Partie 2 : Le trio

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   Mars tendit une main à sa sœur qui se trouvait en contrebas. Il la tira pour la faire grimper sur la hauteur rocheuse d’où il se trouvait. Elle se retourna et ils se tinrent debout face à l’horizon, les pieds au bord du vide et le dos contre la paroi pierreuse. La journée était bien entamée. La forêt était paisible et la cime des arbres frissonnait sous l’action d’un vent frais et léger. Les jumeaux escaladaient la falaise d’Ayan. Ils auraient très bien pu faire le tour pour grimper sur le contrefort latéral dont la pente douce permettait une ascension bien moins vertigineuse, mais une envie de défi les avait pris face au mur rocailleux. Maintenant qu’ils avaient aiguisé leurs capacités spirituelles, tout prétexte était bon à prendre pour les renforcer.

L’équilibre et la perception de Lune lui permirent une avancée précautionneuse et efficace. Mars assura une escalade sûre et puissante grâce à sa force et sa coordination musculaire. Ils se complémentaient et grimpèrent petit à petit.

Ils trouvèrent à nouveau un renfoncement suffisant dans la falaise pour tenir côte à côte. Mais la partie restante de la façade dont la paroi était lisse avait un léger revers convexe sans qu’aucune autre voie ne semble envisageable.

Lune infusa son lumen au sein du mur rocheux pour entrevoir les possibilités. Par-dessus cette proéminence de quelques mètres se trouvait un autre niveau suffisamment plat et creusé pour se tenir dessus. Après mûre réflexion, elle se positionna en appui sur un seul pied dans les mains de son frère qui les avait jointes pour la porter de sorte qu'elle se tenait debout en équilibre, une cuisse fléchit, face au panorama, les bras et les mains levés. D’un seul mouvement, Mars la projeta dans les airs et elle se servit de son appui pour ajouter un effort de propulsion. Elle s’envola pleine d’assurance, le corps gainé face au vide. Il n’y avait plus rien pour l'empêcher de s’écraser plusieurs dizaines de mètres plus bas en cas de chute. Les paumes de mains orientaient derrière elle, elle atteignit et agrippa en équerre la prise rocheuse qu’elle avait entraperçue, ce qui lui servit de pivot et avec le reste de force de sa projection, tout en contractant abdominaux et cuisses, elle bascula d’un mouvement circulaire le reste de son corps par-dessus la saillie de la façade. Ce nouveau balcon était large comme elle l’avait entrevu. Elle n’eut plus qu’à coller ses jambes et son bassin contre la base de celui-ci, pencher le haut de son corps ainsi que ses mains dans le vide pour attraper les mains de son frère après son saut appuyé.

Au bout d’un peu moins d’une heure, ils atteignirent le sommet de la falaise, là où se trouvait déjà leur hôte répondant au nom de Titania. Elle était en position assise face au décor naturel sans limites, mais sa nuque s’orientait vers le ciel. Les jumeaux comprirent et ne se permirent pas de la déconcentrer. Ils profitèrent de la vue et du soleil déclinant. Ce fut elle-même qui leur adressa la parole la première.

  • Vous avez mis du temps.
  • Nous sommes passés côté falaise. C’était plus compliqué que nous l'imaginions et il a fallu que j’aide Lune et son corps frêle.
  • Sans mon corps frêle tu n’aurais même pas su par ou passé rituën.
  • Vous avez trouvé des feuilles de sheichuan ? demanda Titania qui n’avait pas changé de position.
  • Oui, une quantité suffisante pour plusieurs sôls, répondit Lune. Père nous a dit que tu nous cherchais et que tu te trouverais ici.
  • En effet.

Les jumeaux attendirent une explication qui n’arriva pas.

  • Vois-tu réellement quelque chose à ce moment de la journée ? s’enquit Mars.
  • Difficilement. Mais c’est en entraînant ma vision cosmique aux heures précrépusculaires que je l’affine et que je pourrai développer une pénétrance visuelle supérieure.

Les jumeaux regardèrent le ciel. Il était encore très clair, mais le voile couchant commençait à l’assombrir. Ils ne décelèrent pourtant pas l’once d’une étoile.

  • Ce sera bientôt à notre tour de tester nos capacités de pénétrance cosmique, dit Mars sans lâcher le plafond pâle des yeux.
  • Je doute que nous soyons capables de supplanter Titania, dit Lune.
  • Sans nul doute. Cela fait d’ailleurs un moment que tu ne nous as pas fait l’honneur de tes dons.
  • Attendons que le soleil se couche un peu plus et vous ne serez pas déçu d’avoir grimpé jusqu’ici, répondit Titania.

Les jumeaux pétillèrent d’impatience.

  • Pourquoi souhaitais-tu nous voir ? s'enquit la fille de Neptune.
  • Faut-il une raison pour voir les deux jumeaux les plus diaboliques que la terre d’Aïtorn ait connus ?
  • Nous sommes simplement le fruit de ceux qui nous éduqués, n’est-ce pas Mars ?
  • Oui, je dirai même que nous avons pris exemple sur une certaine Titania.
  • Et moi je crois bien que la tolérance dont font preuve vos aînés, moi y compris, va bientôt s’estomper. Une chute de cette hauteur risquerait d’être douloureuse.

L’extrémité rocheuse qui dominait la falaise d’Ayan était étroite. Elle trembla sourdement et déséquilibra les jeunes impertinents qui se jetèrent à quatre pattes pour ne pas prendre trop de risque.

  • Nous plaisantions Titania tu le sais bien, dit Lune.

Le frémissement terrestre s’estompa. Les jumeaux vinrent s’asseoir aux côtés de leur sœur adoptive. Titania n’avait toujours pas bougé et continuait de zieuter les étoiles invisibles.

  • Je vous ai fait venir pour vous dire que j’allais moi aussi reprendre l’entraînement. Je ne voudrais pas que vous me rattrapiez aussi facilement.
  • Nous sommes loin de t’égaler, assura Mars.
  • Pas autant que tu ne le penses. Mais les temps changent vite. Notre monde change.

Lune et son frère ne la contredirent pas. Ils passèrent le restant de la fin de journée à discuter de souvenirs et de choses bénignes. Ils se rappelèrent lorsque petits, Mars et Lune avaient été poursuivis par une horde de gormors et qu’ils s’étaient réfugiés dans les arbres pour leur échapper. À la descente, le fils de Neptune était resté accroché à une branche par le col de sa chemise et Titania dut intervenir pour le décrocher. Ou encore lorsque Intercrus de sa voix puissante avait fait un discours solennel lors d’une fête constellaire et que Lune aussi haute que trois vagnacs à l’époque, avait dit sans discrétion que le grand bonhomme parlait fort. Ils rirent tous les trois de bon cœur à la mémoire de ces souvenirs.

Mars demanda ensuite à Titania quels étaient les derniers conseils qu’elle pouvait lui apporter maintenant que sa supervision s'achevait, ce à quoi Lune porta une oreille attentive. Elle lui répondit qu’il avait les cartes en main. Et qu’il ne lui restait plus qu’à approfondir la maîtrise spirituelle de son lumen pour le manipuler à sa façon comme elle le lui avait enseigné. Libre ensuite à lui d’affiner son art martial par son renforcement spirituel.

La luminosité s’était bien estompée et l’astre lunaire, d'une vigueur modérée, offrait une belle place à ses congénères astrals. Le ciel nocturne servait désormais le méandre de ses secrets aux jumeaux et Titania. Le moment était propice. Titania adopta la posture adéquate pour projeter son esprit dans l’espace infini. Elle mobilisa lumen en quantité dans ses prunelles pour transcender sa vision, mais les deux astres qui faisaient l’objet de sa vision cosmique étaient proches ce qui facilitait l'exercice.

  • Que vois-tu ? Nos étoiles-mères sont-elles sereines ? demanda Mars.
  • Leur révolution est stable et tranquille. L’astre martien affiche son caractère habituel. Fier et résolu, son noyau dense semble toujours quiescent. Mais la puissance de son passé continue d’imprégner sa surface. Ses montagnes sont gigantesques de hauteur et ses failles aussi profondes que larges. Le sol qui le recouvre est rougeoyant à l’image de son impétuosité. Mars domine notre aire stellaire proche par sa majesté déchue.

Les jumeaux dévoraient des oreilles l’exposé si bien présenté. Titania contait son récit d’une voix délicieuse, forte et tranquille. Comme possédée par l’énergie et l’humilité que lui reflétait le profil des astres, elle relatait ce qu'ils lui suggéraient ni plus ni moins. C’était un festin auditif pour qui entendait ces traductions stellaires.

  • L’étoile lunaire se fait plus discrète ce soir comme vous pouvez le remarquer. Elle n’en perd pas pour autant sa mission. Elle guide de sa force réflectrice les âmes perdues de ce monde et illumine les esprits alertes. Sa surface meurtrie est aussi calme qu’élégante. Elle ne cache jamais son humeur espiègle. Elle pourrait effacer les autres rayonnements stellaires de la nuit, mais non, jamais. Elle est humble et son scintillement veille sur nous, heureuse de protéger nos songes.

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