De la variété des regards — 2 (V2)
Elle l’avait regardé.
Juste avant de quitter la table, Raul en était certain.
Qu’est-ce qu’elle pouvait ressembler à sa mère. Une beauté distante, inatteignable. L’idéal Aers, s’il existait : grande, même élancée, peau mate et fine, yeux cuivrés, cheveux bruns aux reflets dorés. L’idéal des orgènes, en fait. Et ce, avec sa propre foutue lignée de gueules de travers ! Ces petits malins savaient pertinemment que son menton trop volontaire et ses yeux d’azur s’éteindraient grâce au sang de Milia. Résultat : ce sont des pupilles de métal qui le transperçaient.
Sa fille… Réalienne ?
Si jeune ? Tout juste mariée, sans avoir offert d’enfant à Attraction ?
C’est comme si Felna était devenue adulte en seulement quelques lunes. Il la revoyait encore, jeune transpassante, guillerette, avant que la chute de Gaulis ne vienne tout briser. L’idée de famille, chère aux temples, avait basculé au Ciel en même Temps que son fils. Ça avait changé tout le monde. Surtout Milia. Plutôt, ça l’avait précipité dans ce qu’elle devait de toute façon devenir, une Aers aVide et narcissique. Et Felna était bien partie pour devenir la doublure de sa mère : hautaine et experte en culpabilisation.
Rien que son regard avant de claquer la porte, il était plein de reproches et de mépris. Felna venait d’emporter l’ambiance avec elle, laissant le bon vieux Vide s’installer à sa place pour narguer tout le monde. Depuis, plus personne n’osait causer.
Enfin ! Les pieds dans le plat ! Enfin ça sortait. Il était Temps. On pouvait arrêter le blabla, les simagrées. Raul se leva.
— Mes chers Aers — et Milia — je vous prie de m’excuser. Le vin me monte un peu à la tête. Messagère m’appelle de ses songes. Que Temps vous repose, et à demain.
Qu’ils dénouent tout ça sans lui. Raul avait beau adorer voir les masques tomber, il exécrait les moments où ils se replaçaient sur les tronches. Il referma la porte sur leurs mines déconfites, les voyant déjà se rengorger, avant de trouver mille façons de tirer la couverture à eux. C’était d’un fatigant.
La coursive puait les fleurs qui crèvent. Les belles personnes voulaient des floraisons dans des halls obscurs. On les leur donnait, avec le moisi associé.
Où avait bien pu filer Felna ? Sur le pont, comme annoncé ? Occupée à reproduire la scène du dilemme d’Inspiration, seule devant l’infini : hésitant à rester ou quitter ce monde incapable de l’apprécier ? Serait-elle aussi cliché ? Non, pas sa fille. Ce n’était que du spectacle. Elle devait se trouver dans sa cabine, à se confier à son aide.
Raul retourna dans son antre. La porte de sa cabine grinça en s’ouvrant. Quel âge pouvait bien avoir le Cygne ? Il devait dater de la découverte des palais astraux, donc un bébé comparé à la Cité, mais ses portes grinçaient déjà. Il était déjà usé à force d’être exploité par les fats de sa caste, préférant laisser aux petites gens aux voiles bancales qui peinaient à faire la traversée sans balancer. Le cygne, c’était l’oiseau échappé des mythes dont les siens se réclamaient gaiement. Niveau succès, les quatre piafs sacrés faisaient à peine le poids face à lui, car le cygne, oiseau des mers, était l’annonciateur de la réversion. On commande ce qu’on espère du réel.
Raul s’affala sur son lit trop petit, en collant ses pieds trop puants sur les lambris de bois trop noble. Dans le plafond s’étendait l’infini. Pourquoi faisait-il tout ça, encore ? Pour choper la vérité, comme toujours. Et là, elle se profilait enfin, au bout du chemin. Aux palais astraux, chez son père, Eléas Sin.
Depuis qu’il s’était réveillé sur cette plateforme au beau milieu de la nuit — étonnement vivant — Raul ne pensait plus qu’à lui. Il s’était repassé la scène en boucle, s’assurant qu’elle n’avait rien d’un rêve. Il était parti trouver Galyane le lendemain, pour vérifier si c’était avec lui qu’il avait parlé ce soir-là. Visiblement non, puisque l’Artes avait déguerpi au moment de l’arrivée des gardes pour arriver chez lui en pleine nuit. Sa femme, lui hurlant dessus comme sur le dernier des damnés, ne laissait pas place au doute. Restait l’hypothèse d’un rêve, mais d’autres témoins l’avaient également vu parler avec quelqu’un. Ce n’était donc pas un mirage. Fait intéressant, tous ceux qu’il avait interrogés parlaient de son interlocuteur comme un personnage aux traits indistincts.
Raul avait passé les nuits suivantes à gamberger. Dans les mythes, les créatures capables de changer d’apparence à volonté, on les appelait simulacres. Il s’agissait d’enfants d’Ironie, très instables, hésitant entre plusieurs existences distinctes, ne parvenant pas à se définir. Ça collait assez bien avec celui qu’on avait tour à tour vu comme l’homme-inversé, Egdir Rom, Fard Egan-version vengeur, le pauvre Galyane et, au final, lui-même — disons, son reflet avec de gros cernes.
Après avoir rencontré un truc de ce genre, n’importe qui aurait conclu qu’il avait affaire à un être divin et serait allé prier dix fois par jour, en sacrifiant tout ce qu’il possédait, pour expier ses fautes. Pas Raul. Ça ne collait pas. Trop facile, trop évident. Un truc clochait : sa manière de parler. Cette manière de dire « Raul… », qu’il connaissait par cœur : ce mépris, cette foutue condescendance. C’était la manière de son père.
Retrouver ses inflexions typiques dans la bouche de cette chose faite de Vent était presque drôle. Quand il avait dit « Je te préviens, j’ai bien plus de moyens de t’arrêter que de te tuer ! Alors abandonne, Raul ! Et… maintenant, disparais ! », Raul avait retrouvé l’expression de son père. Il aurait pu lui dire pardon, papa… comme quand il était gamin.
Le simulacre, il ressemblait bien trop à Eléas Sin pour être divin. D’une manière ou d’une autre, le vieux était derrière tout ça. La méthode, la manière, les pouvoirs convoqués restaient inconnus. Mais ce n’était que secondaire. Sa nouvelle piste, il la tenait, enfin.
Il se redressa, trop excité pour dormir. Il devait parler à Felna. La préparer à sa rencontre avec son grand-père avant que celui-ci ne tente de l’amadouer d’une manière ou d’une autre. Le fait qu’elle veuille devenir réalienne était la porte ouverte à son influence. Raul avait esquivé ce genre de discussion trop longTemps, il fallait que sa fille sache.
Sa cabine n’était qu’à deux pas de la sienne. Il frappa un peu trop vigoureusement à la porte, suscitant l’agitation à l’intérieur. C’est l’aide de sa fille qui lui ouvrit. Elle l’examina de haut en bas, avec une méfiance presque douce.
— Qu’Attraction vous porte, Aers. Que puis-je pour vous ?
Elle ressemblait à un petit chat le fixant à travers l’embrasure de la porte.
— Salutations, Inter, je cherche Felna… — Van Aers ! ajouta-t-il, se rappelant les convenances.
— M’Aers n’est pas avec vous ? demanda-t-elle, troublée.
— Je crois que si elle l’était, je le saurais.
L’expression qu’elle lui rendit mélangeait à merveille incompréhension et inquiétude. Depuis toujours Raul la trouvait attachante. Un peu trop naïve, certes, mais fidèle. Par contre, impossible de se souvenir de son nom.
— Qu’Attraction te porte, je vais retrouver Felna. J’ai ma petite idée sur l’endroit où elle se trouve. Va donc te coucher.
Suivant son regard, il ne faisait aucun doute qu’elle allait elle aussi se lancer à sa recherche. On ne change pas une préoccupation installée depuis la naissance. Raul la laissa à ses anxiétés et reprit sa quête à travers les coursives. Le plus probable était le pont.
Il y avait des bruits de claquement un peu plus loin, ainsi qu’un méchant courant d’air. Au bout de la coursive, une porte laissée ouverte battait comme si le Vent lui-même s’en servait pour s’amuser. Felna. Raul la passa précipitamment, puis le rafalant l’accueillit sur le ponton. Le souffle n’était pas vraiment dangereux, mais les rambardes n’étaient pas de trop.
Felna se tenait accoudé au bastingage, face au Vide.
Elle avait choisi le cliché.
La chair craquelée de Terre défilait au-dessus d’elle, grêlée et inhospitalière. Au fond du Ciel une masse grise montait, portant la nuit à bout de bras. Des rayons résiduels perçaient encore une bande d’horizon. Le tableau classique avant que n’arrive l’obscurité absolue. Un moment parfait pour parler des problèmes de famille.

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