Partie 3 : Alarme

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   Orn bouillonna d’avoir passé plusieurs heures assoupis. Il pouvait être rassuré, Mars, à son image, n’était pas du genre à divulguer quoi que ce soit à leur chef d'escouade. Il se comportait la plupart du temps avec sourdine et ignorance envers ce dernier. Orn n'était même pas sûr de l'avoir déjà entendu s’adresser à Pitt.

Aucun justificatif, hormis la mort, ne permettait de surseoir ou d’écourter son temps de garde sous réserve d’une peine lourde. Même blessé, Orn n'aurait eu droit à une retraite. Qu’à cela ne tienne, son tempérament le lui avait interdit. Pour ce qui était des autres membres de l'escouade, pas une présence suspecte ne fut constatée. Hormis l’attaque de l’ursat, c’était une nouvelle journée de travail tranquille à leur actif.

Cela faisait quelques mois maintenant que les deux anciens camarades de l'escouade 112 C, et prédécesseurs de Lune et Mars, avaient disparu sans laisser de trace. Ils s’étaient trouvés en binôme. S’étaient-ils enfuis, ou étaient-ils morts ? Nul ne savait. Aucune trace d’affrontement n’avait été décelée sur leur zone de surveillance attitrée. Leurs camarades n’avaient pressenti en rien leur éventuelle échappée et furent étonnés de leur disparition. Ils s’étaient évaporés tout simplement, et il avait été nécessaire qu’ils soient remplacés. Même si leur profil n’étaient pas au goût de Pitt, la candidature spontanée des deux Oraï était tombée à pic. Il y eut cependant un remaniement dans l’organisation. Après la disparition inopinée de deux de ses subordonnées, le chef d'escouade voulait prendre des précautions et il ne faisait en aucun cas confiance en Arth et Lune. Il ne voulait pas se retrouver avec deux nouvelles désertifications dans son groupe ou bien risquerait-il d’une part d’être la risée de ses homologues chefs d’escouade, mais aussi de subir lui-même des remontrances hiérarchiques. Le binôme de Ross et Orn fut donc scindé pour former deux nouvelles dualités avec les nouvelles recrues. Et contre toute attente, leur intégration était bonne, du moins des échos que pouvait avoir Pitt.

Les blessures d’Orn cicatrisaient bien. Même si ses jours ne furent pas comptés, dès son retour au village à la fin de la garde, il avait dû se faire prendre en charge par l’unité de soins du corps d’armée. Et il avait dû rendre des comptes et donner des explications sur son état.

Mars aussi, dû être entendu pour s’assurer de la véracité des propos de son camarade. Il fut convoqué dans une sorte de chapelle militaire de trois étages à la façade repoussante. Son audience se trouvait au dernier de celle-ci dans une pièce sombre et oppressante. Là, trois êtres sans âme, aux faciès hautains, affaissés sur un fessier doré et à l’intonation pâteuse l’entendirent d’une aversion palpable. À son habitude, il resta froid et succinct, à la limite du désintérêt face à la suspicion de ces supérieurs qu’il n’avait jamais rencontrés. Lui non plus ne pouvait cacher sa répulsion. Ces nerfs étaient à vif, mais il savait ce que ces sans visage représentaient, et surtout il voulait blanchir la version des faits de son binôme. Tout ce que Mars haïssait dans l’aveugle société inhumaine des hommes était concentré par ces trois êtres à la morale informes.

La hiérarchie militaire était méfiante depuis quelque temps, depuis que des membres avaient disparu sans explication. Elle avait dû s'assurer qu’Orn ne se soit pas mutilé de son gré pour prendre des congés. La nature de ses blessures laissait pourtant peu de place au doute avait pensé Mars. Il avait imaginé avec délice les membres de cette administration face à l’ursat, et avec quelle supplique ils se seraient faits déchiqueter.

Malgré les doutes initiaux, la version d’Orn fut pour autant admise. Bien d’autres humains seraient morts à sa place suite à la rencontre avec l’animal. Pour Orn ce n’était pas un exploit, mais Mars savait que peu de ses congénères auraient survécu. Il rapporta à Lune l’incident et la performance de son binôme. Aussi faible fut-ce son énergie spirituelle, il l’avait diffusée avec assez de maîtrise dans son équipement. C’était ce qui lui avait permis d'encaisser les offensives mortelles et de blesser la cuirasse épaisse de l’animal. Notamment le dernier coup qu’il avait reçu à la poitrine qui aurait dû lui arracher la cage thoracique s' il n’avait investi son plastron de sa force intérieure. Leur formation n’était finalement pas si caduque dut admettre Mars.

Lune avait quelques informations à ce sujet, qu’elle avait hérité de ses échanges avec son partenaire Ross. C'était la capitaine Swan qui se chargeait de l’entraînement et de l’enseignement des forces armées. Et c’était elle qui les initiait au développement de ce que les humains surnommaient force ou pulsation intérieure. Elle n’était pas tendre à en croire les dires de Ross et il arrivait que certaines recrues perdent la vie au cours de la formation. Les membres des forces de combat devaient être endurcis et prêts à l’affrontement, si ce n’était pour dire la mort. Sans quoi il était inutile de les enrôler. C’était une des nombreuses raisons qui rendait le recrutement difficile au sein du secteur militaire. Mais les opportunités professionnelles étaient maigres et rares dans le village, si bien qu’une grande partie de la population masculine devait travailler pour le corps militaire. Soit parmi la branche de la garnison intérieure pour les plus chanceux, soit parmi celle des éclaireurs pour les autres.

Cela aurait pu choquer Mars à une époque. Mais il connaissait désormais trop bien le manque de scrupule de la race humaine et surtout la sombre période que traversait le monde actuel. Lui-même avait peu de remords pour ses propres actes. Alors que des humains perdent la vie en tentant de devenir de misérables soldats potables, cela lui tamponnait l’esprit telle une simple étoile filante en saison hivernale.

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  Les jours et les gardes se succédèrent. Trois mois s’étaient écoulés depuis leur arrivée dans la cité de Kabir. Les deux Oraï notifiaient cette forme d’équilibre paisible dont on avait pu leur parler, mais dont la précarité tenait à un fil.

Eux même avaient acquis une certaine routine. Leur salaire était perçu de manière hebdomadaire par l’intendant de leur caserne d'éclaireurs. Payer le loyer de l’auberge n’était plus un problème pour eux et le gérant leur faisait désormais confiance. Il arrivait même qu’il donne conseil à Lune concernant l'arrivée de certaines marchandises prisées sur les points de ravitaillement. Son beau-frère travaillait dans la gestion et l'acheminement des denrées, ce qui lui octroyait certaines informations succulentes qu’il ne déniait pas de partager avec sa douce locatrice à la chevelure caractéristique.

Une fausse quiétude imprégnait Mars et Lune. Mais leur quête principale restait omniprésente dans leur esprit. Et le but premier à la fois de leur séjour dans le village de Kabir et de leur enrôlement parmi les éclaireurs n’aboutissait à rien.

Les jumeaux, matinales dans leurs habitudes, s’étaient levés tôt ce matin-là. Et alors qu’ils avaient planifié une journée à vagabonder dans les zones encore non explorées du village à la recherche d’artefact intéressant, une alarme retentit. Un son strident, aigu et répétitif était audible dans toutes les allées, rues ou ruelles de la cité et lancinait les tympans de chacun. Une cohue immédiate agita la populace et tant les bousculades que les cris étaient de mise. Lune et Mars ne savaient interpréter ce signal sonore, mais quiconque l’avait déjà entendu ne pouvait l’oublier. Ils retournèrent avec un entrain moins désordonné que le reste du peuple vers leur auberge. Ils y trouvèrent l'aubergiste tout aussi remuant qui tenait avec précaution un coffret sous le bras qui devait contenir un pécule durement gagné. Avec l’aide de son épouse, ils regroupaient des provisions qu’ils étaient en train de stocker dans un sous-sol communiquant par une trappe derrière le comptoir d’entrée.

  • Allez vous cacher, leur conseilla-t-il avec urgence. Nous sommes attaqués.

L’aubergiste ne comprit pas l’attitude stoïque de ces hôtes si bizarres. Il les avait toujours trouvés étranges, mais là il fallait être idiot pour afficher de tels visages inconscients.

  • Les, les, les Atlants, bafouilla-t-il. Ils reviennent.

Les jumeaux se toisèrent, puis rebroussèrent chemin vers la rue tandis que le chef de l’établissement restait éberlué. Ils se frayèrent un chemin jusqu’à la caserne des éclaireurs pour en apprendre un peu plus sur la situation.

  • Au sud-ouest. L’escouade 37 C a été en contact avec des Atlants tôt ce matin. Elle a été décimée tout comme les escouades voisines et celles des groupements B et A en retrait. Par chance, un de nos émissaires est parvenu jusqu’ici pour sonner l’alerte. Actuellement, nous ne savons pas combien ils sont. Mais ils devraient se trouver quelque part entre les secteurs 32 et 42 B et les secteurs 32 et 42 A.

C’était l’intendant de la caserne qui leur faisait un point sur la situation.

  • Les Atlants se dirigeraient droit vers la cité, déglutit-il.

Il indiqua aux jumeaux leur point de rassemblement, là où ils devaient se regrouper en attendant les ordres. Il s’agissait de la place du lion non loin de la porte du même nom. Tout le corps d’armée était mobilisé, éclaireurs et membres de la garnison.

  • Les capitaines et sergents vous attendent là-bas.

Mars et Lune s’y rendirent. Ils y retrouvèrent leurs camarades d’escouade dans la foule qui s’amoncelait. Ils découvrirent la capitaine Swan et le capitaine Yike qui dominaient la place sur un échafaud. En contrebas de la scène, en retrait, se trouvaient les dix sergents et les jumeaux reconnurent le sergent Lore parmi eux.

De sa hauteur, leur haut-supérieure de sexe féminin regardait avec sévérité le regroupement des recrues qu’elle avait formé pour la plupart. Elle semblait assez jeune et exposait une tenue et une armure de combat de couleur blanche. Des cheveux de rouille et des taches de rousseur contrastaient de son costume éblouissant et, à la différence des soldats, elle disposait de deux sabres, bien rangés dans leur fourreau. Le capitaine Yike était un grand homme au crâne rasé. Il portait par-dessus son équipement un large manteau de cuir marron entrouvert, terminé au col et aux manches par de la fourrure. Pour sa part, il tenait avec fermeté une hallebarde aussi haute que lui. À leur côté, Mars reconnut le capitaine James qu’il avait déjà rencontré par le passé. Sans subterfuge, sa tenue était en tout point identique aux armures que portaient les soldats inférieurs. D’un regard condescendant envers la foule bruyante il attendait. Mars le fixait.

L’alarme continua de résonner pendant près de vingt minutes. Ce fut le moment que choisit le capitaine Swan pour s’adresser à la troupe qui s’était tue en majorité en la voyant s’avancer sur son promontoire.

  • Trois points.

La puissance de sa voix fit qu’elle fut entendue même au dernier rang. Les quelques bavardages, qui persévéraient, stoppèrent sans délai. Pour qui connaissait Ella Swan, le manque de respect était proscrit si on tenait à sa santé.

  • Je dois saluer le patriotisme de ceux qui se sont présentés à l’intendance avant de nous rejoindre en ce lieu. Pour les autres, nous saurons les sanctionner. Et ceux qui auraient l’envie d’un abandon de poste sur la terre de bataille seront traités avec la même attention.

La plus infime hypothèse de désertion devait être avortée sur le champ. Ella Swan savait s’y prendre pour ragaillardir ses troupes. Ses prunelles de feu guettaient le moindre comportement hésitant, et malgré la peur, qu’avait réveillée l’alerte stridente, pas un militaire ne broncha. Des rumeurs s’étaient ébruitées quant au traitement réservé aux traîtres, qui était le jugement le plus souvent retenu en cas d’absence injustifiée ou de comportement douteux. Personne ne voulait en vérifier la véracité.

Chacun pensait à ses proches, à sa famille. Chacun savait qu’en intégrant le corps d’armée qu’il avait des chances tôt ou tard de ne pas les revoir. Mais l’humanité cachée derrière ses murs devait être leur principale préoccupation. Ils feraient ce qu’il faudrait. Ils avaient été des privilégiés pour avoir réchappé à la mort jusqu’ici. Du moins était-ce ce qu’on leur avait inculqué.

  • Bien, poursuivit le capitaine, satisfaite du silence cérémonieux respecté. L’heure est grave.

Les quelques doutes qui persévéraient dans l'assemblée s’évanouirent aussitôt.

  • Les escouades d’éclaireurs suivront le capitaine Yike et moi-même au front pour combattre et éloigner notre ennemi. Enfin, les gardes de la garnison resteront sur place avec le capitaine James dans le cas où le pire des scénarios se produise.

Une plainte étouffée se fit entendre de la part de la foule, qui exprimait autant la crainte que la résignation, mais dont la témérité s’était évaporée aussi vite qu’elle était apparue.

Non sans appréhension, les deux Oraï furent satisfaits d’être envoyés sur les lieux du combat. Ils ne savaient pas ce qui allait se produire, mais il était temps pour eux de reprendre contact avec les Atlants d’une quelconque façon que ce soit. Cela faisait très longtemps qu’ils n’avaient croisé leur regard livide, et ils étaient persuadés que leur quête devait passer par cette étape qui se présentait ce jour devant eux.

Le capitaine Yike s'avança aux côtés d’Ella Swan. De sa voix grave et caverneuse, il prit la parole et ponctua chaque phrase comme un décret immuable.

  • Faisons face au soleil sanglant. Faisons honneur à nos camarades défunts. Faisons face aux Atlants.

Ce furent les dernières paroles émises par les capitaines. James resta stoïque. L’auditoire n’exprima pas plus de zèle et ce fut les sergents qui prirent le relais de l’organisation.

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