Chapitre 3
Une décision peut sauver une vie, ou condamner un peuple. Moi, forgée dans les cendres d'un tel choix, j'ai été élevée par la solitude et armée par la colère. Alors, je choisirais de me battre, peu importe l'avenir.
Dans son abri sommaire — un assemblage de planches disjointes, de terre battue et de feuillage tressé qu'elle avait construit autrefois avec Doaris — Nérys s'affairait à la fabrication de flèches. Ses mains expertes liaient des tiges de bois à des pointes taillées dans l'os et la pierre, glanés lors de ses excursions hors du lac. Ce travail minutieux lui offrait une échappatoire. Un silence intérieur où ses pensées cessaient de tourbillonner.
Mais aujourd'hui, sa concentration vacillait. La lame entailla son doigt. Elle soupira, banda la plaie d'un tissu. À cet instant, un parfum familier aux accents de jasmin et de cèdre se répandit autour d'elle.
— Qu'est-ce qui te préoccupe ? demanda une voix douce.
Nérys releva la tête vers l'arrivante. La lumière de l'astre glissait sur sa peau, révélant une beauté trop calme, trop parfaite. Ses cheveux argentés descendaient en cascade jusqu'au sol, ondulant au rythme du vent. Ses yeux, d'un bleu profond, la fixaient avec tendresse.
Doaris lui saisit la main et retira le pansement de fortune. De fins filaments d'une blancheur éclatante jaillirent de ses doigts, entourant la blessure avant qu'elle ne se referme.
— Alors, dis-moi, murmura-t-elle en replaçant une mèche derrière l'oreille de Nérys.
— Des hommes sont venus s'en prendre à Ozdal, il y a plusieurs jours. Presque tous sont morts, confia-t-elle.
— Pourquoi cela te perturbe-t-il autant ?
— J'ai utilisé la magie pour sauver l'un d'eux... souffla-t-elle.
— Ah, je comprends. Et tu le regrettes...
Nérys se mordit la lèvre. Cette décision tournait en boucle dans sa tête depuis ce jour.
— Et si j'avais fait une erreur ? La voix est apparue... Et Céleste semblait vouloir aussi que je le sauve. Sauf que... je ne pense pas que c'était une bonne idée.
Elle perçut une raideur soudaine chez Doaris. Chaque fois que la voix était mentionnée, son comportement devenait étrange, presque fuyant. Nérys s'apprêta à l'interroger une fois encore, puis se ravisa.
— J'ai encore dû l'imaginer, lança-t-elle.
— Inutile de te torturer l'esprit. Nous sommes parfois les auteurs d'actes qui dépassent notre volonté. Parfois, ces gestes servent un dessein plus vaste, que nous ne pouvons saisir. Peut-être existe-t-il une raison valable à ton choix... ou alors aucune. Et c'est ainsi.
Nérys ferma les yeux. Se nourrir, dormir, parcourir l'immensité sylvestre : tel était son quotidien. Lorsqu'il le fallait, elle repoussait les importuns de la forêt. Mais face à l'inconnu, elle perdait ses repères.
— Je sais ce qui te tourmente, murmura Doaris. Tu crois avoir fait un choix semblable à celui de ta mère... Mais les circonstances sont différentes. Seul l'avenir dira si sauver cette vie, aura des répercussions.
— Je ne suis pas aussi idiote que Lara ! Jamais je ne ferais l'erreur de me rapprocher d'un étranger, répliqua Nérys.
Sa mâchoire se crispa. Une chaleur venimeuse s'insinua sous sa peau. Comment osait-elle dire ça ? Rien, absolument rien, ne pourrait égaler la folie de sa mère.
— Tu es dure. Ta mère avait bon cœur. Elle pensait faire ce qui était juste. Et son choix a été soutenu par d'autres. Qui aurait pu prédire la suite ?
— Oui, personne n'aurait pu deviner qu'ils allaient se faire massacrer, et que je resterais seule.
— Tu n'as jamais été seule, Nérys.
— Tu crois ? répondit-elle entre ses dents.
Certes, Doaris venait la voir autant qu’elle le pouvait. La louve et l’aigle lui tenaient souvent compagnie. Voilà. Pas de famille. Pas d’amis. Pourquoi ne le comprenait-elle pas ? La croyait-elle heureuse de son sort ? Peut-être que c’était plus simple ainsi.
— Et cet homme… peux-tu m’en dire plus ? reprit Doaris, la voix teintée de curiosité.
— Non. Juste un chasseur attaqué par ses propres compagnons.
— J’espère que tu as pris tes précautions.
À croire qu’elle ne me connaît pas après toutes ces années.
— Il avait perdu connaissance.
Elle se détourna. L’homme avait repris conscience, juste assez pour la voir, avant de s’évanouir de nouveau. Il ne se souviendrait probablement de rien. Inutile d’inquiéter Doaris avec ce détail.
— Tu dois te montrer prudente. Le roi de Sidora…
— Je sais, je sais ! Personne n’entrera ici tant que j’en serai la gardienne.
Toujours obsédée par la sécurité, Doaris ne cessait de marteler ses mises en garde. Elle n’était plus une enfant à protéger, mais une femme prête à défendre son héritage. Quand le comprendrait-elle ?
— Il ne reviendra pas. Et s’il le fait, je le tuerai.
— Ce n’est pas la peine d’en arriver là.
— Assez parlé de ça, trancha Nérys d’un ton ferme.
Doaris se leva avec grâce et scruta l'horizon, la mine soucieuse.
— Je dois partir maintenant. Prends bien soin de toi.
— Comme toujours.
Elle la prit dans ses bras et souffla à son oreille :
— Des jours sombres s'annoncent. Je ne sais ni quoi, ni où, ni quand… alors reste sur tes gardes.
— De quoi tu parles ?
— Je n’ai pas le droit d'en dire de plus, murmura-t-elle, évitant son regard.
Nérys sentit la frustration monter, mais Doaris s’éloignait déjà vers son effigie. Son corps se dissipa dans un voile de brume argentée.
— Tu ne peux pas partir comme ça ! Reviens ! cria-t-elle.
Rien. Le silence.
Comment osait-elle disparaître ainsi sans lui donner plus d’informations ? Que devait-elle faire maintenant ? Et si avoir sauvé cet homme était lié à ce danger ? Avait-elle commis une erreur ? Oui. Elle aurait mieux fait d’écouter son instinct.
Son regard s’attarda un instant au centre du lac, où se dressait, sur un îlot, un arbre d'une blancheur immaculée. Ses branches tortueuses étaient recouvertes de feuilles aux teintes automnales, bien que le lac de Faëlan fût un lieu hors du temps, où aucune saison ne régnait.
Son cœur se mit à battre plus fort. L'Aétherios. Un arbre pour lequel le commun des mortels serait prêt à tuer, ne serait-ce que pour obtenir un fragment de sa magie. La mise en garde de Doaris le concernait forcément.
Le seul à connaître son existence était ce traître. Et il sait qu’il ne peut pas venir ici sans un gardien. Aurait-il trouvé une solution ? songea Nérys en se massant le front pour apaiser la migraine naissante. Reprends-toi. Ça ne sert à rien de céder à la panique. Il est possible que les propos de Doaris n'aient aucun rapport avec ça.
Elle prit la décision de se rendre sur la tombe de sa mère, repoussant ses réflexions à plus tard. L’avoir évoqué plus tôt, lui avait fait réaliser qu’elle ne s’y était pas rendue depuis longtemps.
Sur le chemin, elle s’arrêta pour cueillir des fleurs sauvages. Le mausolée circulaire se dressait sur une colline baignée d’ombre et de lumière. Sous les fenêtres en arc ouvert, des fleurs avaient pris racine, apportant une touche de vie. Une odeur ambrée flottait dans l’air, apaisant un peu son esprit.
À l’intérieur, les rayons du soleil infiltré mettaient en évidence le nom gravé en lettres d’or sur la stèle centrale : Elara Corydalis, la première gardienne. Nérys pouvait presque entendre les murmures des défunts. Un frisson la parcourut.
Elle se dirigea vers la droite, monta les quelques marches menant à la rangée où sa mère reposait. Elle y déposa le bouquet, sans un mot.
La mélancolie s'immisça dans son cœur alors qu'elle imaginait ce que sa vie aurait pu être, si elle avait grandi avec sa mère, son père, et parmi son peuple. Elle abhorrait venir ici, car cela éveillait un bonheur éphémère, aussitôt balayé par la réalité de sa solitude — et réveillait le chagrin d'une existence illusoire.
Nérys se précipita à l’extérieur alors que ses larmes menaçaient de couler. Elle regarda autour d’elle, le souffle court. Ses mains tremblaient légèrement. Elle les serra contre sa poitrine, comme pour retenir ce qui menaçait de se briser en elle.
Quelle idée d’être venu ici encore. Je dois m’occuper. Et vite.
Son attention se porta sur le bois en contrebas de la colline. Les paroles de Doaris lui revinrent : si un danger était à l’œuvre, elle devait se préparer. Elle dévala la pente, désireuse de s’éloigner de cet endroit.
La protection des arbres, l’odeur boisée et terreuse diminuèrent ses tourments. Elle s’enfonça plus profondément dans la forêt, jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait.
Face à elle, un buisson d’Idryliss. Les multiples pétales ovales étaient d'un bleu translucide, et le bouton irisé scintillait sous la lumière tamisée de l’après-midi, filtrée par la canopée. Selon Doaris, ces fleurs étaient une expérimentation de la déesse Qharris — un essai divin dont le résultat n’avait pas eu l’effet escompté.
La légende racontait qu’un jeune Edoryen, en quête d'un présent pour sa mère, avait cueilli une de ces fleurs lors de la cérémonie des dons. Sa mère, friande d’infusions florales, croyait dur comme fer en leurs vertus, persuadée qu'elles offraient jeunesse et beauté éternelles. Malheureusement, ce jour-là, on découvrit que l’Idryliss était un poison.
Alors qu’elle les cueillait avec soin, un bruissement dans son dos la fit sursauter. Elle se redressa, saisit le poignard fixé à sa taille, prête à affronter une menace. Mais c'était juste Céleste, qui s’avançait vers elle, un piège entre les crocs — l’un de ceux qui brisait les pattes des animaux.
— Tu m’as fait peur ! s'exclama-t-elle. La prochaine fois, évite de surgir par-derrière !
Elle relâcha la tension dans ses épaules. Il n’y avait aucun danger ici. L’avertissement de Doaris l’avait plus troublée qu’elle ne voulait l’admettre.
Céleste déposa l’objet à ses pieds et la fixa de ses yeux dorés.
— Je suppose que je dois vérifier s'il y en a d’autres ?
La louve se dirigea aussitôt vers la sortie du bois, s’arrêta, puis se retourna, comme pour l’inviter à la suivre.
— Tu me prends vraiment pour une esclave, lui lança-t-elle.
Mais un sourire se forma sur son visage. Elle se hâta de terminer sa cueillette, ramassa le piège — qui pourrait lui être utile un jour — puis suivit Céleste.

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