Chapitre 4

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Le passé n’est jamais mort. Le temps n’efface rien : il polit la haine, la rend tranchante, prête à frapper quand l’heure viendra.

Assis à son bureau, Urien parcourait les rapports de ses espions, les yeux brûlants de fatigue. La nuit n’avait rien apaisé. Ses pensées tournaient encore, acérées. La guerre contre Axarion occupait tout son esprit, bien que ce jour marquât aussi l’arrivée de la princesse Galatéa, gage d’une nouvelle alliance.

Il posa un parchemin, s’étira. Le fauteuil devant la cheminée où crépitait le feu, l’attirait — promesse de repos. Il ne céderait pas. Urien ne cherchait pas la chaleur. Il attendait l’heure. Dans sept jours, l’armée marcherait. Mois après mois, il avait préparé ce moment : il possédait les hommes, les armes, les richesses. Rien ne l’arrêterait.

Des images revenaient, gravées au fer : son père arraché par les soldats d’Axarion, des amis disparus, des maisons écroulées, la faim et la maladie dévorant son village. Sa mère, elle, n’avait pas survécu au chagrin.

La paix signée autrefois n’avait été qu’une farce. Son prédécesseur, Piarick, s’était vautré dans le luxe et avait vendu son peuple. Des fils, des pères, livrés par milliers à Axarion, sacrifiés dans des guerres lointaines.

Urien serra les poings. Dixtys et son père avant lui avaient semé trop de malheurs. La vengeance était tardive, mais elle viendrait. Et l’Histoire retiendrait son nom.

Durant l'après-midi, Urien se tenait dans la cour principale avec ses deux fils. Une haie de soldats, glaives au côté, bordait l’allée de hêtres, tandis que le carrosse s’engageait.

C’était une cabine en bois bleu, finement sculpté, orné de dorures, tiré par quatre chevaux noirs comme l'ébène. Un escadron de la garde royale de Sidora escortait l'attelage, tandis que les étendards claquaient au vent : le phénix couronné d’or sur fond noir pour Sidora, le soleil cousu de fils d’argent sur fond bleu nuit pour Eokolios.

Le carrosse s'immobilisa devant l'assemblée : famille royale, membres du conseil, bataillon de domestiques.

La porte s'ouvrit, révélant une jeune femme d'une beauté envoutante. Ses longs cheveux noirs, tressés avec art, contrastaient avec la blancheur de son visage. Mais son apparence frôlait l’excès : bijoux criards, robe éclatante et provocante, dévoilant sans retenue sa peau et les courbes de sa poitrine.

— Par tous les dieux… chuchota un conseiller, aussitôt réprimandé par le regard d’Urien.

Dans les rangs, les murmures se multipliaient. Des domestiques échangeaient des œillades scandalisées. Même quelques soldats détournèrent brièvement le regard, mal à l’aise.

Urien serra les dents. Quelle idée de se présenter ainsi ? Elle piétine déjà nos usages. Il faudra lui apprendre vite, avant qu’elle n’entache la dynastie.

— Aël, dit-il d’un ton sec.

Le prince s’avança, raide comme la pierre. Sa nervosité n’échappa à personne. Les conseillers chuchotaient encore — l’union semblait mal engagée, et Urien le savait. Mais il n’avait eu d’autre choix : il fallait agir, couper court aux rumeurs qui entouraient son héritier. Forger des alliances pour renforcer le pouvoir.

Aël revint, Galatéa à son bras. Elle s’inclina avec une grâce inattendue.

— Votre majesté, c’est un honneur. J’espère que l’amitié de nos deux royaumes portera grandeur et prospérité.

Sa voix claire et mélodieuse fit taire l’assemblée un instant.

Urien s'approcha, fit un geste courtois pour l'inviter à se redresser.

— Venez, ma chère. Votre voyage a dû être épuisant.

*****

Le lendemain, alors que la nuit enveloppait la capitale, la lumière dorée des chandeliers baignait la grande salle de réception d'une chaleur accueillante. Sous les voûtes de verre ouvertes sur les cieux, les rires et les conversations se mêlaient aux mélodies d'un orchestre. Les saveurs exotiques d’Eokolios s’associaient aux délices traditionnels de Sidora, répandant un parfum appétissant dans l’air. Les invités semblaient enchantés de cette soirée.

Urien, bien qu’aspirant à fuir ces mondanités, devait endosser son rôle de souverain. Entouré des figures éminentes du gouvernement et de l’aristocratie, il savait que bals et banquets, malgré leur superficialité, étaient indispensables au maintien des alliances. L’abondance d’alcool et l’atmosphère décontractée avaient souvent le pouvoir de délier les langues — et parfois, de faire surgir des vérités que nul n’aurait osé confier à jeun.

Son attention se porta vers le futur couple princier. Aël ne montrait guère d'enthousiasme à engager la conversation avec sa fiancée. Cette inertie l’exaspérait. Il fixa son fils, attendant un signe, un regard, une once de conscience du rôle qu’il devait jouer. Rien. Juste ce visage fermé, penché sur une assiette qu’il n’avait même pas touchée. Urien leva son verre, le vida d’un trait. Il devait vraiment tout faire lui-même.

— Comment se porte votre père ? demanda-t-il à la princesse Galatéa, dont les joues trahissaient moins l’émotion que les effets d’un énième verre.

Les rapports de ses espions décrivaient le roi d'Eokolios comme un père protecteur envers ses fils — une faiblesse qu’Urien comptait bien exploiter. Galatéa partageait-elle une proximité similaire avec lui ?

— Très bien, répondit-elle. Il regrette de ne pas avoir pu se déplacer et attend avec impatience votre rencontre.

— Rencontre qui se tiendra lors de votre mariage, assurément, déclara-t-il en levant son verre.

Galatéa lui adressa un sourire ravissant. Les convives imitèrent le geste du roi, acclamant la future union dans un concert de cristaux et de flatteries.

— Je n’ai jamais eu le loisir de visiter Eokolios. Il faut dire que ce pays ne fait pas beaucoup parler de lui. C’est une aubaine pour vous de vous unir à la famille royale de Sidora et de sortir ainsi votre pays de l’ombre.

Urien se tourna vers son premier conseiller, Izold. Ses doigts se resserraient sur sa coupe. Quel manque de tact. Il l’avait pourtant averti de limiter sa consommation d'alcool lors des événements officiels. Loyal, certes. Utile, souvent. Mais ce genre de remarque, devant la princesse, était inacceptable.

— En effet, répondit Galatéa sans se départir de son calme. Eokolios est un royaume modeste, mais il n’en reste pas moins puissant et prospère. Si une alliance a été envisagée, c’est que le vôtre y trouve un intérêt. À commencer par nos minerais, essentiels à la fabrication d’armes. Et notre position géographique, bien évidemment.

— Vous avez totalement raison, chère princesse, intervient Urien. Une alliance ne fonctionne que si les deux parties trouvent y trouvent leur compte.

Elle acquiesça, un nouveau sourire effleurant ses lèvres. Urien, surpris, perçut derrière son allure frivole une intelligence dissimulée.

Si la reine n’était plus de ce monde... alors peut-être… Non. Je ne dois pas l’envisager. Ce n’est qu’une distraction inutile. J’ai tant à faire encore.

Alors qu’il chassa ses pensées, Urien aperçut Riwall, captivant l’attention de la princesse malgré la distance qui les séparait. Le roi fronça les sourcils. Une discussion s’imposait. Il le connaissait trop bien son fils pour ignorer ce qui se préparait. Peu lui importait ce qui se jouait dans l'intimité, mais c'était différent en société. Les commérages parcouraient le royaume plus vite que les oiseaux, jusqu’à enflammer les conversations des paysannes.

— Aël, dit-il d'une voix puissante qui attira l'attention de la moitié des invités.

Enfin, son fils tourna la tête vers lui. Une lueur d’incompréhension traversa son regard. Urien refréna un soupir. Ce désintérêt affiché l’exaspérait.

— Je compte sur toi pour faire découvrir le palais et les jardins à la princesse dès demain.

— Oui, père. J'en serais très heureux.

D’un discret mouvement de tête, il lui ordonna de prêter attention à sa promise. Aël s'exécuta aussitôt. Urien vit Riwall croiser les bras — ce petit geste, chez lui, valait défi. Impertinent. Insolent. Et fier de l’être. Il serra les dents. Il n’a pas été assez brisé. Trop de liberté. Trop de complaisance.

Le repas prit fin. Les invités patientèrent pendant que les domestiques dégageaient les tables pour laisser place aux danseurs. Urien fit signe à son bâtard de le rejoindre.

— Je suis curieux de savoir quel crime vous m’attribuez ce soir, père.

Le souverain retint un rictus. Trop lucide. C’était cela, au fond, qui l’inquiétait.

— Un peu de subtilité envers la princesse serait bienvenue, Riwall. N’oublie pas où est ta place.

— Je ne lui donne que l’intention qui lui est due. Aël étant indifférent à ses devoirs, il faut bien que l’un de nous l'accueille comme il se doit.

— Écoute-moi bien, fils. Je ne tolérerai pas ta familiarité envers elle en public. Cette alliance est nécessaire. Ne gâche pas tout pour le simple désir d’agacer ton frère.

— Loin de moi cette idée. Galatéa sera bientôt ma belle-sœur. Il est normal que je souhaite faire sa connaissance, non ?

Urien le dévisagea. Riwall resta impassible.

— Dans six jours, la campagne contre Axarion commencera. Je veux que tu sois pleinement concentré. Aël restera ici pour superviser les affaires d'État avec Izold, ce qui lui donnera l'occasion de mieux connaître la princesse. Je te prie de garder tes distances.

Les traits de Riwall se durcirent. Impertinent, mais aussi ambitieux. Il est temps d’y remédier, avant qu’il ne me cause du tort. J’ai déjà trop tardé.

— Je reste d’avis que ce n’est pas une bonne idée. Et si sa faiblesse invite les autres à conspirer contre nous ? Ne serait-il pas plus sage…

— J’ai déjà entendu tes récriminations. Il s’en sortira. Et aucun mal ne doit lui arriver avant son mariage. La discussion est close, trancha Urien.

— J'espère que vos prédictions seront justes. Mais, souvenez-vous que je suis prêt à servir à sa place, déclara-t-il avec détermination.

— J’ai besoin de toi à mes côtés pour diriger les troupes. C’est là qu’est ta place.

Riwall l’observa, la mâchoire crispée.

— Vos désirs sont des ordres. Si vous n’avez plus besoin de moi… J’aimerais profiter un peu de la soirée, dit-il après un bref silence.

Les deux hommes conclurent leur échange d'un acquiescement tacite. Riwall s’inclina et rejoignit la foule, laissant le roi à ses pensées.

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