Partie 3 : Préparation

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    Il n’y avait pas assez de canassons pour acheminer en simultanée les soixante-quinze escouades d’éclaireurs restantes ainsi que les canons dernière génération produits dans les usines du village de Kabir. Les destructeurs étaient-ils dénommés. Les escouades furent donc scindées en deux régiments. Une fois que le premier serait arrivé à proximité de la zone de conflit, quelques individus sélectionnés ramèneraient les équidés pour le second qui interviendrait dans un deuxième temps en cas de besoin. Il semblait que les canons étaient prioritaires aux soldats lambda. Ni les jumeaux ni leurs camarades n’étaient au courant de l’existence de ces engins, pas plus que leurs homologues bas gradés.

Mars et Lune furent intégrés à la première vague offensive ainsi que Feng et Ross, mais aussi Pitt leur chef d’escouade irritable. Orn, Tim, Mike et Geffrey à la seconde. Ces derniers resteraient donc pour le moment en retrait, proche du village. Les escouades préexistantes avaient été divisées en deux, ce qui expliquait la séparation des membres de la 112C. Une moitié dans chacun des deux régiments. Les raisons de cette organisation échappaient aux simples éclaireurs de grade C, mais qu’importait après tout ? Ils finiraient tous en enfer.

Au sein du régiment, des troupes d’une vingtaine d’éclaireurs furent formés. Chacun était mené par un sergent. C’était le Sergent Lore qui avait l’honneur et la tâche de mener les jumeaux et leur groupe au front. Ce premier bataillon qui comportait une quinzaine de troupes, était accompagné des capitaines Swann et Yike comme cela avait été annoncé, quant au capitaine James, il était resté avec le second.

Sur le chemin vers la zone d’affrontement, les groupes se déplacèrent au trot, en progressant côte à côte sur un large périmètre. Il ne pouvait laisser passer un Atlant entre leur maille. Des chariots les précédaient. Ils transportaient les destructeurs qui étaient tractés par pas moins de trois chevaux chacun. Chacun des sergents indiqua à son groupe la stratégie à suivre.

  • Deux options, indiqua Lore à son équipe. La première est que nos ennemis ne soient pas nombreux et que nous prenions l’ascendant en combat direct.

Lui-même avait peine à croire à ses propres paroles.

  • La seconde vous vous en doutez est que ça ne soit pas le cas. Il faudra alors attirer tant que possible notre ennemi dans des directions opposées au village.

L’espoir se ternit dans le cœur des éclaireurs. Un des membres du groupe interrogea le sergent sur la faisabilité de cette seconde option si leurs destriers étaient renvoyés à Kabir pour le second régiment. À pied, ils n’auraient aucune chance de les distancer et de les appâter. Le Sergent Lore répondit avec décharge que ce n’était pas lui qui donnait les ordres.

Pitt était étrangement silencieux. Il n’était pas aux commandes pour une fois, et on sentait l’angoisse qui lui montait jusqu’à ses joues généreuses. Son visage bouffi affichait l’expression de sa nervosité et sa tête était prise d'indicibles tremblements.

  • C’est une première dans notre histoire récente. N’ayez crainte. Laissez votre instinct vous guider, poursuivit Lore.

Cela faisait bien deux ans qu’ils n’avaient eu à affronter des Atlants en nombre et de manière aussi directe. Les rares et derniers contacts avec eux avaient été tellement sporadiques et de faible envergure qu’il n’avait pas été difficile de les attirer loin du village en sacrifiant quelques escouades. Mais ce n’était pas le cas ce jour-là. Ils n’avaient jamais été aussi proches et d'après les informations qu'avait eues le sergent Lore, ils étaient plusieurs dizaines. Il savait que c’était suffisant pour annihiler en totalité leur modeste force d’armée envoyée au front, mais aussi le reste resté en retrait. Il savait aussi qu’en dehors des capitaines et de certains sergents, dont il faisait partie, aucun éclaireur ne pouvait espérer en réchapper face à un Atlant. Il ne restait plus qu’à espérer qu’aucun Mystique ne les accompagne. Il respecta les ordres de ne rien divulguer aux moins gradés et se résigna à compter sur l’efficacité de leurs canons destructeurs.

Quelques instants plus tard, le sergent Lore ralentit la cadence de son trot et laissa la tête de sa troupe pour se diriger à l’arrière de la formation. Il se retrouva côte à côte avec les deux jumeaux. Ceux-ci le regardèrent avec interrogation.

  • Préparez-vous. Ça va être une boucherie.

Puis il retrouva l’avant-garde de la course. Seuls Mars et Lune avaient entendu ses propos. Cela n’avait en rien modifié leur état d’esprit. Ils étaient prêts.

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  Le ciel était dégagé. Quelques voiles nuageux venaient parsemer l’atmosphère candide de cette matinée déjà bien avancée. Une matinée qui aurait pu être qualifiée de quotidienne ou encore porteuse d’espoir. Mais il n’en serait rien. C’était un matin vain pour beaucoup d’éclaireurs. Un matin sans lendemain pour la majorité.

La ligne de front du premier régiment atteindrait bientôt la zone de confrontation. Ils descendirent de leurs chevaux respectifs, quelques kilomètres avant, lorsqu’ils rencontrèrent les émissaires. Ces émissaires étaient souvent des éclaireurs de grade A, qui n’avaient d’autre vocation que de fuir le combat et de transmettre les informations entre les différents groupes militaires pour maintenir une cohésion stratégique. Leur rapport stipulait que les Atlants se trouvaient à moins de cinq kilomètres droit au sud-ouest.

Ces messagers avaient maintenant pour rôle de ramener les canassons pour le second régiment, puis d’essayer de reprendre contact avec les autres escouades d’éclaireurs toujours en poste qui n’auraient pas été attaquées ni informées de la situation. Leur rôle de transmission était indispensable pour éviter une débâcle et pour augmenter les chances de réussite de l’opération.

Une fois délivré de leur monture, le premier régiment tâtonna pied à terre au cœur de la zone forestière où il s’était arrêté. Leurs ennemis étaient localisés avec approximation, la formation des groupes se densifia suite aux ordres des capitaines. Les canons précédaient toujours le corps d’armée et étaient pour leur part toujours tractés par leurs équidés.

Ils atteignirent une lisière forestière qui laissait place à un vaste champ dégagé pour reprendre, selon les estimations, sa dense végétation trois cents mètres plus loin. Une vraie terre de bataille. C’est ici que le régiment tout entier s’arrêta. Ils resteraient dissimulés sous la couverture végétale et guetteraient l'arrivée de leurs ennemis à l’horizon. C’était la décision des supérieurs. Si les informations étaient bonnes, les Atlants passeraient par cette clairière et l’avantage de la surprise n’était pas de trop.

Le premier régiment comptait l’équivalent de trois-cents éclaireurs. Trois-cents éclaireurs qui, à l'image de Pitt, frissonnait autant de courage que d’impatience. La mort ne leur faisait pas peur. C’était ce qu’ils auraient dû ressentir. Ils avaient été formés pour ça. En réalité, avec la quiétude des derniers mois et malgré leur conditionnement psychique, chaque militaire avait espéré faire de vieux os. Ils frissonnaient non pas de bravoure, mais plutôt d’appréhension et d’incertitude. Beaucoup se trouvaient là par obligation et résignation, quand d’autres étaient poussés par la vengeance ou la colère. Mais la plupart n’étaient pas dupes, et espéraient au moins que cela se passerait vite et sans souffrance. En poste, tamis sous l’arborescence végétale, transit de dépit, ils attendaient.

Les dix sergents accompagnaient ces éclaireurs déconfits, ainsi que les capitaines Swann et Yike. Les destructeurs furent déchargés puis astiqués par un personnel spécifique. Contre toute attente, ils furent laissés à l'arrière-garde de la formation. La conformation de ses canons était particulière. Leur extrémité avait été façonnée pour donner l'aspect d’une créature aussi bien indéfinissable que puérile et dont la gueule béante correspondait à l’orifice du canon. Enfin, deux prolongements métalliques linéaires, perpendiculaires à la structure et situés de chaque côté de la base du canon, intriguaient. Il semblait que ces ramifications servaient à accueillir des bras sans qu’il n’y ait plus d’explications évidentes.

Le régiment était désormais paré. Une ligne compacte qui, se souhaitant camouflée, espérait avoir l’avantage de la surprise. Le mutisme et l’hypervigilance régnaient alors que chacun zieuter de son regard fataliste l’orée forestière trois-cents mètres plus loin. Et certains sergents n’en étaient pas exempts. Les deux capitaines, qui les avaient guidés et qui avaient tenté de mobiliser l’héroïsme et le patriotisme de ces pauvres âmes s’étaient tus depuis plusieurs minutes eux aussi pour guetter avec sévérité le moindre mouvement à l’horizon.

Au milieu de cet artifice de courage se trouvaient toujours les deux héritiers du clan d’Orion. Ils n’étaient pas dispensés d’inquiétude. Eux non plus ne connaissaient pas le dénouement futur, mais ils étaient certains d'être au bon endroit.

  • Ils sont là.

Ross qui se trouvait aux côtés des jumeaux entendit ce murmure de Lune et, après s’être tourné vers elle, il porta à nouveau son regard au-delà de leur position. Mais il ne vit et n’entendit rien. Rien d'autre que le vent calme et suspect qui susurrait au cœur du champ sauvage herbacé. Plusieurs secondes s’écoulèrent encore avant qu’il n’aperçoive une masse d’entre les arbres de la bordure opposée. Une masse à la teinte bleue. Il reconnut le profil similaire au meurtrier de son frère. Un Atlant.

Le régiment tout entier d'éclaireurs se contracta. Les respirations étaient retenues. Il n’y avait plus de doute possible. Le capitaine Swan fit un signe de la main pour ordonner l’attente. La créature ennemie s’avança avec lenteur de quelques pas supplémentaires avant de stopper sa progression. Elle était seule, décontractée et droite tant dans sa posture que dans son regard qui semblait braqué en direction du bataillon. Les avait-elle aperçus ? Était-elle seule ? Autant de questions en suspens dans l’esprit malingre des éclaireurs. Mais les ordres restèrent stationnaires. Seule Lune présumait ce qui se cachait derrière cette entrée en scène douteuse. Le silence était bruyant, les cœurs battants.

L’Atlant esseulé rugit soudain un cri syllabique rond et sonore telle une onomatopée. Son beuglement était grotesque, mais étonnement assourdissant en dépit de la distance. C’est alors que surgirent par poignée ses congénères qui se révélèrent et se ruèrent dans la direction du régiment de fortune de Kabir soi-disant dissimulé. Ils se projetaient vers l’avant dans une course aux bonds puissants. Le hurlement sonore n’avait pas faibli et restait omniprésent.

Les humains avaient été présomptueux. Il ne faisait aucun doute qu'ils étaient localisés. Il fallait réagir vite et maintenir l’ennemi à distance des destructeurs, raison pour laquelle l’ordre d’offensive réflexe fut proclamé aussitôt par le capitaine Yike qui n'hésita pas à lancer l’assaut dans un cri de rage plus éraillé et plus succinct que son opposant. Un fourmillement désorganisé d'humains soudainement décomplexés le précéda. Leur peur étaient neutralisées tandis que leur corps étaient survoltés par l’adrénaline qui boostait tant leur physique désavantagé que leur mental en proie au doute. L’utilisation des canons n’était pas de mise dans l’immédiat et le Capitaine Swann resta en arrière pour jauger la situation et donner la conduite à tenir. Quant aux jumeaux, ils étaient restés pétrifiés l’instant d’une seconde après l’appel au combat. Un instant non pas d’hésitation, mais de prise de conscience de ce qui allait se jouer dans ce champ pour le moment vierge d'effluves sanguinaires. Un instant pour visualiser toutes ces pauvres âmes criardes et motivées à une mort certaine. Un instant pour voir leur camarade Ross s’élancer sans restriction. Si leur quête était leur priorité, aujourd’hui ils ne se battraient pas que pour leur cause et ils se joignirent à l’assaut irréfléchi.

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