Chapitre 1

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Ils viennent armés de mythes et de mensonges, ignorant que la véritable richesse réside dans la vie qu'ils s'emploient à détruire.

Perchée sur une branche, Nérys sondait la forêt. Un battement d’ailes éclata dans l’air, vif, affolé. Des oiseaux jaillirent vers le ciel. Au sol, les petits mammifères se faufilèrent entre les racines, se tapirent à l’ombre des fourrés. Même le vent semblait retenir son souffle.

Un frémissement agita la ramure — elle le reconnut aussitôt : une présence familière, presque rassurante. L’aigle se posa à ses côtés, les yeux d’or fixés sur elle.

— Encore là, toi ?

Elle détourna le regard vers l’horizon.

— Ils se rapprochent… Voilà pourquoi tu es ici, je suppose. Je n’ai toujours pas aperçu Ozdal, mais seuls des hommes oseraient s’aventurer ici pour lui, soupira-t-elle.

Une lumière blanche, intense, traversa les arbres. Nérys amorça la descente : ses doigts s’agrippèrent l’écorce rugueuse, ses pieds cherchaient leur appui. Avec l’agilité d’un félin, elle atterrit sur la terre ferme.

Déjà, des aboiements lointains résonnaient, portés par les vibrations du sol. Elle s’élança sans attendre.

Le souvenir d’un chasseur à l’agonie, venu lui aussi pour Ozdal, ressurgit. Sa voix râpeuse lui avait confié les rumeurs qui circulaient à Sidora : capturer l’animal apporterait gloire et fortune ; ses bois guérissaient toutes les maladies ; son sang offrait la vie éternelle.

Quels idiots… S’ils savaient.

Des échos indistincts, mêlés au martèlement des sabots, la ramenèrent au présent. Elle escalada un arbre, se dissimula dans le feuillage. En contrebas, les chiens dévalaient la pente.

Nérys plongea la main dans sa sacoche, en sortit une sarbacane en chêne poli et un paquet de fléchettes enveloppées de tissu rêche. Elle en saisit une avec soin : la pointe luisait, enduite d’un poison à base d’Idryliss — une fleur aussi rare que belle, et mortelle — puis la plaça dans le tube, qu’elle posa à portée de main.

Des silhouettes approchaient. Une dizaine, à vue d’œil. Nérys saisit son arc, le banda. Une flèche fusa, atteignit un hommes à l’avant-garde. Il s’effondra. Les autres s’immobilisèrent, scrutant les alentours, armes en main.

Elle tira encore, sans hésiter. L’arc, prolongement de son être depuis l’enfance, ne laissait aucune chance à ses proies.

— Vous trois, attrapez ce scélérat ! cria une voix rauque. Les autres en position !

Lorsqu’ils furent à portée, Nérys attrapa la sarbacane, la cala entre ses lèvres, souffla et rechargea aussitôt.

Du haut de son perchoir, elle ne discerna pas son état. Mais elle avait déjà vu le poison à l’œuvre : les membres se raidissaient jusqu’à la paralysie complète, le visage virait au violet, les yeux s’exorbitaient de terreur. Une mousse rougeâtre s’échappait de la bouche. Puis la mort.

Un second homme subit le même sort.

— Lâche ! Montre-toi ! s’écria le troisième, une arbalète brandie devant lui.

Nérys, légèrement exposée pour mieux les cibler et observer le spectacle macabre, fut repérée. Un carreau d’arbalète perça l’écorce, à quelques centimètres de son visage. Un vertige la saisit. Il est temps de déguerpir, songea-t-elle. Son pouls battait dans ses tempes, chaque inspiration lui brûlait la gorge.

Elle bondit de branche en branche, se fondant dans le paysage forestier. Un glatissement trancha l’air : le majestueux aigle venait à sa rescousse. Nérys s’arrêta pour contempler son offensive. L’oiseau entra en collision avec l’un poursuivant, ses serres le lacérèrent. Un gémissement étranglé s’échappa de sa gorge.

L’archère décocha une flèche vers un cavaliers qui s’apprêtaient à abattre le rapace. Une fois le danger écarté, l'aigle se posa près d'elle.

— Merci, chuchota-t-elle, caressant son plumage.

Nérys rebroussa chemin pour s’assurer que les chasseurs restants s’étaient repliés. À sa grande surprise, un combat acharné se déroulait devant elle. Elle se cacha derrière un tronc et observa. L’un des chasseurs luttait seul contre plusieurs adversaires.

Derrière le vacarme des lames, un autre danger approchait. Un hurlement la fit sursauter : les loups arrivaient. Elle reporta son attention sur le ballet mortel. L’homme acculé était à genoux.

Ils jaillirent de l’ombre. Céleste, la louve aux yeux dorés, en tête. Leur assaut faucha les intrus avant qu’ils n’aient le temps de se défendre. Les grognements se mêlaient aux cris, les chairs se déchiraient sous la force des mâchoires.

Un loup éloigna un corps du champ de bataille et planta ses crocs dans la gorge, savourant sa prise. Plus loin, un autre se dressa, la gueule tachée de sang, et poussa un hurlement. Était-ce un appel ? Bientôt, des réponses s’élevèrent des profondeurs de la forêt.

Elle sortit de sa cachette. Ils n’avaient jusqu’alors montré aucune hostilité envers elle, et ne commenceraient pas aujourd’hui.

Nérys contourna les cadavres et s’agenouilla près du survivant — celui attaqué par ses propres compagnons. Elle le retourna sur le dos. Blafard, le visage strié de terre ; le torse, rouge de sang. Il déclinait, aspiré par les murmures du néant.

Un reflet doré piqua son intérêt : un petit oiseau accroché à sa cape. Elle effleura le tissu, doux et résistant, comme rien de ce qu’elle avait connu jusqu’ici.

Elle enfonça son index plusieurs fois dans sa joue. Aucune réaction. Que devait-elle faire ?

Ces barbares ne méritaient pas sa compassion. Le laisser là semblait la meilleure option. Elle se releva et s’éloigna. Les loups finiraient le travail.

Aide-le !

Nérys sursauta et balaya les alentours du regard. Personne.

Ne laisse pas cet humain à ce sort funeste.

Décidée à l’ignorer, elle reprit sa route.

Sauve-le .

— Qui que tu sois, arrêtes ça ! râla-t-elle, pressant sa paume contre son front.

Alors obéis.

Elle soupira. Depuis l’enfance, la voix surgissait pour l’avertir d’un danger, puis disparaissait dès qu’elle l’écoutait. À ce jour, Nérys ignorait toujours qui s’amusait à s’introduire dans son esprit.

Quand elle pivota, elle aperçut Céleste, assise près du survivant, la dévisageant.

— Tu ne vas pas t’y mettre aussi ? C’est un ennemi… Il n’hésiterait pas à te tuer et à prélever ta fourrure pour en faire un tapis. Ta jolie tête finirait clouée sur un mur. D’après Doaris, c’est ce qu’ils font.

Céleste ne bougea pas.

— Très bien. Je vais faire ce que vous voulez, mais ne venaient pas vous plaindre s’il revient tous nous massacrer, dit-elle, le pointant du doigt.

Nérys se mordilla la lèvre inférieure. Sa magie n’avait jamais servi à aider un être vivant au-delà de cette forêt. Pourquoi Céleste et la voix voulaient-elles l’épargner ?

Les premières gouttes de pluie s’abattirent, le tonnerre grondait au loin. Elle s’accroupit près du corps inerte : cette besogne devait se terminer au plus vite.

Avec un rictus de dégoût, elle défit la chemise poisseuse. Ses mains se placèrent au-dessus des plaies béantes. Elle respira profondément. Un instant, le bruissement des feuilles balayées par le vent s’intensifia, comme si la forêt elle-même lui offrait une part de son énergie.

Au cœur de son esprit, Nérys visualisa les dégâts sous la peau du chasseur. Le corps s'illumina faiblement ; une lueur bleutée s'échappa de ses paumes pour tisser des fils étincelants autour des lacérations.

La sensation d’un couteau déchirant sa propre chair lui arracha des larmes. Ses bras tremblaient, la sueur ruisselait sur son visage.

Elle libéra les dernières mèches de magie et les laissa filer comme des feuilles emportées par le vent d'automne. La respiration du chasseur se fit plus régulière. Les terribles blessures avaient cédé la place à une peau pâle et intacte.

Mais en elle, le calme ne revenait pas. Sa vision se brouilla, le monde tanguait autour d’elle. L’énergie invoquée la submergeait, lui retournait l’estomac. Elle devait attendre que l’effet s’estompe.

— Si un jour il te prend l’envie de revenir ici, je te promets que ce qui t'attend sera pire, murmura Nérys.

Il ne semblait pas beaucoup plus âgé qu’elle. Des boucles blondes, couvertes de saleté, collaient à son front. Un grain de beauté sous l’œil gauche, une cicatrice fendait sa lèvre supérieure.

— Qu’as-tu fait pour te retrouver dans cette situation ?

Il commença à remuer. Un frisson la parcourut. L’avait-il entendu ? Son existence, sa magie, ne devaient pas être découvertes. Une sueur froide glissa le long de son échine rien qu’à l’imaginer.

Au moment où elle se redressa, des doigts se refermèrent sur son poignet. Un regard à la fois doux et surpris, couleur noisettes, croisa le sien.

Les secondes s’écoulèrent. Nérys resta paralysée, comme si une force extérieure lui ordonnait de ne pas bouger.

L’inconnu ouvrit la bouche, tenta de parler, en vain. Il sombra à nouveau dans les ténèbres, et la pression qu’il exerçait sur elle se relâcha. Elle s’arracha au sol, vacillante, et courut sans se retourner, les muscles en feu.

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