The Last Motel
Le Last Motel sur la route 412 en Oklahoma est un motel médiocre comme des milliers sur les bords des routes américaines. Dans cette nuit saturée par les odeurs des champs humides qui bordent la route, l'enseigne lumineuse d'un vert terne scintille légèrement. Juste en dessous, on peut y lire en néon rouge « Vacancy ».
L'atmosphère et l'air sont doux, les lucioles volent autour des routes et des champs. Le propriétaire fume sa dernière cigarette avant de fermer l'accueil. Sous le porche il profite de cette nuit agréable de juin.
Le bruit d'une courroie qui siffle attire son attention. Ses yeux se plissent pour mieux percer l'obscurité. Quelqu'un arrive depuis l'est. Un seul phare qui marche, une conduite hasardeuse en direction de l'ouest… Il comprend… La nuit pourrait être longue. Il reste adossé à la vitre de son établissement en regardant la Honda Civic fatiguée s'arrêter sous le porche. Le passager sort. T-shirt sale et trop grand d'un groupe obscur de grunge. Pantalon large, baskets. Le proprio grimace. Des junkies. Il connait. Pas mal passent par là pour rejoindre l’ouest. Ça l'agace parce qu'un junkie c'est crade, leurs fringues puent, leurs cheveux puent, leur peau aussi et après, c'est les lits qui puent… Et quand de temps à autres il peut laisser les mêmes draps d'un client à l'autre c'est toujours ça de pris. Mais avec ces saloperies de junkie, impossible.
D'ailleurs le gars est encore à la fenêtre de la voiture, il a une discussion avec le conducteur. ca a l'air un peu tendu mais le proprio n'entend rien.
En tirant sur sa clope, ce dernier se dit qu'il pourrait bien les envoyer chier, leur dire que c’est complet ou qu’il n’accepte pas les chiens. Seulement, le prochain motel est à 150 miles, et Jésus a dit « aide ton prochain ». Surtout que les affaires ne sont pas top.
L'avantage, le seul, des drogués, c'est qu'ils sont toujours blindés de cash et payent toujours un petit peu plus pour leur anonymat. Alors que sérieux ? Qui s'occupe de ces débris ?
Le type fini par s'approcher du patron finissant sa cigarette, toujours adossé à son établissement. Derriere, la Honda cale en essayant d'avancer. Il se retourne furieux :
— Putain ! lance-t-il, tu fais chier !
Moins fort, une voix s'échappe de la voiture, une voix de femme :
— Ça va ! J't'ai dit que j'arrivais pas ces manuelles de merde !
Puis lui se remet à chuchotter, mais le proprio est à deux mètres, ce coup-ci il entend :
— T'arrives à redémarrer ??
— Oui c'est bon ! Répond-elle agacée.
Dans l'habitacle le frottement de deux fils, des étincelles et le moteur se lance. Le proprio ricane, le type se tourne face à lui :
— Euh... Bonsoir, lance-t-il avec son air de cocker.
— 'Soir, répond le proprio.
Il jette son megot et lui ouvre la porte. Le type passe, il pue, ils se rejoignent au guichet. Ils se font face, séparés par le bureau de contreplaqué usé et le registre des entrées.
— Ouais, je… On voudrait une chambre s'il vous plaît.
Il tient pas en place il remue par saccades de droite à gauche. Il a les cheveux noirs et une peau dégueulasse, le regard inquiet et des piercings cheap aux oreilles. Un à l'arcade. Il doit avoir 25 ans, 30 grand max, mais les vies comme ça, ça fait vieillir plus vite.
— Pour une nuit ?
— Ouais… Euh ouais, demain on reprend la route on doit aller… Enfin, on se demandait c'est possible de… 'fin d'avoir…
— Une chambre au rez-de-chaussée ? Termine le gerant
— Euh... ouais.
Il sourit. un sourire tordu dévoilant sa dentition. Cristal meth. Des dents à ce point pourries c'est le cristal. Le proprio souffle et pose ses yeux sur le crucifix accroché au mur à sa gauche. Il observe le corps dénudé du sauveur un instant avant d'attraper une clé au tableau :
— 'Sûr! La 5, il regarde son client et poursuit. Me faut un nom par contre.
— Ah, euh… ouais, moi c'est… Targa.
Le proprio arque un sourcil. Perplexe :
— Targa… Comme la Corvette ?
Le jeune homme ricane nerveusement :
— Ouais…
— Départ à 11 heures.
— Merci Monsieur, répond-il en saisissant la clé avec ces doigts crades.
Alors que Targa s'apprête à passer la porte le proprio l'interpelle une dernière fois :
— Hey ! On n'fume pas dans les chambres ok ?
— Oh… Ouais, bien sûr m'sieur… Ouais on comprend, z'aurez pas de problème avec nous... Pas de problème…
— Bonne nuit. Conclut-il simplement.
Il referme la porte derrière lui, la verouille puis il eteint les néons du bureau.

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