L'abrupt — 3 (V2)

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 En une fois, le dispositif d’assurage se cala. Une main solide le maintenait par sa corde depuis le plateau. Garstie lui souriait comme Ironie.

— Ben quoi ? Tu ris pas ? Il t’en faut plus ?

 Aris fit non de la tête, retenant ses larmes.

— Hé bien… Ris, alors ! Fais semblant de voler, l’oiseau !

 Elle le lâcha. Il dévala une fois de plus, en hurlant, avant que la corde ne se cale de nouveau et qu’il se retrouve suspendu, la poitrine étranglée par le harnais. Une avalanche de gravats et de poussière lui tomba dessus, pendant qu’il balançait lamentablement, entre Terre et Ciel, à tousser. Chinet arriva à son niveau, les yeux rougis. Hormis une moue désolée, il n’afficha rien et continua son ascension. Garstie, au-dessus, souriait franchement.

— Bonne nouvelle, il fonctionne, ton harnais ! Semblerait qu’Attraction t’ait à la bonne ! Voilà, tronche-de-Vide. C’est ton baptême de l’air. Ton second transpassage. Tôt ou tard, ça devait arriver !

 Elle tira la corde pendant qu’Aris la remontait péniblement. Une fois qu’il arriva en bas du plateau, elle lui empoigna le bras et le hissa sur celui-ci. Aris haletait et tremblait, en s’agrippant des deux mains au montant le plus proche. Il faisait tout pour retrouver ses assises, se rappeler que le plateau était bien accroché, que les structures tenaient, stables, et que tout n’allait pas tomber.

 Les inits se marraient en fond sonore. Chinet monta sur le plateau en haletant. Ils allaient bientot se trouver à l’étroit.

 Falen, encourageant Sléa dans sa progression vers la boucle-relais, se tenait en équilibre sur le bord. Il gigotait, presque dansait, confiant en ses attaches. Le Vide, il ne le craignait plus. Comme Garstie.

 Celle-ci se pencha vers Aris, amusée.

— T’as taquiné le Profond, hein. T’as flippé, avoues ! Mais comme ça, petite mouche, tu apprends à sentir Attraction, sentir le…

 Aris l’empêcha de finir sa phrase en la poussant du plateau.

 Elle bascula presque lentement. Il fixa bien son regard, son expression horrifiée, avant qu’elle ne disparaisse.

 Falen, trop lent à la détente, ne put que crier en la voyant tomber. D’autres hurlements retentirent en bas.

— Qu’est-ce que t’as fait ? beugla-t-il, en se précipitant vers le bord. T’as vérifié son raccord ?

 Le cœur d’Aris sauta un battement. Se pouvait-il qu’il ait… ?

 Falen l’empoigna.

— Tu l’as vérifié ? cracha-t-il, l’approchant à son tour du bord.

 Aris se tendit, mais l’autre était trop vif. En un instant, il le tenait au-dessus du Vide. Rapide coup d’œil à ses mains. Il chipotait quelque chose au niveau de son harnais, tout en plongeant son regard dans le sien.

— Tu te prends pour qui ? T’es rien ici, juste un petit criminel de plus, qui n’a rien expié !

 Chinet, à l’arrière, semblait désemparé. Il n’essaya même pas de l’arrêter.

— J’ai qu’une toute petite chose à faire pour bloquer l’assurage, le moucheron. T’entends ? Après ça, j’ai plus qu’à te pousser. C’est tellement facile.

 Aris n’avait prise sur rien. Il n’y avait plus que Falen pour le maintenir sur le plateau.

— Tellement facile…

 Il le pencha en arrière, très doucement.

 Ils s’arrêtèrent en entendant un grand rire venant du contrebas. Aris coula un regard par-dessus son épaule. Suspendue au cordage, Garstie oscillait lentement au Vent, hilare.

— Falen, tu m’aimes au point d’être prêt à jeter mon moucheron par-dessus bord ? J’admire !

 En un rien de Temps, elle fut à nouveau sur le plateau, à narguer Falen.

— Tu sais, c’est pas réciproque, mon poussin. Faut te calmer. Par contre lui, fit-elle en désignant Aris. Lui, j’l’aime bien. Il ira loin !

 Falen le tenait toujours au-dessus du Vide. Garstie dut s’interposer entre eux, calmer le jeu, avant de s’occuper de remettre comme il faut le dispositif d’assurage d’Aris.

— Il n’a pas vérifié… commenta Falen en reculant. J’en suis sûr !

 Garstie, resserrant précisément les lanières autour du crochet, ne le regardait pas.

— Bien sûr qu’il a vérifié, fit-elle, d’une assurance froide. Hein, que t’as vérifié ? Dis-le-lui.

— Peut-être… répondit Aris, retenant le sourire qui voulait monter.

 Garstie ne laissa rien paraître de son malaise. Mais le simple fait de le voir se dessiner discrètement sur son visage lui était suffisant. C’était une petite victoire.

— Fais pas trop le fier, gueule-cassée. T’as encore du travail pour rattraper ta petite copine, là-bas.

 Sléa, en effet, était à une portée de l’altercation. Elle était partie, seule, confiante, avec la même insouciance que sa traversée le jour de la transpasse. Aris en était bouche bée, comme Falen, d’ailleurs, qui ne savait même pas quoi lui conseiller tant sa technique semblait déjà sûre.

 Ils restèrent tous les quatre à la regarder finir de traverser sous-Terre comme si elle l’avait fait toute sa vie. Au bout de quelques instants, Garstie reprit ses esprits et se mit à commenter sa progression.

— Je ne sais pas d’où sort cette fléautée. Mais elle est fortiche. Regarde la bien, sale-caractère, prends-en de la graine ! Elle va aller chatouiller la boucle-relais.

 Falen, contrarié, s’élança à son tour sur le cordage. Il se hâla des deux mains, tandis qu’une de ses jambes s’enroulait autour, sans doute pour se stabiliser. À l’endroit où se rendait Sléa, il y avait effectivement une boucle à laquelle la corde s’attachait, et encore à côté, un pylône pareil aux milliers qu’Aris avait aperçus sous l’aplomb.

— Récapitulatif, trompe-le-Vide, enchaîna Garstie. En attendant ton tour. Le pylône, c’est la surbase, c’est notre point d’attache fondamental au monde. Un voyage de l’un à l’autre, lentement, méthodiquement. C’est ça, la trace ; la volonté de Messagère. Notre objectif : susplanter. Pour ce faire, il faut du matos, spécialement convoyé ici depuis la Forge. Retiens bien, dans la sacoche de l’arpenteur, t’as toujours quatre trucs : d’abord, le lanceur, appelé aussi ancreur…

 On n’aurait jamais pu dire qu’elle venait d’échapper à la mort. Elle lui exposait l’objet avec enthousiasme, comme l’aurait fait sa petite sœur avec un jouet en bambou. On côtoyait la mort au quotidien, ici. Savoir passer à autre chose était vital. Aris considéra l’outil qu’elle lui vantait. Il ressemblait aux lanceurs de carreaux que portaient certains soldats. Enfants, ses amis et lui étaient fascinés par ces objets capables de projeter des traits à toute vitesse. Des armes, capables de tuer…

 Pendant que Garstie lui en expliquait le fonctionnement, il jeta un coup d’œil rapide à la progression de Sléa, en train de passer prudemment de la boucle au pylône, encouragée par Fallen. Chinet observait aussi sa progression avec fascination.

— Avec ça, t’as les graines-amorce des pylônes et celles des plateaux. Les confonds pas surtout !

 Aris voyait deux sphères de corne rigoureusement identique, mais préféra ne rien dire.

— Ici, la flèche-amorce, fit-elle, en lui présentant une pointe, prolongée par un cordon d’environ un pas. T’ention, elles ont l’air de rien comme ça, mais, une fois chargées et déployées, il faut faire gaffe — plein de gens se sont détruit les doigts en enclenchant l’amorce au mauvais moment. Cette flèche, le lanceur la projette droit dans la roche en même Temps que s’active la croissance du câble. Tu presses, le trait part pour aller se planter en Terre, le câble défile derrière. Faut pas avoir oublié de le nouer au pylône au préalable, sinon c’est une boucle de perdue.

 Elle allait beaucoup trop vite. Aris avait environ mille questions en tête. Chinet, qui écoutait d’une oreille en attendant son init, n’avait pas l’air de suivre non plus.

— Le cordon, entreTemps, est devenu un joli câble-relais comme celui-ci. C’est sur ce truc que tu vas glisser avec tes petits bras de singe pour aller rejoindre ces deux-là ! proclama-t-elle en désignant Falen et Sléa, qui leur faisait signe — enfin, surtout Falen — depuis le plateau suspendu au pylône suivant.

 Au même moment, l’init de Chinet, Arbo, se hissa sans empressement sur le rebord.

— Les autres sont pas près d’arriver, commenta-t-il en regardant Garstie. Alors, elle a été sage, ma petite mouche ? plaisanta-t-il, désignant un Chinet bien plus grand que lui.

— Impeccable. Muet comme le Vent, approuva Garstie, avant de se tourner vers Aris. Hé bien, c’est ton tour ! Petit conseil : avant de te lancer, tu vérifies toujours le nouage autour du pylône, tête-de-nœud ! Après ton harnais, c’est ta deuxième assurance vie. Tu vois, celui-ci est bon, fit-elle en passant rapidement sur l’arrimage. De toute façon, on vous apprendra l’Art des nœuds plus tard. Allez, tu te lances ? T’es déjà tombé juste avant, alors t’es prêt !

 C’était justement ça le problème. Aris n’imaginait plus qu’une chose en voyant l’étendue céleste, sa chute éternelle. Il baissa la tête vers le harnais et le filin qui en partait. Essayait de comprendre la façon dont il se glissait dans le crochet, puis dans le dispositif d’assurage, impossible de saisir comment ça marchait ! S’il était bien resserré, ou si Garstie l’envoyait à la mort en ayant déréglé le tout. Une sueur froide le faisait trembler, ses doigts étaient tout aussi moites.

— Mes mains… Je vais glisser…

— Ben, frotte-les contre le tissu, pisse-flotte. Il est couvert de cette saloperie jaune qui tombe du plafond. Tu verras, ça dessèche autant les paumes que la gorge. Bon, tu te lances ? T’as pu voir la méthode de ta copine et de Falen, y a rien d’autre à savoir. Quand tu seras habitué, j’te montrerai comment faire pousser le pylône sans s’arracher la main, mais là, maintenant, tu dois y aller. Allez, gobe l’horizon, moucheron, trace !

 Aris bondit pour attraper la corde-relais avant qu’elle n’ait le Temps de le fesser. Il se hissa dessus, en tremblant de tout son corps. Le Ciel s’ouvrait grand en dessous de lui, il allait probablement y tomber, mais il devait le faire. Comme pour son transpassage.

C’est pas moi qui tombe dans le Vide, c’est ma peur !

 Garstie était sans doute la personne la plus insupportable qu’il n’ait jamais rencontrée, mais c’est aussi à cause de ça qu’il allait y arriver. Pour la faire taire, lui prouver le contraire. Oui, pour qu’elle ferme enfin son bec et se mette à l’apprécier !

 Il s’élança, imitant la manière de Falen. Il s’imaginait être un singe, ou encore l’Illum Lias Mav, flirtant avec le plafond, sans filet ni protection. Suffisait de hisser son corps tout en maintenant sa stabilité. Et surtout pas trop regarder en bas. Viser le bout du chemin. Viser Sléa.

— Tu sais ce que Feraes m’a dit ? fit Garstie, échangeant avec Arbo, derrière. Ces deux-là, ce sont les rescapés. Les deux seuls transpassés de cette génération. Tu le vois d’ici. Ce sont des trompes-le-Vide de première. Reste à voir s’ils sont pas alliés aux dieux profonds…

— On verra bien, fit Arbo. De toute façon, s’ils sont de leur bord, on les enverra les rejoindre.

 Ils devaient s’imaginer qu’il n’entendait rien. Ou pire, ils parlaient fort sciemment. Si c’était un avertissement, Aris préféra le prendre comme un encouragement. Pendant qu’il cheminait, le cordage s’enfonçant dans sa poitrine et son entre-jambe de façon douloureuse, il se disait qu’au fond, ce devait être vrai, il y avait quelque chose d’étrange chez lui : Attraction devait être de son côté.

Il allait y arriver.

Son objectif n’avait pas changé.

Il devait juste apprendre. Être patient.

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