Chapitre 2
Famille par le sang, étranger par l’âme.
Aël retint un soupir. L’air était si tendu qu’il semblait ralentir le temps, comme si un plaisantin s’amusait à étirer les minutes en heures pour mieux le tourmenter. Devant lui, la table croulait sous les plats aux arômes enivrants. Il mordit dans un morceau de poulet caramélisé au miel, accompagné de légumes fondants. L’explosion de saveur aurait pu le ravir, si son estomac noué ne refusait tout plaisir.
Le silence s’étirait, pesant comme un jugement. Aël sentait le regard de son père, mais c’était celui de Riwall qui le mettait à cran : un sourire en coin, presque amusé. Il savourait chaque seconde de ce malaise. Assis avec une élégance étudiée, son demi-frère faisait mine de contempler la vaisselle d’or, ses doigts effleurant le rebord de son verre avec une lenteur calculée.
La pièce, d’ordinaire réservée aux diplomates, lui parut soudain trop grande pour trois. Chaque détail — boiseries sculptées, tapisseries brodées d’or, lustres étincelants — semblait théâtral, comme si son retour devait être mis en scène, scruté, évalué. Aël se demanda ce qu’on attendait de lui. Une parole ? Un geste ? Une erreur ?
— C’est Dixtys qui a orchestré cette tentative d’assassinat, lâcha Urien en portant son verre à ses lèvres. Les soldats infiltrés parmi ceux des Rochevès étaient les siens.
Aël reposa ses couverts, l’appétit définitivement coupé.
— Comment pouvez-vous en être sûr ?
— Nous avons arrêté plusieurs espions. Ils ont profité de ton absence du palais et de ton… manque de prudence, dit Urien en caressant sa barbe. Enfin, l’essentiel est que tu sois en vie. Même si je me demande comment tu t’en es sorti sans égratinure. Tu n’as jamais brillé par ton adresse au combat.
— Vous savez, père, peut-être Aël a-t-il simplement été protégé par les cieux, intervint Riwall. Il faut croire que de grands desseins l’attendent… même s’il ne les a jamais vraiment mis en lumière.
Aël serra les dents. Il n’avait pas la patience pour les piques aujourd’hui. Hors de question de raconter ce qui s’était réellement passé dans la forêt.
— Je ne comprends pas. Pourquoi le roi Dixtys prendrait-il le risque d’un conflit ouvert avec nous ?
— La bêtise des gouvernants d’Axarion n’a rien d’une nouveauté, répondit Urien d’un ton sec. Nous en reparlerons demain, lors du conseil.
Il tendit sa coupe. Un serviteur s’empressa de la remplir.
— Pendant ton absence, nous avons progressé dans les négociations avec Eokolios, reprit Riwall.
Son sourire s’élargit. Aël frémit. Les pourparlers duraient depuis des mois ; ce n’était un secret pour personne. Mais, dans un élan égoïste, il avait espéré qu’aucun accord ne serait trouvé.
— Quels en sont les termes ? demanda-t-il.
— Impatient, n’est-ce pas ? dit Riwall. Rassure-toi… Il paraît que la princesse Galatéa d’Eokolios est d’une telle beauté qu’elle fait la fierté de son royaume. Bon nombre de prétendants se bousculent à ses pieds. Mais c’est toi, mon cher frère, le petit chanceux qui l’aura dans son lit.
Aël attrapa son verre. Sa main trembla. Le liquide rosé se répandit sur la nappe blanche, comme une tache de sang.
— Riwall, cela suffit, trancha Urien d’une voix glaciale. Le sujet sera aussi évoqué demain.
Riwall lui adressa un clin d’œil. Les doigts d’Aël se crispèrent sur les accoudoirs de son fauteuil. Une boule se forma dans sa gorge.
— Père, le voyage a été long, dit-il. J’aimerais regagner mes appartements.
Urien acquiesça d’un signe de tête. Soulagé, Aël se leva, fit une révérence et quitta la pièce, le parfum du miel et du vin encore mêlé à l’amertume qui lui collait au palais.
Aël s’installa sur le rebord de la fenêtre, un coussin moelleux calé entre son dos et le mur. La saison des pluies venait de commencer, et les gouttes frappaient le verre avec force. Les éclairs illuminaient brièvement les pierres sombres, révélant les sillons creusés par le temps.
Sur le chemin du retour, lui et sa garde avaient croisé des silhouettes trempées : paysans et voyageurs en détresse, routes inondées, arbres arrachés, roues brisées, carrosses embourbés. Le chaos semblait s’être invité partout.
Il se savait chanceux, à l’abri de ces tracas que le peuple affrontait chaque jour. Pourtant, il aurait préféré être ailleurs. Chez Hérik. Chez ceux qu’il considérait comme sa vraie famille.
Ce séjour avait été parfait. Si l’on excluait la tentative d’assassinat dans la grande forêt de Sidora. Je devrais être mort, songea-t-il en passant une main sur son torse.
Il saisit un fusain et un carnet, traça quelques lignes à la lueur d’une bougie. Son esprit, toutefois, restait prisonnier des souvenirs récents.
Hérik avait toujours eu ce goût pour l’extraordinaire. Il suffisait qu’un vieux conte parle de créatures oubliées pour qu’il s’enflamme. Cette fois, c’était le cerf blanc. Une légende, disait-il, née dans les murmures des anciens. Aël, lui, n’y croyait pas. Il avait haussé les épaules, l’air blasé. Un cerf, même blanc, restait un cerf.
Mais Hérik avait insisté. Avec ce regard qui disait : Et si c’était vrai ? Alors Aël avait cédé, plus par amitié que par conviction. Ils s’étaient séparés en deux groupes pour mieux ratisser la forêt. Une précaution inutile, pensait-il alors.
Et pourtant, la bête était là. Surgie du brouillard comme un rêve fiévreux. Immense, majestueuse, une fourrure éclatante. Même les chiens avaient hésité avant de se lancer.
Puis tout avait basculé. Une embuscade, rapide et brutale. Des cris, du sang, des corps. Et, au milieu du chaos, des hommes de la garde royale — du moins, ceux qui prétendaient l’être — venus pour lui ôter la vie.
Si j’avais été plus vigilant… Un frisson le parcourut.
La suite se noyait dans un brouillard mental. Chaque souvenir lui échappait comme de l’eau entre les doigts. Il ne restait qu’un visage.
Une femme.
Des cheveux roux, des taches de rousseur éparses, et surtout, ces yeux. Bleus comme un ciel d’été, d’une clarté qui apaisait sans un mot. Elle l’avait sauvé. Il en était certain. Ses blessures, pourtant profondes, avaient disparu sans laisser de trace.
Et il y avait ce parfum. Subtil, insaisissable. Un mélange d’humus humide et de fleurs sauvages. L’odeur de la forêt après la pluie. Chaque fois qu’il y repensait, il lui semblait de nouveau sentir cette fragrance autour de lui, douce et enveloppante, assez vive pour lui faire croire qu’elle se tenait encore à ses côtés.
Il était retourné dans la forêt, quelques jours plus tard. Seul. L’espoir au ventre, le cœur battant. Elle n’était plus là. Ni empreinte, ni souffle. Rien.
Hérik avait haussé les épaules. Tu as rêvé, Aël. Peut-être. Mais au fond de lui, une sensation résistait. Une certitude tenace.
Elle existait. Et il la retrouverait.
Il devait savoir.
*****
La salle du conseil était déjà pleine. Même le général Valis Rogard s’y trouvait, lui qui assistait rarement aux réunions. Un frisson parcourut Aël lorsqu’il s’approcha de cet homme immense, capable de lui briser le cou d’une main.
Il s’installa, le regard attiré par la peinture face à lui, tandis que les conseillers débattaient avec animation. Une scène figée de la bataille d’Arkala. Celle qui avait mis fin à la guerre contre le royaume de Pirn. On y voyait Urien, juché sur son étalon blanc, brandissant la tête du roi Théonis III.
Mais la réalité était plus cruelle encore. Un parfait exemple de trahison familiale.
Qui sait si, un jour, ma propre tête ne sera pas brandie sur un tableau, portée par Riwall, songea-t-il, l’estomac noué — juste au moment où son demi-frère fit son entrée.
Riwall le toisa avec un sourire en coin, puis s’adossa contre un mur, derrière la place du roi. Celui-ciarriva à son tour, escorté de ses gardes. Un silence solennel envahit la pièce.
Le conseiller Izold se racla la gorge et déplia un parchemin.
— À l’ordre du jour : la menace du royaume d’Axarion. Général Rogard.
Aël vit toutes les têtes de l’assemblée se tourner vers Valis Rogard, comme un seul homme.
— Dixtys cherche du soutien à l’étranger. Comme à Pirn, où les rebelles progressent. De source sûre, des émissaires sont envoyés dans chaque village d’Axarion pour recruter des soldats.
— Vous croyez vraiment que Dixtys veut la guerre ? L'avez-vous déjà vu lever une armée ? intervint un conseiller.
— Ce n’est pas seulement une armée qu’il faut craindre, mais leurs idées. La fille du seigneur Alivès, par exemple, à fu avant son mariage, répondit un autre. Si nous laissons passer cela, combien de jeunes filles suivront son exemple ?
— C’est vrai. Elle a toujours été sotte et pense qu’Axarion la rendra libre, ajouta Alivès en se passant une main sur son visage blême.
— Elle peut bien être sotte. Sa fuite reste un symbole. Et un bien mauvais exemple à offrir au reste du peuple, conclut Izold.
Aël vit les conseillers hocher la tête, satisfaits d’avoir enfin trouvé un prétexte commun. Il retint un soupir. La dualité entre Sidora et Axarion durait depuis des siècles : chaque génération rallumait le brasier. Tout prétexte suffisait, fût-il aussi fragile que la fugue d’une jeune fille.
Il ne le dirait jamais, mais Aël comprenait ceux qui fuyaient. Le royaume se targuait de préserver l’ordre, mais son esprit restait figé. Ici, tout pesait : les gestes, les mots, les rêves. Là-bas, on promettait la liberté d’être, de vouloir, sans jugement. Illusion peut-être, mais il comprenait ceux qui préféraient l’illusion à l’asphyxie. Lui-même étouffait. Lentement. En silence. Comme tant d'autres.
— Et il n’y a pas que la fuite des femmes qui posent problèmes. Même sans lever une armée, ils affaiblissent la nôtre. Chaque fugitif est un soldat de plus pour leurs rangs, dit Rogard.
— C’est un problème global. Chaque femme qui fuit n’engendre pas de nouveaux sujets. Chaque bâtard, chaque marginal qui s’installe là-bas, c’est une main de moins pour nos champs, nos armées, notre économie, reprit Izold. Ils nous volent, nous dépouillent de notre autorité. C’est une insulte contre notre pays.
Le roi n’avait pas dit un mot. Il écoutait, les mains jointes, le regard lointain. Aël, lui, l’observait. Et dans ce regard, il décelait une lueur calculatrice. Il avait déjà choisi. La guerre. Les conseillers s’agitaient, persuadés d’influencer sa décision. En vérité, ils ne faisaient que lui offrir des parures de vertu pour couvrir son ambition.
— Alors qu’il en soit ainsi, dit enfin Urien. Axarion est une menace pour la paix du royaume. Et j’ajouterais ceci : la tentative d’assassinat contre le prince héritier, contre mon fils. C’est notre destruction qu’ils cherchent. Cela ne peut rester impuni.
Aël sentit une sueur froide couler le long de son dos. Il savait que son père finirait par s’en servir.
— Il n’y a jamais eu de preuve que les tentatives venaient d’Axarion ! Et la diplomatie serait sans doute plus utile qu’une guerre. Si nous voulons empêcher les départs, renforçons les frontières. Si nous voulons soutenir notre économie, ouvrons-la. Les femmes pourraient travailler. Notre armée ? Elle pourrait accueillir davantage d’étrangers. La guerre est une solution extrême. Réfléchissons davantage, je vous en conjure, lança le conseiller Cornely, le visage rougi par l'émotion.
Un silence pesant s’installa. Certains échangèrent des regards outrés, d’autres baissèrent les yeux, comme s’il avait blasphémé. Aël sentit son cœur s’emballer. Cornely disait tout haut ce qu’il n’osait dire. Mais il savait déjà que ces mots ne feraient que précipiter le courroux du roi.
— Tu es bien hardi, conseiller Cornely, de suggérer que nos ennemis n’en sont pas, répondit Urien d’une voix glaciale.
— Ouvrir nos portes aux étrangers ? Laisser les femmes s’emparer des métiers des hommes ? Ce sont les idées d’Axarion ! Êtes-vous leur complice conseiller Cornely ? s’offusqua Izold.
— Je prends à cœur les intérêts de mon pays. Nous sortons à peine d’une guerre, répondit-il, la voix vacillante.
Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Aël, comme tous ici, savait qu’il avait été trop loin.
— Ce n’est pas la première fois que tu prends la défense d’Axarion. Tu as toujours eu un lien particulier avec ces contrées, je me trompe ? demanda Urien.
— Certains de mes ancêtres y sont originaires, mais je ne vois pas le rapport, votre majesté.
— La guerre entre nos royaumes est inévitable. Il en a toujours été ainsi.
Cornely releva la tête et planta son regard dans celui du roi, les lèvres tremblantes.
Courageux et suicidaire, songea Aël.
— Tout ceci est absurde. Nous ne pouvons empêcher les gens de fuir s’ils le désirent. Ce sont des êtres prisonniers de nos politiques trop rigides. Et justifier une guerre au nom de mœurs différentes ou de crimes sans preuve me semble relever de la folie.
Aël ferma les yeux.
— Vous me facilitez la tâche, conseiller. Je me demandais quand vous révéleriez votre perfidie au grand jour, intervint Riwall.
Les mains d’Aël commencèrent à trembler.
— Je donne seulement mon opinion. Est-ce que ça aussi est interdit ?
— D’après les espions capturés par les Ombres Écarlates, c’est bien plus qu’une opinion, répondit Riwall, un sourire en coin.
Aël le vit contourner la table, lentement, comme un prédateur. Ses mains se posèrent sur les épaules de Cornely, figé, les yeux hurlant de peur. Un frisson brutal traversa Aël.
— Ces espions n’ont rien voulu dire au début, mais vous savez comment ça se passe… Avec un peu d’aide, ils finissent tous par parler, reprit Riwall.
Cornely devint livide, figé dans une terreur qu’il ne parvenait plus à dissimuler.
— Ils m’ont donné des informations très intéressantes sur vous et vos petites manigances avec certains seigneurs d’Axarion. Et le roi lui-même. C’est que vous êtes un homme important.
— S’il vous plaît, sire, dit-il d’une voix faible en regardant Urien. Je vous suis fidèle depuis toujours. J’ai toujours agi dans l’intérêt du royaume.
— Tu as une drôle de façon de prouver ta loyauté, ricana Rogard.
Aël commençait à avoir la nausée. Cornely n’était pas un sot. Il avait longtemps incarné cette voix mesurée, celle qui retenait le royaume au bord du gouffre. Autrefois, on l’écoutait. Mais les voix dissidentes s’éteignaient, une à une. Son père y veillait.
— Tu sais ce qu’on fait aux petites fouines ? dit Riwall, une lueur démente dans le regard.
— Je… je….
— Je quoi ? Un petit effort ! encouragea-t-il.
On leur crève les yeux, pensa Aël, la gorge serrée.
Riwall lâcha un long soupir et sortit une dague d’un geste théâtral. Le hurlement de Cornely lui déchira les tympans.
Puis, on leur coupe les oreilles. Ses doigts se crispèrent contre le bois de la table, si fort qu’il craignit de les briser. Il détourna le regard, mais celui de son père le cloua sur place. Urien n’avait jamais eu besoin de mots pour imposer sa volonté.
Cela forge le caractère.
Cela fera de toi un homme.
Un roi ne doit pas faire preuve d’état d’âme.
Ces phrases, il les avait entendues mille fois. Elles raisonnaient en lui comme une litanie, gravées à coups de cris et de lames.
Cornely tenta de supplier. Enfin, c’est ce qu’Aël crut. Les sons qui s’échappaient de sa bouche, entre bave et de sang, n’avaient plus rien d’humain.
— Tu sais ce qu’on fait à ceux qui rapportent des informations à l’ennemi ? lança Riwall, presque joyeux.
On leur arrache la langue. L’odeur métallique du sang lui monta aux narines.
La tête de Cornely s’écrasa contre la table dans un bruit sourd.
— Ce n’est pas le moment de te reposer. Je n’en ai pas fini avec toi !
Puis, on leur coupe les mains.
Un conseiller détourna la tête pour vomir. Aël aurait voulu l’imiter.
— Ne meurs pas maintenant ! s’exclama Riwall en lui donnant des claques. Tu ne m’as pas encore dit quelle était la sentence finale réservée au traître…
Après un moment interminable, il haussa les épaules face au silence de l'homme et reprit sa dague. Il trancha sa gorge avec une lenteur exagérée, puis jeta le corps, qui heurta un conseiller pétrifié avant de s’effondrer au sol. Riwall essuya sa lame sur la tunique d’un soldat immobile.
Aël, les mains crispées sur la table, se retint de fuir à toutes jambes loin de ces fous à qui il était apparenté. Il regarda le cadavre glisser, laissant des traces rougeâtres sur la pierre avant d’être traîné à l’extérieur.
— Qu’on nettoie cette table. Nous avons encore beaucoup à discuter, dit Urien.
Et la réunion reprit. Comme si rien ne s’était passé.

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