Combien de temps ?

11 minutes de lecture

Lien du défi : https://www.atelierdesauteurs.com/defis/defi/1682499783/la-saison-sans-nom-

...

— Dis-moi, ça fait combien de temps ?

 Je relève les yeux, perplexe. Je suis de nouveau dans la salle de consultation de Erin Filery. Cette dernière ne change pas, malgré le temps qui passe. Aujourd'hui, ses cheveux sont noués dans une queue de cheval relâchée, ses yeux me fixent et jugent probablement ma mine. J'avoue : les cernes commencent à se voir, mes yeux sont à demi-fermés et j'ai l'air de me lever du lit, alors qu'il est dix-sept heures.

— Un bon bout de temps. Je vais un peu mieux, j'arrive à écrire, notamment grâce à des sessions d'écriture que je fais avec des amis.

— Vraiment ? Tu essaies de faire avaler ça à qui ? J'espère que tu n'es pas comme ça avec ta vraie psy...

— Mais c'est vrai, je déprime moins !

— T'es sûre ? Pourtant, je t'ai vu avec les larmes aux yeux il y a quelques heures, alors que tu imaginais une scène comme celle-ci...

— C'est la fatigue.

— Bonne idée, parlons-en. Je pense qu'il est temps que tu fasses quelque chose, tu ne crois pas ?

— Eh bien, je ne vois pas vraiment ce que je peux en faire. Mon cerveau aime bien me réveiller à 8h, que j'ai cours ou pas.

— Bien sûr, et tu trouves ça normal aussi de rentrer chez toi avec l'envie de t'écrouler, de manquer de motivation au point de ne pas faire la vaisselle pendant deux jours, de ne plus supporter du tout les cours ? Tu as perdu deux amis, et tu aimerais me faire croire que tu vas bien alors qu'ils te manquent ? Tu passes ton temps sur le portable, tu ne lis presque plus, tu te couches à des heures plus possible, tu te sens toujours vide et tu prétends que tout va bien ? Je croyais que tu en avais fini avec le paraître.

 Je m'enfonce dans mon siège et détourne les yeux.

— Pourquoi je n'arrive pas à dire les choses en face ? Dans ma tête, je passe mon temps à inventer des scènes où je parle à mes amis, où je me confie énormément sans problème, où j'arrive à tout dire clairement à ma psy, je tiens tête à des personnes, j'en défends d'autres, j'en sauve même. J'adore cette version de moi-même qui sait qui elle est. Elle est sincère. Mais en face... J'ai un gros blocage. Et même si j'arrive à parler, ce ne sont pas les mots que je veux prononcer, pas la manière dont j'aimerais le dire. Imaginer quelqu'un me serrer dans ses bras me donne envie de pleurer. Dites-moi... Pourquoi c'est si difficile ? Pourquoi je n'arrive pas à être moi-même, même avec les personnes importantes pour moi ? Pourquoi j'ai envie de me confier immédiatement face aux personnes avec qui j'ai un bon feeling ?

 Erin m'étudie quelques secondes et pose son bloc-note sur la table basse.

— Pour ta dernière question, c'est ce qu'on appelle un attachement anxieux, et tu le sais. Tu aimerais que je t'apporte les réponses sur un plateau d'argent, en te disant comment te battre, mais ce n'est pas mon rôle.

— Vous êtes un personnage que j'ai inventé. Pourquoi vous ne pouvez pas me dire comment faire ? J'en ai marre de me battre en permanence. C'est épuisant. Pourquoi on doit toujours se battre ? Pourquoi on ne peut pas abandonner, au moins une fois ? Dites-moi comment faire pour arrêter de chercher le conflit. Dites-moi comment arrêter de culpabiliser dès que je blesse quelqu'un ou que je provoque une dispute. Dites-moi comment je peux faire confiance aux gens. Dites-moi comment arrêter ce putain de vide. Erin, je vous demande juste... Juste d'être cette confidente imaginaire à qui je peux tout dire. Et vous allez me rétorquer de revenir dans le monde réel et de le faire avec des gens proches, que je pourrai avoir des surprises et je ne sais quel autre discours de psy...

— Faisons un compromis.

 C'est à mon tour d'observer ses réactions. Elle reste impassible, même quand elle surprend mon regard curieux.

— Je te donne une réponse, et en échange, tu réponds à ma question.

 Je n'ai pas besoin de réfléchir bien longtemps.

— Ça me va. Quelle est votre question ?

— Exceptionnellement, je vais commencer, sinon tu ne seras pas concentrée sur la suite. Tu n'as pas la psy qu'il te faut. Enfin... Tu as besoin d'en voir une, donc tu l'as fait. Tu as envie de changer. Tu écoutes ce que ta psy te dit. Tu essaies d'appliquer. Pour autant, tu n'as pas l'énergie de te battre. Tu n'arrives pas à appliquer ce qu'elle te dit. Tu veux savoir comment aller mieux ? Commence par poser de vraies limites. Retrouve ta discipline pour lire le soir. Essaie de réfléchir en quoi ce que tu aimes faire te fait du bien. Et avant que tu ne me répliques que ça ne te fait rien, dis-moi pourquoi tu continues d'écrire, pourquoi tu aimes autant parler avec tes amis sur Discord, pourquoi tu continues de te battre pour aller en cours malgré la peur de ne pas trouver de travail ? Concentre-toi sur aujourd'hui, pas sur demain ou hier. L'avenir est changeant, le passé est terminé. À présent, réponds-moi. Ça fait combien de temps ?

— Euh... Je vous ai déjà répondu. Euh... Aaaaaaaaaaah ! Je viens de comprendre. Je ne sais pas. Sincèrement. J'ai envie de dire la sixième, parce que je suis incapable de dire si, après, j'étais dans mon état normal. Je me souviens qu'il m'arrivait de m'ennuyer avec mes amis, ou d'être distraite en cours. Mais je suis incapable de vous dire si j'ai déjà ressenti une "vraie" joie depuis, sans... Tout ça. Enfin, si. Quand j'étais en couple.

 Un blanc. Erin continue de me dévisager.

— Je dois vraiment expliciter tout ça ?

— Non non, tu dois rester silencieuse jusqu'à la fin de la séance.

 Je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire.

— Je ne pensais pas le dire un jour, mais votre répartie m'a manqué. Ok, est-ce qu'il y a vraiment besoin de détailler ce que c'est que d'être en couple avec quelqu'un dont on est amoureux ? Je veux dire, oui, j'étais heureuse, c'était la première fois que j'avais hâte d'aller en cours. Je ne me préoccupais plus des autres. J'avais ce sourire niais jusqu'aux oreilles dès que je pensais à lui. C'était la période du Covid, l'année après le confinement. Obligée de porter un masque, de se laver les mains dès qu'on allait manger ou qu'on entrait dans l'établissement, j'avais les mains en sang avec les gerçures. Mais je m'en fichais. J'avais vraiment cette impression de pouvoir traverser n'importe quel obstacle, d'être un soleil sur jambes, alors que, vous le savez, j'étais du genre à râler et à me morfondre tout le temps. Dès que je le voyais, j'avais cette impression que la vie reprenait, comme si tout le reste était secondaire. Si je devais décrire ce sentiment, je dirais que c'était comme si j'avais du bonheur liquide dans les veines.

 J'y suis de nouveau. Dans les couloirs du lycée, le cœur battant vite, l'estomac se serrant à cause du stress. Le sac à dos sur les épaules, mon apréhension à l'idée de le revoir. Ses cheveux roux bouclés, ses lunettes, son teint pâle, ses deux chemises, son zozotement.

— Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

— Nous étions trop différents. Il était plus du style indépendant, il n'avait pas assez confiance non plus pour être lui-même, même si je ne l'ai compris que récemment. Au contraire, j'étais du genre à vouloir être avec lui tout le temps, un peu trop collante. J'avais sans arrêt besoin d'être rassurée ou de parler du passé. Presque trois mois après qu'on se soit mis en couple, la dernière semaine avant les vacances de février, j'avais senti qu'il était distant. Il ne mangeait plus à table avec moi, semblait presque me fuir. Quand je lui ai fait remarqué, il m'a juste répliqué qu'il était stressé. Ce qui était impossible venant de lui. Pendant les vacances, j'ai paniqué, parce que je le sentais venir. Et, pour autant, il laissait la relation se dégrader. Un jour avant la reprise des cours, il m'a envoyé un message. Il m'a dit qu'il ne savait pas ce qu'il ressentait pour moi. En soi, je le comprends parfaitement, c'est humain, mais ça fait quand même mal. Je lui ai proposé de faire une pause, mais il a compris que c'était une rupture. Le quiproquo a été éclairci près d'une semaine plus tard, après des sous-entendus qu'on interprétait différemment. Il n'était pas revenu en cours parce qu'il était malade, sauf que j'étais sa binôme, donc obligée de lui transmettre les devoirs.

— Il n'y a pas que ça, n'est-ce pas ?

— Non. On a eu un deuxième confinement peu après le retour en cours. Quand on est officiellement revenu en physique au lycée, je sentais que quelque chose était différent. Je me sentais fatiguée, mais pas une fatigue habituelle.

— Une fatigue mentale.

— Je pensais qu'elle partirait, mais elle est restée. Elle est toujours là aujourd'hui. Et... Il y a eu son message. Deux mois après la rupture, il m'a dit, très précisément "Juste pour pas qu'on soit en froid, ça te dérange si j'essaie de sortir avec" suivi du nom d'une de mes amies. J'ai essayé de creuser, de comprendre. Comment il pouvait être amoureux de quelqu'un alors qu'on venait de rompre ? Il m'a avoué qu'il était amoureux d'elle en début d'année. Après, il est... "tombé amoureux" de moi, mais ça n'a pas duré, apparemment. Deux semaines après, j'ai fait ma première insomnie. J'avais dormi deux heures. Mon cerveau me répétait que nous, les humains, nous étions des monstres, qu'on mériterait tous de crever. Les insomnies ne se sont jamais arrêtées depuis.

 Je plante mes yeux dans ceux de Erin.

— Il la draguait devant moi. Lors de ma première insomnie, j'avais envie de pleurer, j'avais dit à ma mère que je n'avais presque pas dormi, je suis quand même allée au lycée. Mon amie était venue pour rester à mes côtés. Il l'a dragué devant moi. En cours, on était côte à côte, et mon amie était juste derrière lui. Il passait son temps à se retourner pour lui parler. J'ai fait un burn-out de ces deux-là. Autant, la fille, je continuais de lui parler. J'avais conscience qu'elle n'y était pour rien dans cette histoire, et je l'appréciais vraiment. Mais comme il était tout le temps fourré avec elle, je ne pouvais juste plus. Un an après, il s'est enfin excusé d'avoir manqué de tact. Et, comme une conne, au lieu de prendre le temps de digérer, j'ai directement accepté ses excuses. J'étais encore amoureuse, et je me souviens que mes amies ne comprenaient pas pourquoi je ne passais pas à autre chose.

— Ses excuses ne changeaient rien, au fond.

— En effet. Je ne lui en veux plus, plus vraiment. Mais cet état de fatigue et les insomnies viennent de là.

— Tu en as déjà parlé à ta psy ?

— Oui. On en a parlé une séance, et c'était tout. Pourquoi vous vouliez le savoir ?

— Ton corps a crié stop, ton esprit aussi. Tes émotions, tu les as trop comprimées. Aujourd'hui, tu n'arrives plus à les faire sortir. Ton mécanisme de défense les empêche de jaillir parce que ça t'épuisait de te battre contre, alors qu'elles sont censées être tes alliées. Au lieu de te battre contre ton mal-être, tu te caches derrière l'humour et tu cherches, encore et toujours, à aider les autres. Mais quand est-ce que tu vas te considérer enfin comme une personne ?

— Le jour où je trouverai enfin la raison de me battre pour de bon. Pourquoi vous me dites tout ça ? Je le sais déjà.

— Parce que tu continues de douter de ta légitimité. Tu continues de te dire que ton vécu est le même que celui d'autres personnes, que tu ne devrais pas te sentir aussi vide. Tu auras beau me rétorquer que c'est faux, tu sais que c'est le cas. Cette raison, tu l'as. Ce sont tes amis.

— Erin, et si cette raison ne suffisait pas ? J'ai juste l'impression de couler.

— Tu en trouveras d'autres, mais il faut que tu ouvres les yeux. Tes amis attraperont ta main pour te garder à la surface, mais ce sera à toi de remonter avec tes jambes.

— Qui me dit qu'ils ne lâcheront pas la main à un moment comme tout le monde l'a déjà fait avant ? J'ai envie de me battre seule, parce que je sais que la plupart tenaient ma main, jusqu'à qu'ils voient que je n'arrivais pas à remonter malgré le fait qu'ils tiraient. Alors ils ont lâché et sont partis, ou alors ils ont lâché et sont restés à côté, mais je n'avais plus confiance en eux pour leur demander de reprendre ma main. Ils l'ont fait sans me prévenir avant, sans me dire que je les entraînais avec moi. Alors, qui me dit que les autres ne lâcheront pas à leur tour, sans un mot ? Erin... Je suis fatiguée de me battre. Pourquoi je n'ai pas le droit de me laisser couler définitivement ? Pourquoi je n'ai pas le droit d'abandonner ? Les autres ne savent même pas ce que c'est. Ils ne luttent pas tous les jours contre eux-mêmes. Beaucoup ne connaissent pas l'anxiété, ni cette sensation où le cerveau te hurle dessus, ni ces moments où tu es épuisée juste parce que tu es sortie de ton appart'. J'ai juste envie de laisser tomber. J'ai juste envie de me laisser me noyer. Peut-être que c'est là, que je pourrais enfin voir qui sont les vrais amis. Erin... Je ne sais pas vers qui me tourner. J'ai déjà imaginé un nombre incalculable de fois mon enterrement. Je me suis déjà imaginée en train de sauter d'un pont. Est-ce que c'est égoïste de dire que ça me faisait du bien de me dire que des gens viendraient pleurer sur ma tombe ?

 Je relève la tête. Erin a disparu, tout comme son bureau.

 Je sais que je dois reprendre les armes. Mais, pour le moment, je ne m'en sens toujours pas capable. Peut-être que je n'y arriverai tout simplement plus.

 Peut-être que, comme je me le disais il y a un an, il est trop tard pour moi. J'attends que ce soient mes amis qui me sortent de l'eau, même si ce n'est pas leur rôle.

 Je n'ai aucune idée de comment remonter. J'ai l'impression que je n'y arriverai jamais, alors qu'autour beaucoup sont en train de sortir de l'eau.

 Alors, je les regarde en attendant mon tour. En attendant de trouver une raison de me battre définitivement.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hope Feather ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0