Qui voit l'Artnée est déjà fou — 1 (V2)
— Palais astraux en vue ! hurla le capitaine d’une voix rustre qui perçait les courants.
Felna était soulagée que résonnent enfin ces mots qu’elle n’espérait plus entendre. Après trois jours de voyage, coincée parmi de hauts-Aers eux-mêmes fatigués par la promiscuité des lieux, elle avait encore plus qu’à l’ordinaire l’impression d’être étrangère à leur société. Elle avait beau avoir l’habitude de les côtoyer, elle se sentait acculée. Comble de la suffocation, elle devait composer avec les hypocrisies galopantes de sa mère et les étrangetés de son père qui — pauvre être — semblait avoir définitivement basculé dans la folie. Celui-ci errait à longueur de journée sur le pont du Cygne, faisant régulièrement volte-face, comme si quelqu’un l’appelait. On l’avait aussi vu fixer longuement, horrifié, le plancher de bois noble, comme s’il y décelait quelque chose. On l’avait même à un moment empêché de se pencher trop par-dessus la rambarde, car il voulait observer sous la coque. Une honte ! Et pour en rajouter sur ces scènes pathétiques, sa mère se délectait de lui rappeler la folie de sa grand-mère maternelle, supposant qu’Ironie ne pouvait que s’être insinué dans le sang de son père. Quant à insinuer que Felna en avait hérité, il n’y avait qu’un pas, que Milia Van Aers n’hésitait jamais à franchir.
Qu’il bascule une bonne fois pour toutes dans la folie, je n’en ai cure ! s’insurgeait intérieurement Felna, se rapprochant de Mina, à cause du froid mordant. Et que mère l’y suive !
— M’Aers, avez-vous entendu ? Nous y sommes, l’interpela son Inter, elle aussi soulagée, en la couvrant d’un manteau de plumes blanches.
— Comment aurais-je pu manquer d’entendre cette vilaine voix, Mina ? fit Felna en s’y calfeutrant. Le cauchemar s’achève, mon amie. Enfin, un sol qui ne tangue pas. Enfin, des appartements dignes de ce nom. De l’eau chauffée. De bons lits.
Les Aers, rassemblés à l’avant du cygne, et les castes inférieures en retrait, contemplaient les formes étonnantes qui émergeaient des nuages. S’étirant harmonieusement sous les roches sanguines, la tentaculaire structure blanche étendait ses bras incurvés en toutes directions. On aurait dit une cité taillée d’un seul tenant, à partir d’un gigantesque bloc de corne, auquel on aurait donné la forme d’une créature mythique aux bras multiples. Un grand nombre de ses excroissances possédait, disait-on, un sol en verre. Felna jubilait d’avance à l’idée de pouvoir observer cette matière si rare, qu’on ne voyait qu’en petite quantité parmi les vestiges exposés dans les belles salles du palais. Or, le verre foisonnait dans les confins, disait-on, et représentait une attraction à ne manquer sous aucun prétexte.
— Tu verras bientôt des merveilles Mina, promit Felna, détaillant du regard l’immense sculpture de corne bravant l’azur. Mère m’en a parlé maintes fois. Ce verre que tu peux voir étinceler dans la lumière du jour permet, parait-il, de marcher sur le Ciel. Il donne, à ceux qui osent s’y aventurer, l’impression de voler.
À ces mots, Mina frissonna.
— Cela me ferait bien trop peur, m’Aers.
— Ne sois pas sotte, Mina ! Nous irons, car cela est de bon ton, déjà, mais aussi parce qu’il faut vivre cela au moins une fois dans sa vie. Tout le monde le dit.
Son aide baissa la tête.
— J’essayerai…
— C’est cela, tu essayeras ! trancha Felna, revenant à l’horizon. Profite de cette occasion rare en une vie. Les dieux nous ont offert ce lieu nous laissant entrevoir les profondeurs où tombent les corps de nos ancêtres. Ici, nous sommes connectés aux défunts incandescents que sont les étoiles, Mina.
Elles avancèrent, serrées l’une l’autre, vers l’avant de la voile. En approchant de ses congénères, Felna ne fut pas surprise d’entendre sa succulente mère pérorer sur les palais comme s’ils lui appartenaient, autant auprès des nouveaux venus que des habitués.
— Sœurs et frères Aers. Voici la plus importante merveille de notre Terraume ! s’exclama-t-elle avec une émotion palpable. Ce lieu grandiose constitue la graine même de ce qui sera un jour une authentique cité sœur. Regardez les Caprices, comme on les appelle cyniquement. Ils ne cessent de s’étendre. Les plus grands subatisseurs travaillent d’arrache-pied à rendre les contre-plateaux avoisinants les plus accueillants possibles. Acclamez-les, car ils sont les Artisans de notre avenir !
Sa nouée claqua avec le Vent. Sa splendeur avait parlé. Les applaudissements et les imprécations à Attraction ne tardèrent pas à se faire entendre. Felna grimaça. Sa mère ne faisait même plus l’effort de masquer qu’elle préférait les palais astraux à La Suspendue. De plus en plus de haut-Aers, fatigués de la Cité, planifiaient de s’installer définitivement aux caprices, au risque de froisser les dieux. Les temples les avaient avertis pourtant, s’éloigner trop longTemps de la Cité risquait d’entamer leurs incarnas, mais rien n’y faisait.
Plutôt que d’écouter les dithyrambes qui se mettaient à pleuvoir sur le pont, Felna s’éloigna en emportant le bras de sa suivante, en quête de calme.
— Tout compte fait, décida-t-elle. Retournons en arrière, plutôt, nous y étions mieux.
Elle ne voyait pas pourquoi il fallait absolument s’entasser à l’avant. On voyait tout aussi bien sur le flanc du Cygne.
— Regarde donc ces formes, Mina. Ne les trouves-tu pas surprenantes ? De quand date cette structure, selon toi ?
— D’avant l’inversion, m’Aers, c’est ce que j’ai entendu dire.
— Détrompe-toi, mon amie. Une archiviste Artes renommée est venue un jour nous en faire l’exposé au congrès. On imagine souvent que la Forge, les palais astraux, le dôme, les temples et autres structures anciennes seraient toutes contemporaines de l’inversion. Or, les Artes sont persuadés qu’elles ne datent pas des mêmes époques.
Mina laissa son regard se perdre dans la blancheur des immenses bras ondulés, Felna continua.
— Vois-tu, quand les perinsidents "demandent" à la corne de ces subâtis à quel moment sa croissance s’est opérée, la matière ne leur répond pas. Ces questions sont trop triviales, semblerait-il, puisque, sur elle, le Temps n’a pas de prise. Les faiseurs ne peuvent donc qu’établir des suppositions.
— Les Artes peuvent poser des questions à la corne, m’Aers ?
— Les perinsidents le peuvent, dans une certaine mesure. C’est en communiquant avec elle, tout du moins, qu’ils lui dictent les formes qu’elle doit prendre en grandissant. Mais, écoute la suite, Mina. N’ayant pas accès aux relevés Temporels, l’archiviste s’est mise à observer les différences d’architecture. C’est là que cela devient intéressant. Selon son étude, le dôme et les palais astraux figurent parmi les plus anciens, soit les premiers âges après l’inversion. Son hypothèse est qu’en privilégiant les courbes, ils adoucissent notre Terre, renvoient à la rondeur d’un ventre maternel. La rondeur est amour et pardon, ce qui correspond, selon elle, à l’état d’incarna des premiers humains survivants.
— La faute originelle, commenta Mina, essayant de suivre.
— C’est cela. Les temples, quant à eux, seraient plus récents, puisqu’ils représentent des formes évoquant les dieux et leurs bienfaits. Elle estimait qu’ils devaient dater d’une période où les humains se préoccupaient plus de leur rapport avec les dix que d’essayer de redresser la Terre en cherchant le pardon. Son exposé était réellement fascinant, et détaillé. Les terrassements agricoles ont beau être une merveille de suspension complexe, ils demeurent sans allure et utilitaires au possible. Ils ne sont qu’une commodité pour une population grandissante, un ajout nécessaire, exempt de toute considération religieuse. Ils seraient parmi les plus récents. Elle les estimait susplantés au début de l’ère des patriarches déchus.
Le port des caprices, où on pouvait encore voir les traces du camp suspendu des premiers arpenteurs, se profilait au-dessus de l’énorme silhouette blanche.
— Avec son allure particulière, continua Felna, se rappelant comment parlait sa préceptrice. Il est probable que le palais d’Acastale ait servi une tout autre fonction avant. Avec son architecture fortement étayée et peu propice à la suspension, il date probablement d’avant l’inversion. L’Artes hésitait quant à l’île-hospice, car il est difficile de savoir à quelle époque a commencé le tri des humains. Entre l’ère des patriarches et celle des naissances.
Felna se pencha légèrement au-dessus du bastingage pour mieux voir les caprices et leurs formes tarabiscotées.
— Mais le plus intéressant, poursuivit-elle, sur sa lancée. Concernait la Forge, qui serait sans conteste notre structure la plus ancestrale. Elle serait plus ancienne que l’humanité, Mina, et même plus ancienne que certains dieux. Son essence primitive évoque un monde dénué de signification. Avant la conscience, donc avant Messagère et Temps — les grands organisateurs.
Mina resta bouche bée. S’approchant elle aussi du bastingage, ses cheveux s’agitaient dans les bourrasques. Felna éclata de rire.
— Allons, ferme donc la bouche, chère amie, c’est inconvenant !
— Pardon, m’Aers, fit l’Inter contrite, en se décrochant de la rampe, lèvres serrées.
— Ce n’est rien, ma chère, reprit Felna en se rapprochant d’elle. Regarde donc, là où nous nous rendons. Te rends-tu compte de l’honneur qui nous est fait ? Nous allons pouvoir séjourner au sein même de l’une des structures les plus anciennes du Terraume. Je suis impatiente de pouvoir retrouver mon grand-père.
— L’Oblat, fit sa servante en laissant ses yeux dériver vers l’horizon.
— Et réalien du onzième règne.
— Croyez-vous qu’il acceptera de revenir à la Cité, m’Aers ? Quitter un lieu pareil ?
— Nous verrons bien, Mina. Ne te préoccupe pas de cela.
Un long silence s’ensuivit. Tandis que l’édifice tentaculaire se rapprochait, des oiseaux d’espèces différentes venaient survoler le cygne comme s’ils les accueillaient. Felna, observait Mina. Depuis leur départ, elle avait une attitude particulière. À vrai dire, cela faisait même plus longTemps.
— Allons, ne fais pas cette tête, lui intima Felna, décidée à comprendre. Tu approches d’un lieu incroyable et pourtant, tu sembles encore si las, Mina. Allez, dis-moi, je suis ta maitresse, mais tu peux me parler. Tu le sais !
— Je n’ai rien dit, m’Aers, et je n’ai rien à avouer.
— C’est agaçant ! Je vois bien que tu n’es pas comme d’habitude. La Cité te manque-t-elle ? Peut-être te languis-tu de quelqu’un… ? D’un amant ?
— M’Aers, je n’ai pas d’amant, déclara-t-elle, avec un regard qui hésitait entre franchise et soumission. Je vais très bien, je suis juste émue devant une telle splendeur.
Cela n’avait rien de convaincant. Felna en voulait pour preuve qu’elle rougissait comme jamais.
— Mina, je te connais depuis ma naissance, et tu ne me…
C’est là que Felna le vit. Là, juste au-dessus de l’épaule de sa suivante. Elle ne le reconnut pas tout de suite, vu son attitude, mais il s’agissait bien de son père, accoudé au bastingage à l’arrière du cygne. Celui-ci contemplait le Ciel et le plafond désespérément Vides, à l’opposé des palais astraux.
Il discutait avec le Vent.
La chose était maintenant certaine, Raul Idan Aers, élucide du douzième règne, parlait bel et bien au néant. La conversation semblait d’ailleurs animée et il lui sembla même entendre des jurons portés par les courants.

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