L'abrupt — 1 (V2)

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 Aris toussa, et toussa encore. En retirant sa main de sa bouche, il y trouva une substance jaunâtre, poisseuse. La matinée baignait dans une sorte de vapeur ocre qui se mélangeait à l’humidité ambiante. Le tout formait une brume pisseuse, qui prenait à la gorge. D’autres toussaient, d’ailleurs, et plus lourdement que lui.

 Le gros des arpenteurs se massait sur la susplace principale. Ça grognait à droite, ça riait à gauche et partout régnaient les bavardages.

— Fermez-la ! aboya Feraes, l’emmerdeur de service, qui, comme Aris l’avait appris dès les premiers jours, n’avait aucun statut, à part d’être celui qui se prosternait le plus platement devant l’unique Aers du camp. Silence ! Et serrez les rangs ! Faites gaffe, l’œil solaire vous surveille. Le capitaine va parler !

 Celui-ci sortit de sa tente comme l’Acastale sort de son palais. Il fallait reconnaître que l’Aers avait de l’allure. Bien sûr, c’était facile. Il avait des soins, pour les cheveux, la barbe, et faisait parvenir de la Cité des tissus fins et des plates de corne ornementées. De très belles choses, mais qui n’avaient rien à faire au bout du monde, sauf pour rappeler qui était le chef.

 Quand il commença à parler, Aris retrouva ce sur quoi son paternel avait toujours craché : la soumission et le silence des basses castes.

— Arpenteurs, fit-il avec emphase, malgré ses cernes flagrants. Le camp est suspendu sous le cent-vingt-sixième arrondissement depuis presque deux lunes. Plusieurs sont morts, rappelés par Vide, dans la quête de l’optimal. Mais ce nombre n’est pas plus élevé que d’ordinaire en phase de recherche. Ce qui plombe notre progression est la maladie. La mède du camp se dit convaincue que la roche qui nous surporte en serait l’origine. Les géomestres, de leur côté, jugent cela peu probable et les Terre-élus disent cela impossible, car la mère ne peut pas empoisonner ses enfants.

 Ça causait tout bas dans les rangs. Visiblement, ce qu’il disait remuait tout le monde.

— Ils pigent rien, à la Cité, fit Garstie, discrètement. Ils pensent tout comprendre à distance, ces culs bénis.

— L’optimal ? demanda Aris, à voix basse.

— T’occupe pas de ça. Tais-toi et écoute, front-cramé, répondit-elle, tout aussi bas.

 Aris se tut. Mais sera les poings.

— Force est de constater que cette poussière Terrienne blesse nos entrailles, continua le capitaine, d’une voix sans émotion. Nous n’avons pas le loisir de laisser Temps passer et d’attendre l’avis des géomestres sur les échantillons envoyés à la Cité pour de nous décider. Pour le bien du tracé, nous devons nous déplacer, même si cela peut paraître prématuré. Voire imprudent.

 Il y avait de l’agitation dans les groupes, mais impossible de dire à quoi elle correspondait.

— Plaise à Messagère, nous avons reçu l’autorisation par l’archimaître-général, ainsi que par les élus du Message, de prolonger le tracé sacré malgré la cartographie fragmentaire en notre possession.

— J’y comprends rien, glissa Aris.

 Son Init le foudroya du regard en guise de « Ferme-la ».

— Arpenteurs. Au risque de dévier de l’optimal, nous suivrons le gros du tracé prévu jusqu’à dépasser ce sous-plateau d’ocre. Bien que les temples nous aient explicitement demandé de progresser, notre avance sera limitée et notre retard en matière de planification et de cartographie sera important.

 Ça jasait autour, Aris ne parvenait pas à suivre. Garstie persistait, se contentant de le regarder de haut en bas tel le dernier des imbéciles, comme si tout allait de soi.

— La cartographie actuelle nous montre une voie. Ce sera la cinquième route que nous privilégierons, plaise aux dieux, fit le capitaine en s’inclinant. Trois équipes seront désignées pour y ajouter des renforts latéraux, assurer les ancrages et compléter la trajectoire par de nouveaux pylônes, si nécessaire. Les relais doivent être placés et fonctionnels avant la fin de la semaine.

 Nouvelle rumeur. Au vu des réactions, ce délai paraissait clairement irréaliste.

— Tous les autres doivent préparer le camp à son déménagement. Et l’intendance sera elle aussi mise à contribution. Seuls les mouches et leurs inits seront dispensés, mais leur entraînement devra les préparer au départ.

 Il s’interrompit pour réprimer une quinte de toux qui couvait depuis un moment déjà. Une fois sa gorge éclaircie, il reprit, en grimaçant.

— Si les dieux le veulent, une fois le nouveau camp suspendu ferme et stable, nous y déplacerons les malades.

— Sans rails ? s’insurgea quelqu’un, sans vraiment oser élever la voix.

 Le capitaine fixa la personne droit dans les yeux. Il ne semblait pas importuné ni fâché, juste aigre.

— Les rails ne peuvent être placés que sur l’optimal ou les transverses. Cela concerne tout autant l’édit des temples que la nécessité technique. Ce sera périlleux, mais les blessés et les malades ne pourront être transportés que par cordes-relais.

— C’est de la folie, chuchotèrent plusieurs arpenteurs.

— Ce sera dur, ajouta le capitaine, faisant mine de ne pas les entendre. Mais c’est la nature de la vie dans les confins. Notre lien à Attraction est sans cesse mis à l’épreuve. C’est ce que veulent les dieux.

 Il se tut, embrassa l’assemblée du regard, comme pour s’assurer qu’ils avaient tous bien compris. Puis, il leva la main et les congédia d’un :

— Tout est dit et Messagère fera le reste. Que Terre et Attraction vous portent.

 Pendant qu’il retournait dans sa tente, lentement, noblement, les arpenteurs, avec leur habituel désordre organisé, s’éparpillèrent en tous sens. Le "déménagement", ils connaissaient. Pour eux, ça coulait de source. Aris ne savait même pas ce que le mot signifiait.

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