De la variété des regards — 3 (V2)

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 D’immenses volutes torturées montaient se réfugier vers la Terre. En les parcourant, des orages illuminaient le Ciel.

 Je n’ai pas dit ça, tentait de se convaincre Felna. Je n’ai pas dit ces horreurs. Ma bouche n’a pas prononcé ces mots. Ils ne sont restés qu’un souffle. Juste un souffle, au fond de ma gorge. Un cauchemar, au fond de ma tête. Une idée saugrenue, nourrie par les rumeurs stupides.

 L’œil solaire se refermait, la pénombre gagnait du terrain. Parfois, Felna s’imaginait être à l’intérieur d’une cavité dont le soleil était la seule lucarne donnant sur un univers extrêmement lumineux, si flamboyant qu’il pourrait tout brûler sur son passage, et dont la lumière qui leur parvenait n’était qu’une infime fraction. Comme si le Terraume entier se trouvait enfermé à l’intérieur de la gigantesque tête du Temps. Ridicule. Comme moi.

 Le Cygne traversait les contreplaines baignées par les derniers rayons mourants. Terre veillait encore, Ciel s’endormait en ternissant, enseveli sous des monceaux de nuages épais. Pourquoi cette vision était-elle si attirante ? Traverser les nuages, affronter le Vent, n’avoir plus d’attaches. Ne plus jamais devoir côtoyer sa propre mère. Ni son père.

Nul espoir. Ces mots revenaient. Presque chaque jour, à chaque nouvelle déception, ils s’imposaient. Nul espoir.

 Il commençait à faire froid. Le Vent avait eu raison de ses larmes. Mieux valait s’arrêter là, et aller s’abîmer dans le sommeil en évitant soigneusement de repenser aux horreurs qu’elle avait failli infliger à sa mère. Les intrigues incessantes de la Cité avaient empoisonné son esprit, lui faisant concevoir les pires sottises. Demain, tout ira mieux.

 Oui, bientôt, tout serait oublié. Cette traversée n’était qu’un mauvais moment à passer avant de connaître l’excitation de la découverte des palais astraux.

 Les histoires partagées autour de la table ne faisaient qu’entretenir le rêve. On disait de ces palais qu’ils avaient des formes étonnantes, inédites dans la Cité. Qu’ils proposaient des innovations et un confort peu commun. Beaucoup évoquaient les subâtis qui les ceinturaient progressivement à chaque nouvelle installation. Leurs formes, libérées de tous les édits civiques et religieux, étaient si inventives et provocantes qu’on les appelait des « caprices ». Felna était impatiente.

 Elle quitta la rambarde. Quelqu’un approchait. Sans doute Mina, affolée de ne pas la voir revenir. Elle se tourna vers elle, en souriant.

— Eh bien, je vois qu’on peut compter sur toi pour me protéger du grand Ciel. À l’heure qu’il est, je serais déjà à mille portées de…

 Elle s’interrompit en voyant qui s’avançait. Dans la pénombre, ses yeux trop clairs reflétaient le rose mourant de l’horizon.

— Car tu comptais t’y jeter, peut-être ? lui lança son père avec son éternel sourire narquois.

— Père ! Mais…

 Raul s’accouda au bastingage, humant l’air comme s’il était porteur de lointains festins.

— Un peu frisquet pour plonger dans les profondeurs, à ta place j’ajouterais quelques couches.

— Que voulez-vous, père ?

— Profiter de l’air frais. Sentir ma petitesse face à l’immensité. M’éloigner des abrutis. Avoir froid. Parler à quelqu’un. Pourquoi pas ma fille.

— Ah… Je ne suis que quelqu’un pour vous…

— Tu m’as compris, Felna. Inutile de chercher le conflit, ta mère n’est pas là.

 Toujours aussi direct et odieux. Quel homme détestable. Mais cette fois, Felna comptait bien ne pas se laisser prendre par ses sarcasmes.

— Ce n’est pas chercher le conflit ! Depuis quand n’êtes-vous pas venu ? Je pensais même que vous étiez tombé au Ciel. Heureusement que vos frasques me revenaient parfois aux oreilles, me permettant de vous savoir vivant. Que vous évitiez ma mère, c’est une chose, mais moi… Ne vous ai-je jamais accueilli, sans vous juger ?

— Me juger… Ton regard parle plus que tes mots, Felna, fit-il, plongeant le sien dans l’horizon. Je sais que j’éveille ton mépris, comme celui de ta mère. Depuis longTemps je n’ai plus ma place parmi vous. Comme dans la société Aers, d’ailleurs.

 Felna ne sut que répondre, ne s’attendant pas à un tel aveu. Des éclairs lointains grondaient au cœur des nues. Tout à coup son père se tendit, en les pointant du doigt.

— Mais c’est… Sang-mort ! Tu le vois ? Là-bas ? fit-il, changeant brusquement de ton. Je ne pensais pas qu’on serait si proche. C’est une chance. Avec le crépuscule, je n’étais pas certain, mais c’est bien lui. Regarde.

 Felna plissa des yeux. À part les paquets de nuages, secoués d’orages, qui collaient au plafond, elle ne… oh !

— Tu l’as ? Regarde bien. Cette sorte de tourbillon qui s’engouffre dans l’aplomb. Au-dessus ! Le creux immense.

 Il éclata de rire, tout en s’approchant d’elle. Les pans de son manteau battaient dans les courants.

— Ce que tu vois, ma fille, c’est un des nœuds de convergence du Vent.

 La faible luminosité l’avait empêché de repérer l’énorme cavité. Les éclairs gravissant les colonnes grisâtres en dévoilaient maintenant l’immensité. Son père avait raison, le Cygne longeait l’une des convergences. Felna n’avait jamais rien vu d’aussi terrifiant.

— N’aie pas peur, ma fille, fit-il en riant. Papa est là…

— Mais je n’ai nullement peur, voyons. Je suis… simplement impressionnée par la puissance des dieux. C’est donc à cet endroit que tous les courants se rencontrent ?

— C’est ce que les Artes racontent. Ils sont déjà un peu plus crédibles que les Ter quand il s’agit d’expliquer les choses. En tout cas, je préfère la voir comme une structure des anciens plutôt qu’une sorte de parabole poétique.

— Vent, qui, en cachette de son père, vient se blottir dans les bras de sa mère, comme un enfant coupable. C’est plutôt joli, ce qu’évoquent les canons.

 Il soupira, rabattant sur ses épaules son manteau trop léger.

— Il est comme d’habitude question du masculin devant se repentir. Dans les canons, les hommes sont toujours mauvais.

— Ils le sont tous, trancha Felna. Seul Temps fait exception.

 Raul souffla. Felna ne faisait pourtant qu’énoncer des faits. Les dieux masculins étaient déplorables. Ciel et Vide s’étaient alliés pour renverser le monde. Art, aidé des anciens, avait violé la Terre, et Vent en ravageant la souface, satisfaisait son père. Il n’y avait que Temps pour se montrer stable et respectueux.

— La vie est plus complexe que les bons et les méchants, Felna. Les gens et les dieux ont leurs raisons.

— Bien sûr, père. Comme tous les hommes. Ils ont toujours leurs raisons. Les patriarches aussi avaient leurs raisons pour s’affronter comme des enfants jouant à la corde au-dessus du Ciel ! Et nul besoin d’aller très loin dans le passé. Il n’y a qu’une lune, le Ter-élu avait lui aussi ses raisons pour expulser tous les transpassants. Les sans-castes aussi, sans doute, avaient des raisons pour nous infiltrer. L’homme-inversé aussi devait avoir ses raisons. Ils ont tous des raisons ! J’imagine que vous aussi, vous avez les vôtres, de raisons ! Vos raisons de nous abandonner !

 Sa nouée l’enserrait comme jamais, Felna avait l’impression de ne plus pouvoir respirer. Quel regard lui lançait donc son père, à présent ? Comment lire ce bleu trop clair qui la dévisageait ?

— Felna. Tu as vécu la même chose que moi. Toi aussi, tu as vu ton frère tomber… Comment pouvais-je rester avec vous après ça ? Tu ne te souviens pas de comment ta mère me traitait ? Et toi non plus, tu ne me parlais plus.

— Vous êtes allé courir les ponts. Nous avions juste besoin de Temps.

— Oui, de Temps, mais dans les deux sens, railla-t-il, se tendant d’un coup. Pour vous remettre, bien sûr. Mais ce que vous vouliez surtout, c’était un père et un mari calmes et réconfortants, comme le dieu placide. Je ne suis pas ça, Felna ! Je ne supporte pas de patauger dans ce petit monde Aers qui ne fait que comploter. Vous, au contraire, vous vous y êtes plongées, pour oublier Gaulis.

 Felna faillit s’étrangler.

— Oublier Gaulis ? Oublier Gaulis ! Vous pensez que je me suis investi dans ce monde putride pour oublier mon frère ?

 Elle s’arrêta, reprenant sa respiration et sa contenance.

— Êtes-vous un Aers, père ?

— Hélas pour moi…

— Je ne le pense pas. Si vous l’étiez, vous sauriez la charge qui nous incombe, à nous, hauts-Aers. Écoutez-moi bien. Après transpasse, je devenais femme — la survie de Gaulis n’allait rien changer à cela — ma trajectoire devant les éternels me forçait à entrer en politique ! Je n’avais pas le choix, père ! Désolé pour vos petits besoins d’escapade pour oublier la mort de votre fils et l’état de notre société. Pendant que vous buviez avec Artes et Inter, votre fille travaillait à grandir ! Ce n’est qu’en ayant du pouvoir qu’on peut changer les choses. Ce n’est pas en errant sur les ponts que vous abolirez le transpassage.

 Il avait beau faire de plus en plus froid, Felna se sentait brûlante. C’en était fini de baisser les yeux devant ses parents. Elle était adulte à présent, et surtout femme et future dirigeante. Sa tirade avait fait mouche, son père n’avait rien à répondre. Il était rare de le surprendre au point de lui en faire perdre quelques instants son sens de la répartie.

 Raul s’accouda au bastingage pour contempler l’impensable gouffre vers lequel le Cygne se dirigeait. Le dessin des rails de suspension promettait de les en approcher encore, ce qui n’avait rien de rassurant. Son père, étonnamment, souriait.

— Réalienne, alors ? C’est le projet ?

 Le vent raclait de plus en plus le pont, il les poussait dans le dos, comme si le gouffre les aspirait.

— Je ne suis pas trop jeune pour la fonction ! il est plusieurs fois arrivé dans l’histoire que…

— L’âge… Tant pis pour l’âge, l’interrompit-il, en plantant son regard dans le sien. L’important, c’est l’Inspiration. Le Terraume en manque cruellement. Je suis heureux d’apprendre que mon envie de questionner les choses t’a été un tant soit peu transmise. Moi, je suis grillé, juste bon à dévoiler des vérités que personne ne veut entendre. En tant que femme, tu as plus de possibilités. J’entends déjà ça d’ici. Felna Van Aers, réalienne du douzième règne. Ça sonne plutôt bien.

 Son enthousiasme semblait sincère et non feint. Il ne connaissait vraiment rien au monde dans lequel il avait lui-même grandi avec son père, réalien.

— Vous avez l’air d’imaginer cela facile. Vous revenez de nulle part, pensant que la seule vie difficile est la vôtre. Rien n’est facile, père ! J’ai des armées entières de rivales, bien plus qualifiées, à affronter. Parmi lesquelles se trouve ma mère. Et mes chances sont maigres. L’Acastale nous a déboutées, nous forçant à nous rendre aux palais astraux pour ramener l’Oblat. Nous ne sommes pas en lice, mais en mission. C’est lui qu’elle veut comme réalien !

 Le sourire sur le visage de son père retomba enfin. Il réalisait. Il comprenait enfin ce qu’elle traversait !

— L’Acastale ? fit-il en la dévisageant soudain. C’est ce que l’Acastale vous a demandé ? D’aller chercher mon père pour qu’il devienne son nouveau réalien ?

— C’est exactement ce que je viens de vous dire. Eléas Sin Aers va redevenir réalien !



 Raul avait beau fixer sa fille, le monde entier tournait.

 Son foutu père. Il s’agissait à nouveau de son foutu père ! Tout convergeait, comme la toile des ponts de la Cité. Touffue, dense, mais extrêmement cohérente ! Il y avait là quelque chose, une trame, prenant forme peu à peu.

— Comment fait-il ? glissa-t-il, tout haut.

 Comment s’y était-il pris pour invoquer cette créature sans visage et s’en servir pour manipuler la Cité depuis les palais astraux ? Quel plan sournois avait-il encore fomenté ? Raul savait que ce vieux roublard n’avait jamais digéré d’être évincé par Fard Egan à l’époque. Mais se pouvait-il qu’il ait réellement commandité son meurtre, afin d’obtenir de reprendre la fonction ?

— Père, vous allez bien ?

 Le vortex absurde grandissait dans le dos de sa fille. Les courants s’accéléraient. Quelques mécanismes de l’ombre cliquetèrent pour rétracter la grand-voile pour éviter le tangage. On sentait, même de loin, la violence des bourrasques tourbillonnantes. Le regard de Raul fut attiré par un objet incongru. Sur les abords du cratère, une étrange forme s’agitait. Un genre de vestige de l’ère ancienne.

— Père !

 Raul se ressaisit et revint à sa fille.

— Ne fais pas confiance à ton grand-père, Felna ! Cet homme est capable des pires choses pour obtenir ce qu’il veut !

— Mais… pourquoi dites-vous cela ? fit-elle incrédule. Eléas Sin est un citoyen honorable, qui a toute sa vie permis à la Cité de grandir et qui excelle comme Oblat aux palais astraux !

— C’est surtout le pire des manipulateurs ! C’est l’Art incarné ! J’ai de lourds soupçons sur lui quant à l’assassinat de Fard Egan ! Cet homme tire trop de ficelles pour être innocent. Felna, tu dois t’en tenir le plus loin possible !

 Le mépris revint sur le visage de Felna. Il le perça comme une épée.

— J’étais parmi les dernières personnes à vous défendre, père. Parmi les dernières à refuser de vous croire fou. Je me suis trompée. Ironie vous dévore. Vous insultez vos parents devant les dieux. Votre propre père ! Un héros de la Cité ! Vous ne faites que mentir et salir les autres. C’est vous le manipulateur ! L’Art incarné !

— Felna, si tu me laisses le Temps de t’expliquer, il y a…

— Il suffit ! fit-elle, en tournant les talons. J’espère que la douce Messagère vous remettra un jour sur la juste trajectoire menant à Attraction. En attendant, ne m’importunez plus. Jamais ! Auxdieux.

 Raul essaya de l’arrêter, mais Felna était trop vive et son geste trop hésitant. La porte claqua. Elle disparut dans les coursives du Cygne.

Quel crétin... Lui et son excitation, son incapacité à tenir sa langue. Toujours pressé, toujours impulsif. Évidemment, il ne fallait pas parler à Felna de cette manière ! Sang-morne, quel imbécile ! Juste bon à jeter au Ciel.

 La voile longeait à présent la fosse aux convergences. Elle était immense, impensable, aussi grande qu’un district entier. La forme noire qui s’agitait dans la périphérie du cratère commençait à se préciser. Là, dans la lueur des éclairs, une sorte d’énorme patte d’insecte germait hors de Terre.

 Le vent griffait le pont en hurlant. Raul s’agrippa à la rambarde, obnubilé par ce qu’il voyait. Cette chose, il la reconnaissait. En la voyant peu à peu s’extraire du sol, malmenée par les bourrasques, il avait l’impression de la retrouver. C’était la saloperie qui le hantait depuis le tunnel de l’aire sans-caste. Elle rampait, énorme et difforme, en s’extirpant poussivement hors de la Terre. Son ombre, glissant en saccade le long du plafond, avait tout d’une aberration, comme si on avait accouplé plusieurs êtres différents pour la produire. Raul suffoquait, ses doigts se serraient jusqu’à faire mal sur le garde-corps. Il ne pouvait plus la lâcher des yeux, elle rampait à toute vitesse vers l’un des pylônes, se confondant avec les roches sombres.

 Il n’était pas le croyant le plus fervent. Il n’avait jamais vu de manifestation, et il n’avait jamais ressenti le divin ni l’irréel. Mais cette horreur était de cet ordre. Elle n’avait rien d’une idée, comme il croyait. Pas le reflet, glissé par Messagère, de sa déprime, de ses obsessions. Elle avait percé le réel. Elle existait, cette saleté d’Artnée.

 Et elle venait vers lui.

 Peut-être que Felna avait raison. Raul préférait qu’elle ait raison. Oui, il devenait fou. Il n’y avait rien au plafond. Juste un songe.

Qui voit l’Artnée est déjà fou.

 Lorsque le songe commença à descendre le long du pylône et des mécanismes de guidage, Raul se précipita dans la coursive, trouva sa cabine et s’y enferma. Sur son lit, il se berça comme l’avait toujours fait sa mère.

Qui voit l’Artnée est déjà fou.

 Juste fou.

 Juste.

 Fou.

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