De la variété des regards — 1 (V2)
Il l’avait regardée.
Un coup d’œil, presque timide, mais immanquable. Il venait de survoler la conversation, filant par-dessus la table comme un trait d’arbalète.
Felna pêchait les regards comme les pêcheurs trappaient les oiseaux. Il y en avait en tout genre. Les regards fugaces qui fuyaient en un éclair, comme celui-ci. Les rougissants, discrets, mais passionnés. Ceux appuyés qui s’imposent et rendent l’autre si petit qu’il n’ose à peine frémir, de peur d’être vu. Les indifférents, qui jamais ne cillent, à moins que ne bouge la proie. Puis, les plus terribles, ceux qui vous fixent, comme le Vide, en attendant de se délecter de vos restes, le jour où vous basculerez. Le plus commun chez sa mère.
Felna complétait chaque jour sa taxonomie des regards. Cette science, toujours en développement, en plus d’être amusante, permettait de prévoir les coups à merveille. Alors, quelle sous-catégorie venait-elle de déceler chez son père ? L’exercice était aussi ardu que l’homme complexe. Ce regard reflétait-il la culpabilité d’incessantes absences ? La curiosité envers sa propre fille ? Un éclair d’admiration ? De mépris ? Ou, plus trivial, une analyse de son attitude, ou encore une rapide évaluation avant l’approche ? Le fait qu’il ne soit pas encore venu lui parler ne lui ressemblait pas. Son père n’avait rien d’un timide ou d’un timoré. Bien au contraire, il tendait plutôt à l’excès, tout comme sa mère. Ces deux-là s’apparentaient souvent à de mauvais Vox surjouant leurs rôles : Milia Van Aers offrant l’éclat de la femme délaissée — alors qu’elle s’en accommodait parfaitement — et Raul Idan Aers l’assombrissement de l’homme incompris et mal-aimé — ce qui lui permettait de manœuvrer son existence sans attaches.
Felna trempa ses lèvres dans le vin trop doux. Avec ses bougies, ses bolées nacrées et son festin de viandes, la grande table faisait office de rempart luxueux entre elle et ses parents. Dans ce décorum, on ne pouvait qu’oublier l’infini présent sous le plancher lustré. En se cantonnant au ventre de la voile tout au long des cinq jours du voyage, on pouvait même se permettre d’oublier qu’il n’y avait que le néant entre la Cité et les palais astraux. Un écrin parfait pour tous les dénis. Au fond, songea-t-elle, en reposant son bol et en dégainant son sourire, tout conspirait à nier la précarité de leur voyage, comme celle des relations entre convives.
Une main gantée de soie se posa sur la sienne.
— Plus les alignements passent, et plus votre paix intérieure resplendit, lui confia Charisia Lebni, la comparant bien maladroitement à Attraction. Vous me rappelez votre mère au même âge. Toujours égale et lisse, comme la Fille.
Futilités. Felna grimaça un merci et la complimenta en retour. Les convives ne faisaient qu’encenser leur impossible triangle familial. On louait leur entente, alors que, de façon flagrante sa mère lui en voulait, même si elle n’en disait rien, et que son père, de son côté, continuait avec ses coups d’œil indéchiffrables, plutôt que l’aborder.
La voix stridente de Galina Amber recouvrit soudain l’ensemble des conversations.
— Je vous le dis, moi, je serais réalienne que tout serait déjà réglé !
— Et que proposerais-tu, ô réalienne ? ironisa, passablement avinée, Romie Falen en tirant la manche de son mari, comme pour lui indiquer que le spectacle commençait.
— Et bien, tout simplement, on leur coupe l’eau ! Jusqu’à ce qu’ils se soumettent, et dès qu’ils rentrent dans les rangs, on les autorise à boire à nouveau. Croyez bien qu’ils ne tenteraient plus de nous infiltrer après ça !
Felna reprit une gorgée de vin. Tout le monde avait pour habitude de laisser couler les billevesées de Galina Amber, mais, contre toute attente, son père intervint.
– M’Aers… fit-il, affichant son sourire le plus hypocrite. Cette brillante solution n’aura, hélas, aucun effet. Les sans-castes ont leurs propres approvisionnements en eau, précisa-t-il, avant de se pencher, conspirateur. Savez-vous qu’elle n’émane pas de sources, mais des tunnels ?
La tablée étouffa de concert d’exclamations outrées. Que faisait son père ? Lui qui ne supportait pas de frayer avec ses congénères, riait et amusait la galerie.
— Oh, Raul Idan Aers, s’il vous plaît ! Pourriez-vous nous parler des horreurs vivant de l’autre côté du mur hérissé ? Nous devons connaitre ces engeances si nous devons les combattre, se délectait Liliva Ren. Comment vivent-ils sans tête sur les épaules, par exemple ?
— Mais enfin, m’Aers, s’esclaffa-t-il. Il n’existe aucun être vivant sous Terre qui ne possède pas de tête. Ce n’est qu’une métaphore liée à l’absence d’incarna des sans-castes, laquelle est discutable. Restons sérieux. Revenons au lait de Terre, m’Aers. L’eau qu’ils boivent émane des profondes hauteurs, compléta son père, avant de poursuivre sur un ton toujours plus confidentiel. Elle provient de l’antre du Vermide, cet être impossible, maudit des dieux, tapi au plus haut des sols et…
Les convives se penchaient à mesure que Raul baissait le ton.
— Et tout porte à croire, continua-t-il, presque à voix basse. Oh… j’hésite à vous le révéler, tant cela paraît horrible — enfin, je peux bien vous le dire — tout porte à croire qu’il s’agirait en vérité de l’urine de la créature…
D’un seul coup, tous se redressèrent, répugnés. Felna crut un instant qu’ils allaient s’offusquer de la vulgarité de son père, mais, en réalité, ils venaient de gober sa farce et imaginaient déjà les pauvres sans-castes buvant l’horrible liquide. De son côté, son père jubilait comme un gamin d’avoir à nouveau démontré que les Aers pouvaient croire n’importe quoi. Felna coula un regard vers sa mère, qui riait jaune. Elle, au moins, avait compris la supercherie. Mais elle n’allait rien en dire.
Galina Amber surjouait sa nausée, Romie Fallen tenait la manche de son mari comme si elle allait défaillir et l’Elucide riait de bon cœur. Ceux qui le connaissaient ne pouvaient que déceler le mépris dans l’azur de ses yeux. Cette couleur de mort lui permettait autant de séduire que de faire fuir. Au fond, ce n’était qu’un manipulateur. Il ne faisait que ce qui l’arrangeait. Un jour, il jouait le jeu des relations, n’hésitant pas à séduire tout le monde ; le lendemain, il terrorisait chacun de ses yeux aux reflets de Ciel. Toujours à son avantage. Les rares fois où on le perçait à jour, il fuyait. Son père était comme l’insaisissable Vent.
Une fois les scènes de dégouts passées, les discussions dérivèrent, le sujet n’était déjà plus. On parlait de tout, mais au fond de rien. Les avis défilaient, Vides, sans ancrages. Ces hauts-Aers qui se prétendaient d’actifs décideurs, fuyaient en réalité vers les confins. Leur prétendue villégiature n’avait pour origine que leur crainte absolue d’être foudroyés par le Vide incarné. De plus en plus de familles Aers fuyaient la Cité pour coloniser les palais astraux, en tirant leurs aides Inter, leur Artes et les précepteurs Vox de leurs enfants pour aller gonfler les rangs de ce qui devenait peu à peu une seconde Cité : le Terraume de son grand-père, l’Oblat Eléas Finn.
Felna était impatiente de voir ce que l’ancien réalien avait subâti là-bas. À quoi pouvait ressembler ce lieu qui échappait à l’emprise des Temples comme aux plans des maîtres de la Forge ; un lieu administré par un Oblat infaillible, capable d’interpréter les signes de Messagère mieux que quiconque et surtout plus fidèle à l’autorité de l’Acastale que la souveraine en personne ?
— Ces pauvres êtres, continuait son père. Savez-vous qu’ils s’épuisent tellement à trouver à manger qu’ils en sont parfois réduits à lécher la poussière sur les plateformes ? Certains m’ont même avoué, honteusement, se faire des festins à partir des fientes qui jonchent les garde-corps !
Et ça repartit de plus belle en malaises surjoués et en crédulité crasse. Voyant son père continuer d’abreuver les convives en affronts masqués, Felna se demandait vraiment ce qui, de leur lignée de réaliens, avait bien pu passer dans son sang. Pas grand-chose… Si son grand-père avait d’indubitables talents de stratège, fin connaisseur des subtilités de ce monde, qu’en avait hérité son fils ? Les orgènes disaient parfois que le talent pouvait sauter une génération…
D’ailleurs qu’est-ce qui avait bien pu déterminer sa mère à le choisir pour époux ? Elle n’avait jamais entendu quoi que ce soit sur l’origine de leur rencontre et ses parents avaient toujours entretenu le mystère. Hormis l’harmonisation des lignages et la scission des sangs contrôlées par les orgènes, Felna soupçonnait qu’il y avait eu d’autres accords, voire des choses à masquer sous l’officialité du mariage. Cela transpirait d’eux : sa naissance et celle de son frère n’étaient ni le fruit de l’amour — cette seule pensée était déjà risible, car l’amour n’était que le fait des petites gens — ni celle de la commodité du mariage arrangé. Ces deux-là ne se correspondaient en rien.
— Raul ! N’épuisez donc pas ces belles personnes avec vos récits d’épouvante, intervint sa mère. Ces histoires pourraient avoir l’effet inverse de celui escompté : à savoir attirer l’attention, attiser le désir d’intrigues et l’attrait pour les incongruités — autant de choses qui animent l’incarna et appellent aussi bien l’intérêt que la pitié. Or, mon cher mari, nous devons éviter de nous émouvoir pour ces êtres et frapper, sans honte ! Les détruire, sans hésitation !
— Milia, ta grâce et ton franc parlé n’ont d’égale que ta splendide détermination, répondit son père avec une hypocrisie palpable. Mais je me dois de t’avertir, ces gens — qui ne méritent pas notre pitié, selon toi — sont très nombreux. Bien plus que tu ne l’imagines. Et je crains que les attaquer ne nous plonge dans des luttes impossibles qui risqueraient de mettre en danger nos troupes, ainsi que la Cité.
— Que feraient des rats contre une armée de chats ? Couiner ?
— Tu es si subtile, ma douce, fit-il, mielleux. J’oserais une autre comparaison — tant qu’on joue à ce jeu : ces sans-castes seraient plutôt comme les singes du quartier central, ils prol…
— Oh, par pitié ! l’interrompit heureusement sa mère. Ne me parlez pas de ces engeances. Abrégeons, voulez-vous ? trancha-t-elle, en se tournant vers Gilto Miir Aers. En tant qu’ancien Visée des brigades intérieures, quel est donc votre avis sur cette crise ? Je crois savoir que vous avez affronté l’ancienne révolte sous la direction de Eléas Finn Aers…
— Par les dieux, le nom de mon père sonne si légèrement dans ta bouche, ma tendre, l’interpela Raul face aux convives qui n’en rataient aucune miette. Mais laisse donc nos vétérans, et assume ton propos ! Tu voudrais donc envoyer les brigades intérieures derrière la frontière et… quoi ? Tuer tout le monde ?
Milia Van Aers lui sourit. Une haute-Aers ne pouvait condescendre à montrer sa colère.
— Cessons cette querelle, mon époux. Votre position d’observateur vous amène à donner du crédit à toutes les variétés d’abjects de ce monde. Heureusement, ce n’est pas à vous de décider de leur sort, sinon ils seraient déjà sur nos plateformes à boire et festoyer. Cher ami, vous êtes de ces Aers qui laissent place à ceux que les dieux méprisent. Pourquoi irais-je discuter de ces matières avec vous ?
— Par tendresse, bien sûr, lui jeta son père, comme une évidence. Moi, qui suis si éloigné des choses du pouvoir, un Aers sans couleur, limité, un simple Elucide, forcé à l’empathie envers les déchets de ce monde. Vous, en revanche, savez pertinemment comment administrer la Cité et ses abords, il suffit de faire les poussières, les jeter par-dessus bord, et puis prétendre que les dieux en sont heureux. Pourtant, il me semble que vos "déchets" sont nombreux à vivre sous la Terre. C’est curieux, pour des gens détestés des dieux, non ? On pourrait s’interroger sur le tri, vous ne trouvez pas ? Ceux qu’on jette au Ciel ne sont peut-être pas les bons ? Mais je m’emporte. Après tout, je suis trop ignorant pour parler…
Lui aussi souriait, à présent. Froisser tout le monde ne lui posait aucun problème. Felna hésitait entre admirer ou détester l’impudence dont il faisait toujours preuve. Sa mère, de son côté, fulminait. Elle ne souffrait d’aucune ambivalence envers son mari et comptait le pulvériser.
— Oh, et bien ! Je m’en vais vous éduquer, alors ! éclata-t-elle, perdant son sourire. Vous osez donner de la légitimité à ces choses ? On voit bien que vous n’étiez pas présent le jour du crime ! Que vous n’en avez pas même flairé l’impact ! Vous étiez chez eux ! Chez ces choses, ces déjections ! Ceux-là mêmes qui ont eu l’impudence d’infiltrer nos rangs pour y déchaîner le Vide. Leur impureté a fait venir un dieu, vous le comprenez, ça ? Ce sont des gens comme vous qui ont permis à ces êtres de passer la frontière et invoquer le mal. Où étiez-vous quand Fard Egan Aers, l’un de nos meilleurs réalien — le beau-père de votre propre fille, Raul, l’un des nôtres ! — a été pulvérisé ? Vous étiez avec eux…
— Milia… soupira Raul, au lieu de se taire. Ce que tu dis, c’est ce que tout le monde dit… C’est ce que les temples disent, c’est ce que les miens, les corneilles, ont conclu, c’est ce que les crieurs Vox partagent dans les rues. En réalité, ce n’est qu’une hypothèse, et bien tordue. Elle ne tient même pas la voie ! Et quand bien même, pourquoi un dieu, au lieu de désigner les intrus, irait tuer un réalien ? Tu vois bien que ça ne marche pas.
Les joues de Milia chauffaient. Elle tremblait, au point que Felna se demandait si sa mère n’allait pas devenir Venteuse. Elle donnait presque l’impression qu’elle allait sauter sur son mari pour le frapper. D’un coup, la table splendide qui faisait tampon entre eux ne semblait plus suffire. Plus personne n’osait rien dire, l’excitation avait laissé place à la gêne. Les horreurs que Milia s’apprêtait à assener mijotaient dans son silence. Son mari le savait. Il attendait, narquois. Heureusement, Liliva intervint juste avant qu’elle n’ouvre la bouche.
— Allons, fit-elle avec candeur. N’épuisez pas votre couple en vaines disputes, ce serait dommage. Laissez la discorde à Ironie. Laissons donc ces questions à l’Acastale et à l’archimaître.
— Ou… laissons ça aux nouvelles réaliennes… fit Romie Fallen, énigmatique.
Felna hoqueta. Ses doigts se crispèrent sur sa fourchette. Cette peste de Romie aurait-elle eu Vent de ses projets ? Sa mère aurait-elle vendu la mèche ? En tout cas, l’intervention avait son petit effet : l’attention n’était plus sur ses parents, et c’était tant mieux !
Son père buvait sans grâce une gorgée de vin, un demi-sourire aux lèvres, tandis que sa mère s’enfonçait dans son siège, bouillonnante.
— Oh, vous ne pouvez pas annoncer une telle chose sans en dire plus ! fit Fulin Voor, avide. Que vous a donc chuchoté Messagère ? L’Acastale aurait-elle…
La suite de sa question disparut derrière l’incursion de la moue provocatrice de Galina Amber dans le champ de vision de Felna.
— Et vous, m’Aers ? lui glissa-t-elle, surexcitée. Quelle solution imaginez-vous à cette crise qui secoue nos rangs citoyens ? Les propos de vos nobles parents semblent totalement inconciliables. Mais vous, en tant que fille de ces beaux incarnas, quelle est votre position ? Allez-vous réconcilier leurs points de vue ?
Felna essaya de jauger rapidement son expression, fouillant dans sa taxonomie. Galina savait-elle quelque chose, elle aussi ? La mettait-elle à l’examen, ou ne faisait-elle qu’exciter les tensions comme à son habitude ? Trancher entre ses parents. L’exercice semblait périlleux et probablement piégé, mais elle ne pouvait pas s’en dédouaner.
— Ah, s’amusa-t-elle. L’exercice est difficile, mais je veux bien m’y essayer. Laissez-moi quelques instants pour formuler ma pensée. Je dirais que les solutions toutes faites de mes parents ne tiennent pas assez compte des éléments présents. La réalité est complexe, nous enseigne la Messagère. Mon père se contredit en disant qu’ils sont livrés à eux même et incapables, tout en spécifiant qu’il est risqué d’envoyer des troupes. Qui plus est, s’ils étaient dangereux, ils nous auraient attaqués, non ? Mon grand-père, lorsqu’il était réalien, a bien agi et étouffé les graines de dissensions. S’il y a menace, elle ne doit provenir que de poches de résistance, comme nous avons pu en voir, y compris dans la Suspendue, récemment, avec la révolte des pontiers.
— Remarquable ! s’écria Galina Amber, rameutant d’autres oreilles, dont celles de Milia qui affichait un air sombre. Écoutez votre fille, m’Aers, elle parle bien ! Continuez !
Felna, portée par ces mots, qui pourtant sonnaient creux, poursuivit son développement, regardant son père en coin.
— Mais, à la décharge de ma mère, une attaque frontale risquerait de désorganiser les templiers, déjà brisés, et risquerait de faire des victimes innocentes parmi les sans-castes.
— Que nous importe ces sans-incarnas, ma fille ! fit Milia, parcourant la table d’un œil méprisant, comme si elle énonçait une parfaite évidence. Qu’ils meurent, ils n’ont déjà que trop vécu ! Nous avons déjà à souffrir du voisinage avec les abjects, n’est-ce pas suffisant ?
— C’est une question de point de vue, mère. Mais vous n’êtes pas sans savoir que la question de l’absence d’incarna, bien qu’ouvertement ignorée, est une supercherie, une manipulation servant à les museler et éteindre toutes velléités de luttes. Ne soyons pas dupes, ils sont pourvus d’incarnas, même s’ils sont dépourvus de caste.
Felna sentait qu’elle dépassait une limite, mais ne pouvait plus reculer maintenant. Son père ne la quittait plus du regard. Sa mère, en revanche, la foudroyait du sien.
— Felna ! Cessez immédiatement ! gronda-t-elle. Je vous interdis de remettre en cause l’édit d’une Acastale ! La guerre est proclamée, les sans-castes sont des êtres sans cœur qui doivent mourir. Elle l’a prononcé, devant nous toutes ! Et, sortis de nulle part, vous et votre père — mais il l’a dit lui-même, il est ignorant — remettez ses ordres en question ? C’est inacceptable ! Et à la limite de l’outrage ! cria-t-elle, avant de reprendre, plus calme, mais plus mauvaise encore. Et ça se prétend future réalienne…
Felna écarquilla les yeux. Venait-elle vraiment de dire cette phrase ? Sa mère avait-elle vraiment osé ? Là, devant tous les convives ? Elle qui avait toujours masqué ses attaques avec la rigueur d’une dissimulatrice hors pair, venait-elle de lui asséner, publiquement, rien de moins qu’une insulte doublée d’une humiliation ? Des mots se formèrent à l’orée des lèvres de Felna. Le vin aidant, ils semblaient impossibles à réfréner.
— Pour qui vous prenez-vous ? Vous, qui voulez tout me prendre ! Vous, qui, non contente de partager la couche de mon grand-père, minaudez sans cesse avec mon mari ! Hein ? qu’avez-vous à me dire ?
Tout se figea autour de la table. La gêne déjà palpable redoubla, les conversations mondaines dévalèrent au Ciel. Felna balaya plusieurs fois la table du regard. L’avait-elle dit ? Elle chercha la réponse dans les regards, mais ils étaient illisibles. Une oppression terrible lui empoigna la cage thoracique. Avait-elle parlé à voix haute ? Venait-elle réellement d’insulter sa mère de la pire manière possible ? Elle porta une main tremblante à sa bouche. D’où lui étaient venues ces idées affreuses, sa mère et son grand-père, quelle horreur ! Et qu’est-ce que son mari venait faire dans l’histoire ? Le tremblement de sa main s’étendit progressivement à tous ses membres. Comment pouvait-elle avoir cela en elle ? Quelle blessure lui faisait donc Messagère ? Devenait-elle folle ?
Des regards insoutenables fondaient sur elle. Des regards qui poussent au Ciel. Il n’y avait plus qu’une seule chose à faire. Felna tenta de maîtriser les spasmes de son corps, s’efforçant d’afficher une attitude noble. Elle parvint tout juste à prononcer, avec un sourire forcé pour dissimuler ses larmes :
— Je dois m’aérer, on étouffe ici ! Veuillez m’excuser !
Elle parvint à maîtriser sa précipitation, mais une fois la porte franchie, elle traversa à toute vitesse la coursive en direction du pont. En direction de l’air. En direction du Ciel.

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