Partie 3 : La bête

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  • Vous êtes différents, ton frère et toi.
  • Je te l’accorde Ross.

Lune et son camarade allaient prendre position à leur poste de surveillance. C’était le début de leur rotation de garde. Les autres membres de l'escouade 112 C étaient en chemin vers leur secteur respectif et les différents binômes s’étaient donc séparés. Lune et son compagnon couvraient la zone entre celle de Tim et Feng au sud et d’Orn et Mars au nord. Et ces deux derniers faisaient la jonction avec une autre escouade de grade C plus au nord alors que plus au sud se trouvaient Mike et Geffrey.

La région forestière de leur zone de surveillance n’avait désormais plus de secret pour les jumeaux. Il s’agissait d’une forêt tempérée. Les différentiels de température n’étaient pas énormes et les précipitations régulières. On y retrouvait en grande partie des feuillus au feuillage caduc tels que de grands kouï communs, des trops qui se dinstinguaient par leur écorce pourpre aux feuilles polycliques presque jaunes, ou encore des mouniers. Mais on y trouvait aussi certains feuillus aux feuilles persistantes comme les jeï et leurs grandes feuilles dentelés. À cette période de l’année, la forêt était riche et dense, et le tapis forestier plutôt sec.

Le binôme de Lune et Ross était assez connecté. Ils assuraient la surveillance de leur secteur en alternant leur pistage tantôt de manière conjointe tantôt de manière séparée, et les diverses discussions qui agrémentaient leur ronde n’occultaient pas leur vigilance accrue.

  • Vous restez tout aussi mystérieux l’un et l’autre.

Lune ne nia pas les paroles de son camarade, mais n’était pas encline à dévoiler plus de détails sur le sujet.

  • J’avais un frère moi aussi. Plus jeune. Il était éclaireur comme nous. À l’époque je n’en faisais pas partie. J’étais encore forgeron comme j’ai déjà pu te le dire.

Ross était un jeune homme d’une trentaine d'années, de taille moyenne, au regard triste. Ses cheveux noirs grisonnaient au-dessus de ses oreilles et il arborait une barbe mal taillée de quelques jours. C’était la première fois que Ross lui parlait d’un frère. Elle supposait la suite.

  • Il est mort.

Lune écoutait sans un mot. Ils allaient bientôt atteindre leur zone de surveillance.

  • Lors du Raz de marée il y a bientôt huit ans nous avons perdu le reste de notre famille et nous nous sommes retrouvés tous les deux. La survie et la fuite furent nos principales préoccupations pendant des mois. Jusqu’au jour où nous avons trouvé le regroupement de quelques-uns de nos semblables qui nous intégrèrent dans leur petite communauté. Notre mode de vie resta précaire et archaïque comparé à nos années splendides, mais nous n’étions plus seuls. La discrétion restait le maître mot de notre survie, mais après quelques années de fuite perpétuelle et de cachette, cette communauté, qui n’avait cessé de grossir en ralliant les hommes errants de la région, décida de rétablir une vie sociétale à l’origine du village caché de Kabir.

Ross s’interrompit, des souvenirs remontaient à la surface de son esprit.

  • Mon frère était un gentil garçon, dévoué et patriote. Il eut à cœur de rejoindre le corps d’armée des éclaireurs dès lors qu’il se mit en place. Il voulait combattre. J’étais son aîné de cinq ans. J’aurais dû le protéger. Mais je n’en n’eus pas le cran à l’époque. Couard que j’étais, j’ai préféré perpétuer le métier et les enseignements de notre père.

Ils atteignirent leur point de rassemblement habituel et s'arrêtèrent.

  • C’était il y a presque deux ans maintenant. Son escouade a été en contact avec un Mystique. Ils ont donné leur vie pour ne pas attirer ce démon vers le village. Eux et bien d’autres.

Ross se tut un instant.

  • Si je suis là avec toi aujourd’hui c’est parce que je n’ai plus rien à perdre et que je souhaite honorer la bravoure de mon frère. Je donnerai volontiers ma vie au lieu de fabriquer des armes d’un autre âge à peine capable d’entamer les écailles de nos ennemis.

Le silence de Lune perdurait. C’était un silence respectueux et désolé. Elle absorbait les confessions et les sentiments de son camarade comme si elle les avait vécus, elle qui avait aussi subi des malheurs. Jusqu’à présent les discussions qu’elle avait eues avec Ross étaient restées professionnelles et en superficie de leur passé.

  • Et toi Lune. Tu es aussi jeune que belle et aussi forte qu’intelligente. Que fais-tu ici avec moi au front de l’enfer ? Quelles sont tes motivations ?

L’œil grand et or de Lune fixait Ross avec franchise. Elle consentit à se confier.

  • Mon frère et moi avons aussi perdu notre famille et notre foyer. Nous sommes ici pour trouver des réponses. Nous ne sommes pas certains de la méthode, mais nous nous sommes donné comme mission d’inverser ce dénouement final qui vous semble fatal.

Ross acquiesça d’une moue dubitative.

  • Vous n'êtes pas comme nous.
  • Nous sommes différents. Mais d’une certaine façon nous sommes similaires.

Ross hocha à nouveau de la tête et des lèvres avant de sourire amicalement. Il n'était pas dupe. Mais quelles que que fussent les origines de Lune il l'appréciait. Elle lui rappelait l’assurance de Bill, son frère disparu.

  • Fini de bavarder. Il est temps de s’assurer de l'absence de danger sur notre secteur, ordonna Ross.
  • À vos ordres chef, répondit Lune avec plaisanterie.

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  Orn et Mars faisaient la ronde de leur périmètre d'affectation. C’était souvent des moments où la parole était rare. Même si Orn était de nature bavarde, il ne prenait pas à la légère leur mission qui était à ses yeux capitale. Il restait concentré autant que possible à la recherche de traces, de bruits suspects ou tout autre indice pouvant faire suspecter un ennemi aux alentours.

Celui qui lui faisait office de binôme taiseux le suivait. Ce qu’il ne s'était pas efforcé de faire lors de ses premiers jours de garde où il était resté le plus clair de son temps adossé contre un arbre à rêvasser. Orn aurait pu en référer à Pitt mais il s’y était refusé. Il savait ô combien le recrutement de ses deux nouveaux camarades avait irrité leur chef d’escouade et il ne voulait pas envenimer les choses. Il était un homme gaillard après tout, il pouvait remplir la mission seul. Lui qui allait devenir père, il devait avoir les épaules solides. Il espérait avoir une petite fille qu’ils nommeraient Louna, et il ferait tout pour qu’elle grandisse dans un monde serein. Malgré sa détermination, la présence de Lune et Mars le rassurait sans qu’il ne sache pourquoi. Il fallait les choyer et c’était dans les cordes du brave homme.

Orn avait été gâté par la nature sur le plan physique. Il était grand et large de buste. Son visage anguleux ornait une belle moustache noire et drue tout comme ses cheveux épais qui se dressaient naturellement de leur courte hauteur telle une brosse. Son nez écrasé surmontait avec allure cette admirable pilosité labiale, et avec paradoxe ses oreilles étaient petites comparé au reste du beau spécimen. Orn était connu pour être un bon élément parmi les éclaireurs. Physiquement avantagé, il savait manier sa force intérieure pour la diffuser dans son sabre et son armure en cas de combat.

Tout comme les Oraï, les Humains possédaient une essence énergétique qu’ils pouvaient apprendre à maîtriser. Cet ancien savoir avait été oublié bien avant que le Raz de marée n’engloutisse leur civilisation et leur patrimoine. Mais désormais, par le biais de rares précurseurs encore vivants et doués dans le domaine, celui-ci resurgissait et était enseigné aux corps d’armée des quelques regroupements comme celui de la cité de Kabir. La nature de ce pouvoir était mystérieuse pour les contemporains, ce qui expliquait qu’il ait été détourné pour être utilisé dans des corps inertes tels que des armes ou des armures dans le but du combat. Mars et Lune l’avaient bien compris. Si pour la jumelle cela représentait une forme d’évolution de leur savoir ancestral, cela fut plutôt accueilli comme un outrage pour Mars lorsqu’il le découvrit. Ce qui l’irritait en réalité n’était pas l’utilisation dénaturée de leur savoir, mais plutôt que des êtres inférieurs tels que les hommes soient capables de ce genre de capacité. Cela lui passerait avec le temps. La force intérieure des hommes était le plus souvent dérisoire à ses yeux et il voyait peu d'intérêt à leur pratique grossière.

Mars accompagnait cette fois son camarade dans leur patrouille habituelle. Il s’y était résolu. La stratégie du bonhomme sensible et ses confessions familiales avaient porté leurs fruits. Entre autres, lui avait-il raconté les difficultés de son couple en matière de conception. Le rustre Oraï avait été attendri.

La ronde habituelle se fit à l’instar des nombreuses gardes précédentes. À la différence d’Orn, qui dépistait tout danger à l’aide de ses sens primitifs, Mars infusait son lumen pour accroître ses capacités perceptives. Même s' il n’était pas doué comme sa sœur, ses fonctions sensorielles étaient bien supérieures à celle de son camarade.

La forêt était calme. Le temps indulgent malgré une couverture nuageuse dense. Certaines espèces de mammifères et certains rongeurs de petites tailles se laissaient entrevoir, mais comme la plupart du règne animal ils finissaient pas s'éloigner à l’approche des patrouilleurs. Les oiseaux partageaient volontiers leurs chants printaniers. Une quiétude paisible régnait et il était difficile d’imaginer qu’un danger puisse surgir de cette nature sauvage qui avait totalement oublié la période hivernale.

En milieu de matinée, les deux partenaires se séparèrent chacun de leurs côtés pour mieux couvrir leur zone de surveillance. Lorsqu’ils s’approchaient de leur limite de périmètre, il arrivait qu’ils croisent de temps en temps leurs camarades affectés aux secteurs voisins. Ross et Lune couvraient la zone un peu plus au sud de leur position. Et au nord se trouvaient Grim et Fael deux membres d’une autre escouade. Les patrouilles se succédèrent.

Lorsque le soleil fut au zénith, Orn trouva des traces qui l’interpellèrent. Il n’avait pas trouvé pareille empreinte depuis un temps et il n’avait aucun doute sur leur propriétaire. Sa fréquence cardiaque s’accélèra et sa tension grimpa. Il prit des précautions supplémentaires dans ses déplacements et accrut sa vigilance. Son sabre dégainé était prêt à l’emploi. Orn retourna avec attention vers la position de son partenaire.

Mars, lui, avait cessé de patrouiller. Tournait en rond l'agaçait. Il s’était assis pour profiter du calme dans le but de réaliser une évanescence méditative.

Son lumen lui pesait moins depuis quelque temps. Sa pierre d’âme le délestait et stabilisait cette énergie envahissante. Ses démons étaient en hibernation et il était plus apaisé, Lune l’avait notifié.

Puis tout à coup, dans cet exercice fusionnel, entendit-il un son étrange qui lui rappela des souvenirs. Lumen en éveil, il sortit de sa transe et se dirigea vers l’objet de son interpellation. D’un pas accéléré, il trouva ce qui avait ravivé sa mémoire. Il ne s’était pas trompé. Les grognements entendus étaient bien ceux d'un ursat mâle et son compagnon lui faisait face en position de combat. Il semblait qu’ils aient déjà échangé quelques escarmouches. Le bestiau était blessé en superficie à l’épaule. C’était un spécimen de taille ordinaire, mais supplantant en poids et en taille Orn malgré sa composition physique. Ce dernier aussi accusait des blessures au niveau des bras et des cuisses. Il soufflait et respirait rapidement et ne vit pas que Mars était arrivé sur le lieu du combat. Malgré son souffle court et l'intimidation que pouvait procurer une telle bête, Orn affichait confiance et résolution. Il n’avait pas le droit de mourir. Pas maintenant. Mars resta spectateur et un dernier assaut se fit entre les deux combattants en lice. Orn ne put esquiver dans son entièreté le dernier coup de patte de son adversaire qui pénétra son armure thoracique. Sa blessure n’était pas mortelle et ce dernier échange lui avait permis d’atteindre en profondeur le fauve à l’aide de son sabre. Il fut persuadé d’avoir vaincu et sans s’assurer que son adversaire soit bien au tapis, il s’en détourna avant d’entendre à nouveau un rugissement glaçant. Tout juste eut-il le temps de tourner la tête pour apercevoir l’ursat qui le chargeait que Mars était entré en action et assénait un coup de poing percutant qui écrasa aussi bien le crâne que la masse tout entière de la bête sur place. Un grondement terrestre résonna sous l’impact et l’animal grogna une dernière fois avant de gémir et de s’éteindre à quelques pas d’Orn.

Ce dernier resta pétrifié. Les bras fléchis en guise de défense réflexe, il était à moitié retourné vers la scène où gisait le corps de l’imposante bête et sur lequel se dressait avec domination son coéquipier. Il venait d'échapper à la mort et des gouttes de stupeur roulèrent sur ses épais sourcils. La peur l’avait pris, mais c’était la fureur dans le regard rougi de son sauveur qui le saisissait. La force de celui-ci aurait dû l’ébahir mais en cet instant c’était son aura funeste qui asséchait sa gorge. Mars sauta aux côtés de son coéquipier.

  • Orn ?

Il bégaya un merci avant de se ressaisir. Ses blessures étaient superficielles, mais des lancinements commençaient à se réveiller maintenant que son adrénaline retombait.

  • Il en faut plus pour impressionner le grand Orn, assura-t-il.
  • Je connais bien ces créatures. Elles ont le cuir épais.
  • Ce sont des bêtes coriaces. Je ne les connaissais pas avant d’arriver dans cette région et c’est la première fois que j’y suis confronté.

Mars sortit d’une poche intérieure de sa tunique qui lui servait de cape, un amas de feuilles roulées sur elles-mêmes.

  • Utilise ça sur tes blessures.
  • Merci compagnon, remercia Orn. De quoi s’agit-il ?
  • Applique-le simplement.
  • Je te fais confiance Arth.

Avec impériosité, Mars invita son binôme à se reposer pour le reste de la garde. Il avait des blessures certes superficielles, mais multiples. Notamment sur la partie ventrale de son avant bras gauche où trois plaies linéaires sanguinolaient avec abondance. Orn appliqua les feuilles léguées par son camarade. Elles s’écrasèrent en une texture épaisse et collante et il devinait qu’elles avaient des propriétés cicatrisantes, mais une belle cicatrice résulterait de sa blessure.

Pour leur permettre un minimum de mobilité, les renforts métalliques des éclaireurs ne couvraient pas la totalité du corps de leur porteur. Il s’agissait d’un plastron rattaché à des épaulières et à des protections au niveau des cuisses. Des avant-bras dorsaux ainsi que des bottes renforcées terminaient le tout.

Orn refusa les recommandations reçues de son partenaire et l’accompagna quelques tours de garde supplémentaires. Il concéda sans tarder une petite pause avant de s’assoupir de fatigue malgré lui. Il avait consommé beaucoup d’énergie pour combattre l’ursat. Mars le savait, et il avait l’habitude de ne pas ou peu se reposer. Il assurerait la garde seul. Orn pouvait compter sur lui.

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