’amateur de films d’horreur s’intéresse à la crédibilité des effets spéciaux, au caractère innovant des scènes, à l’importance d’éviter le ridicule. Il se fiche des correspondances entre Le venin de la peur et De la vie des marionnettes, ou entre Les quatre de l’Apocalypse et Le septième sceau. La satire de la jeunesse hédoniste dans Meurtre par Intérim, Le miel du diable, ou encore La casa nel tempo, celle du milieu de la mode dans Six femmes pour l’assassin, celle de la presse à scandale dans La mort caresse à minuit, ne présente qu’un intérêt périphérique pour ce type de spectateur. Celui-ci préfèrera les déclinaisons de séquences gores dans les films d’Argento, aux portraits psychologiques de dépravés des thrillers de Umberto Lenzi. Les films de genre qui sont discutés ici ne le sont pas en tant que tels ; l’intérêt de cet ouvrage, s’il existe, est de les prendre au sérieux en tant qu’œuvres du septième art, au même titre qu’un Bergman ou un Visconti. Ce n’est pas très novateur dans le cas d’un Leone, mais ça l’est nettement plus concernant Martino, Castellari ou Lenzi.

Avec un peu de mauvaise foi, on pourrait considérer Les damnés, l’un des plus grands films de tous les temps, comme appartenant au genre nazisploitation. La Nuit des longs couteaux y est représentée comme une abominable boucherie concluant une après-midi de partouze homosexuelle. Les giclées de sang n’ont rien à envier à celles d’Opéra ou de l’Eventreur de New York. Le personnage de psychopathe incestueux d’Helmut Berger aurait pu être confié, en oubliant les questions d’âge, à Volonte, Steiner, Kinski, Milian ou Rassimov. Le film est sorti la même année que Beatrice Cenci et Perversion Story, deux chefs-d’œuvre de Fulci, jusque-là confiné dans la comédie, malgré une brève incursion dans le western, tandis que le CV d’Argento réalisateur était encore vierge. On pourrait presque considérer Les damnés comme un jalon du cinéma de genre, au même titre que Salo ou Rome ville ouverte. Cependant, en tant que film de nazisploitation, Les damnés est certainement inférieur à Fraulein SS. Le spectateur en mal de transgressions et d’émotions fortes se doit de préférer le second film au premier. Inversement, Six femmes pour l’assassin, giallo réussi et qui pose les canons du genre, ne se compare pas au Diable s’habille en Prada sur le plan de l’étude des mœurs d’un segment social.

L’intérêt du cinéma de genre italien, comparé à son grand frère américain, est justement sa capacité à entremêler la jouissance audiovisuelle pure (et coupable) avec une trame sérieuse. Ainsi, Il était une fois dans l’Ouest est un western avec des scènes culte et une musique géniale, c’est aussi une œuvre où l’on nous montre le Mal à l’état pur, et enfin une dissertation marxisante un peu lourde sur le caractère criminogène du capitalisme. Les films de cannibales se distinguent par leur surenchère dans l’obscénité visuelle, mais aussi par leur réflexion sur la nature humaine et la civilisation. Les poliziotteschi sont célèbres pour leurs bagarres, leurs poursuites en voiture et leurs bandes son funky ; ils nous montrent aussi, contrairement au Grisbi, au Samouraï, ou au Parrain, des vies de gens ordinaires détruites par la pègre, et leur impuissance face à elle. A cet égard, il est intéressant de comparer Un justicier dans la ville, où Bronson campe une sorte de superman impavide, incarnation de la toute puissance américaine, au Citoyen se rebelle, où un Franco Nero perclus de doute est terrorisé par ses propres actions vengeresses—à raison, car il se frotte à de la racaille plus forte, plus nombreuse, et sans aucun scrupule.

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