Chapitre 5
Il se fout de moi. Depuis toujours. Et moi, j’obéis. C’est ça, l’éducation réussie : quand un chien remue la queue pour se faire battre.
La conquête d'Axarion avançait avec une aisance déconcertante. Pris de court, le roi Dixtys, n’avait pu mobiliser ses troupes pour défendre les cités et hameaux épars. À la tête d'une escouade d'avant-garde, Riwall avait semé le chaos : garnisons décimées, villages réduits en cendres, routes coupées.
Après plusieurs semaines de chevauchées et de combats sporadiques, les forces armées se rassemblaient enfin devant la forteresse du souverain ennemi — dernier rempart avant la victoire.
Urien décréta le siège. Chaque poterne, révélée par un traître, fut surveillée. Quiconque tentait de fuir, était exécuté, et leurs têtes, catapultées par-dessus les remparts, suffisaient à dissuader les plus audacieux.
Riwall, au premier rang des affaires militaires, savait que son père misait sur une insurrection interne. Il comptait sur la faim, la peur et le désespoir pour pousser le peuple à ouvrir eux-mêmes les portes de Sarzonne, capitale d’Axarion.
Allongé sur son lit de camp, un bras replié derrière la tête, Riwall contemplait la toile grise et immobile de sa tente. Le silence du camp, interrompu par quelques hennissements lointains, lui pesait. En mal d’action, il s'était résolu à feuilleter un traité sur l’art de la guerre. Sans conviction. Les mots glissaient sur lui.
Il referma le livre d’un geste las, juste au moment où un soldat souleva le pan de la tente.
— Le roi requiert votre présence.
À peine l'homme disparu, Riwall bondit sur ses pieds.
— Enfin, souffla-t-il. Je ne me souvenais pas que la guerre pouvait être aussi monotone.
Il drapa sa cape, ceignit son épée, et quitta la tente d’un pas vif. Aël, lui, ne doit pas s’ennuyer, songea-t-il, la mâchoire crispée.
Il fendit la foule de soldats absorbés dans leurs tâches : certains aiguisaient leurs lames avec une concentration presque religieuse, d'autres brossaient les crins des chevaux couverts de poussière, tandis que les derniers murmuraient autour des feux, penchés sur des gamelles fumantes. Il rejoignit le point de commandement, une vaste tente dressée au centre du camp, où le roi et les officiers s’étaient déjà réunis.
Les conversations cessèrent net à son arrivée. Il ignora le regard réprobateur de son père, s’installa à la table des stratèges et posa ses bottes crottées sur le bois usé dans un bruit sourd.
— Alors, quelle est la suite des réjouissances ? lança-t-il, un sourire provocateur aux lèvres.
Le général Valis Rogard, d’une voix suave qui tranchait avec la tension ambiante, annonça l’exécution d'un conseiller de Dixtys pour traîtrise. Par chance, un autre félon se cachait encore parmi ses proches. La nervosité grandissait. Cette guerre éclair touchait à sa fin.
— Et je suis requis ici pour… ? demanda Riwall en rectifiant sa posture.
— J'ai une mission à te confier, dit Urien, l'attention rivée sur une carte.
Devant le silence, Riwall s'empara d'une carafe de vin et vida son verre d'un trait. Il examina ensuite le plan étalé devant son père.
— Prends une dizaine de soldats. À la tombée de la nuit, vous pénétrerez discrètement dans la cité. Dixtys doit rester en vie. C’est moi qui trancherai de son sort.
— Le roi sera bien gardé… sauf si ses hommes sont aussi loyaux que notre informateur. Mais dix hommes, c’est peu pour neutraliser les gardes du château et le capturer. Et ce seigneur… quel est son nom déjà ? Mérite-t-il vraiment votre confiance ?
— Je ne te confierais pas cette tâche si je doutais de tes capacités, rétorqua Urien sans le regarder.
Son visage demeurait impassible. Riwall savait son géniteur indifférent à l'idée de sa mort. Le flatter n’y changeait rien. À ses yeux, il ne valait guère mieux qu'un animal domestiqué. Comme Aël.
À la différence que le sang de son frère adoré, exempt de toute souillure, lui valait un traitement de faveur.
Mais même avec ses grands airs de roi stratège, Urien ne pourrait effacer son origine paysanne. Au plus grand plaisir de son bâtard.
— Vous pouvez disposer, dit Urien en désignant la sortie d'un léger signe de tête.
Les officiers supérieurs se levèrent aussitôt. Le vacarme des verres, le grincement des chaises, les murmures discrets envahirent la tente. Après leur départ, Riwall reprit :
— Pourquoi ce changement de tactique ? Ne devions-nous pas les assiéger jusqu'à leur reddition ?
— C'est exactement ce à quoi ils s'attendent, répondit Urien en quittant son siège.
Il se dirigea vers un tonneau, saisit une carafe de vin. Le dos tourné à son fils, il poursuivit :
— Et puis, il me tarde de rentrer. Laisser le royaume entre des mains inexpérimentées trop longtemps n’est pas envisageable.
Un ricanement s'échappa des lèvres de Riwall.
— Aël aurait-il causé du tort ? Pris des décisions qui vous ont déplu ? Je pensais qu’Izold veillait.
Urien se retourna et le fixa. Une ride, signe subtil de contrariété, était apparue entre ses sourcils.
— Tu ferais mieux de rassembler tes hommes et te préparer.
Devant cette fin de conversation évidente, Riwall s’inclina avant de sortir — même s’il brûlait de poser davantage de questions.
Qu'a bien pu faire mon imbécile de frère ? Pourtant, Izold ne l’aurait jamais laissé agir sans être sûr de l’approbation de père. Enfin… il finira bien par admettre qu’Aël n’a pas l’étoffe d’un roi.
*****
Au cœur des bois qui encerclaient de la capitale, un passage dissimulé menait à un tunnel oublié, creusé jadis pour fuir un siège. Ironie du sort : ce même tunnel allait désormais servir à attaquer ceux qu’il avait autrefois protégés.
Riwall et ses hommes s'y rendirent de nuit, glissant entre les troncs pour éviter les sentinelles ennemies. La trappe, enfouie sous un épais tapis de feuilles et de buissons, n’avait pas été ouverte depuis des années. Lorsqu’elle céda, un grincement strident résonna dans la forêt.
Une bouffée d’air vicié s’échappa. L'odeur de moisissure arracha une grimace à Riwall.
— Vous êtes sûr que c’est une bonne idée ? Il paraît que ce genre d’endroit abrite des esprits ou des créatures maléfiques…
— Tais-toi, Servan. Et obéis, répondit-il d’une voix sèche en posant son pied sur la première marche.
Il l’observa un instant. Plus qu'un compagnon d’armes, Servan était presque un ami — ou du moins un homme de main d’une loyauté indiscutable.
— Arrête d’écouter les histoires de ta grand-mère. Elle ne raconte que des balivernes.
Sans attendre de réponse, il s’enfonça dans les entrailles de la terre et fit signe à ses hommes de le suivre.
À la lueur vacillante d’une torche, Riwall scruta le tunnel, trop étroit pour permettre à plusieurs soldats d’avancer côte à côte. La pierre, rongée par le temps, était tapissée de mousse. Sous ses pas, des flaques de boue rendaient le sol glissant.
La progression était lente, laborieuse. Riwall avançait, l’épée tendue devant lui, prêt à parer la moindre menace. Derrière, le froissement des capes, le martèlement des bottes et les souffles retenus accompagnaient leur procession vers l’inconnu. C’est à la mort que je les mène tous. Comment le roi a-t-il pu oublier cet endroit ?
Dans ce labyrinthe souterrain, la distance parcourue restait incertaine. Après ce qui sembla une éternité, ils atteignirent enfin une lourde porte en bois. Le traître avait transmis les bonnes informations et laissé le verrou ouvert.
Riwall la poussa avec précaution. Un soupir discret lui échappa lorsque la porte s'ouvrit sans résistance.
Ils débouchèrent dans un cellier encombré de caisses et de tonneaux couverts de poussière. Les ombres dansaient sur les murs au rythme des flammes tremblantes. Le bâtard, ses sens aux aguets, fit un signe de la main : prudence absolue.
Il gravit les escaliers en tête, guidant ses hommes jusqu'à une sortie menant aux couloirs du palais. Il consulta une dernière fois le plan fourni par Urien, puis posa l’oreille contre une seconde porte. Aucun bruit. Aucun signe de patrouille.
D’après les informations recueillies, des gardes étaient postés le long des murs extérieurs et dans les hautes tours. D’autres veillaient sur le roi et l’aristocratie, retranchés dans les quartiers nobles. Les couloirs internes devaient être surveillés, mais Riwall restait confiant.
Il retint un rictus en songeant à Dixtys. Ce crétin n’avait même pas verrouillé les accès secondaires. À sa place, il aurait muré chaque issue, interrogé chaque serviteur, et dormi l’oreille collée au mur. En état de siège, la moindre faille était une invitation à la chute.
Les hommes de Sidora progressaient en silence. Chaque silhouette croisée s’effondrait avant d’avoir pu crier. Tantôt dissimulés par l'ombre des draperies, tantôt glissants comme des spectres entre les armures, ils atteignirent enfin le secteur résidentiel.
Riwall s’arrêta un instant, le regard fixé sur Servan. Le jeune soldat serrait son arme à s’en blanchir les phalanges. D’autres échangeaient des regards brefs, des hochements à peine perceptibles. Pas un mot. Juste cette tension suspendue, ce souffle retenu avant la débâcle.
Les lieux, éclairés par des candélabres, projetaient une lumière sur les portraits austères d'anciens souverains et les tapisseries défraîchies. Malgré les circonstances, Riwall s’attarda sur la beauté du décor. Une beauté ancienne, solennelle, à mille lieues du faste moderne de Sidora. Une fois le roi capturé, tout cela appartiendra à mon père. Comme s'il n’avait pas suffisamment de richesse.
Devant la porte de la salle du conseil, des hommes montaient la garde. Tapies dans l’ombre, les arbalètes sifflèrent. Trois corps s’effondrèrent. Ni gémissement, ni alerte. Juste le silence de la mort.
Riwall posa sa paume contre la surface froide de la grande porte. D’un geste de tête, il ordonna à ses compagnons de se tenir prêts. Il l’ouvrit lentement, juste assez pour jeter un coup d’œil à l’intérieur.
Une dizaine de personnes étaient penchées sur une table centrale, couverte de documents. Au centre, une silhouette se détachait par sa prestance : le roi Dixtys, sans l’ombre d’un doute.
L'un des conseillers leva la tête et croisa le regard de Riwall. Il n’eut pas le temps d’alerter les autres.
Riwall et ses soldats surgirent dans un fracas d’acier et de cris. Le chaos éclata aussitôt. Les gardes dégainèrent leurs armes, les chaises volèrent. Chaque seconde comptait. Bientôt, les défenseurs du château se rueraient vers la salle.
Ses compagnons, aguerris et prêts à mourir pour Sidora, combattaient avec ferveur. Riwall, à la tête de cette équipe d'élite, se mouvait avec une précision mortelle : chaque parade était nette, chaque riposte tranchante. Les corps s’amoncelaient sur son passage.
Le roi Dixtys, comprenant que la situation lui échappait, tenta de fuir, protégé par deux chevaliers. Trop tard. Riwall, épaulé par Servan, les abattit, puis pointa son épée vers le souverain.
— Ne bougez pas, Sire, ou votre sang rejoindra celui de vos hommes, murmura-t-il.
Autour de lui, ses hommes achevaient les derniers résistants. L’odeur de sang et de mort, flottait dans l’air. Dixtys était capturé. La mission, accomplie.
Il ne restait plus qu’à attendre l’arrivée de son père pour sceller la victoire et mette un terme à la guerre.
— Si vous pensez pouvoir vous échapper vivant, mon garçon…
— Il me semble que ce serait plutôt à vous de méditer sur votre sort. Votre règne est terminé, et votre vie touche à sa fin, répliqua Riwall, un sourire narquois sur ses lèvres.
— Ne vous y trompez pas. J'ai encore de nombreux partisans ici. Mes soldats sont fidèles. Ils ne se rendront pas sans se battre.
— Au moment où nous parlons, une escouade s’est infiltrée dans la ville et s'apprête à ouvrir les portes à une armée entière. Vous auriez dû y réfléchir à deux fois avant de déclencher les hostilités. Tout est fini.
— Quelles hostilités ? Sûrement pas de mon fait. Cette vermine d’Urien à toujours chercher la moindre occasion pour déclarer la guerre à Axarion, dit-il la mâchoire contractée. N’a-t-il pas même brandi la tentative d’assassinat contre son fils comme preuve inventée de ma perfidie ? Sa quête de domination est sans limites…. Combien de royaumes va-t-il encore chercher à conquérir ?
Le souvenir du conseil lui revint. Il revit son père, impassible, utiliser cet argument devant l’assemblée pour rallier les seigneurs à la guerre. Le doute s’insinua en lui.
— Vos émissaires sillonnent pourtant les villages. Ils rallient des hommes à votre cause. Comment nier cela ?
— Je devais faire face à votre menace ! Mes ressources sont insuffisantes pour rivaliser avec Sidora. Pourquoi aurais-je engagé un combat perdu d’avance ?
Riwall l'étudia, les sourcils froncés. Aucun signe de mensonge ne transparaissait sur le visage de son ennemi. Urien aurait-il menti ? Un brasier de colère s'éveilla en lui. Il ne savait ce qui l'irritait le plus : avoir été maintenu dans l'ignorance ou avoir été trompé ? Quel idiot je fais. C’était pourtant évident.
Une douleur vive transperça son crâne. Pas maintenant, pensa-t-il en serrant les dents. Sa vision se troubla un instant.
— Et pourtant, quel plaisir j'aurais eu à foudroyer ce scélérat le premier, à le regarder se vider de son sang à mes pieds… Après ce qu'il a osé faire à ma sœur. Après avoir déclenché la folie de ma nièce, murmura-t-il, le regard chargé de menace.
— Cela n'a plus d'importance. Mon père sera là d’ici peu. Il décidera de votre sort.
L'intérêt illumina le visage de Dixtys.
— Dites-moi... Qui êtes-vous exactement ? L'héritier ou le bâtard ? demanda-t-il. Puis après une pause : le bâtard, sans aucun doute. Pauvre garçon. Être élevé par ce misérable n'a pas dû être aisé. J'ai ouï dire qu'il vous a dressé comme un vulgaire cabot.
— Taisez-vous ! gronda Riwall, enfonçant la lame contre sa gorge et le saisissant par le col.
Le roi posa sa main sur son poignet et laissa échapper un rire gras. La bague imposante à son doigt s’illumina. Riwall relâcha la pression, surpris.
— Allez-y donc. Ma fin est proche, de toute manière. La mort ne me fait pas peur. Mais permettez-moi un conseil… Cette flamme de vengeance que vous gardez au fond de vous… Orientez-la vers la bonne cible.
Riwall détacha son regard de la bague et fixa le vieillard avec une lueur meurtrière — juste au moment où les cloches de la cité se mirent à sonner.

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