Chapitre 6

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Être héritier, c’est se taire quand on voudrait crier, et sourire quand on voudrait fuir. Mais quand le poids du devoir m’écrase, il reste toujours des lumières pour me rappeler de respirer.

Aël

Le soleil déclinait derrière les vitraux de la salle du trône. Aël, le dos droit, les mains posées sur ses cuisses, remplissaient son rôle de régent. Il tenait audience pour la deuxième fois. La tâche se révélait fastidieuse. Il écoutait d'une oreille lasse les requêtes de ses sujets, légitimes comme dérisoires.

L'affaire en cours concernait une infidélité conjugale. Quatre protagonistes se tenaient devant lui : deux hommes, une femme et un enfant. Le mari accusait son épouse d’avoir fauté avec un marchand. Le bambin, en larme dans les bras de sa mère, serait adultérin.

— Je ne veux pas entretenir un enfant qui n'est pas le mien, ni une femme incapable de garder les cuisses fermées, dit le mari en la désignant du doigt. Je demande le divorce !

Aël remua sur son siège. Cette affaire n’était qu’un écho de tant d’autres. Depuis le règne de Piroyus, les femmes n’avaient plus voix au chapitre. Le divorce ? Un privilège masculin. La demande ? Une formalité.

— Pouvez-vous corroborer vos accusations ? demanda-t-il.

— Bien sûr ! Je l’ai surprise en rentrant du travail. Elle jappait comme une chienne pendant qu’il la possédait comme une bête. Pour sûr que ce n’est pas la première fois pour cette putain ! Un ami l’a vue entrer dans sa boutique des dizaines de fois.

Aël se tourna vers Izold, qui plissait les yeux, sa plume suspendue au-dessus du parchemin. Il retint un soupir et se concentra de nouveau sur les individus devant lui.

Ces paroles n’étaient pas une preuve, mais elles suffisaient. La femme pleurait, le visage noyé.

— Qu’avez-vous à dire pour votre défense, madame ? demanda Aël.

— Ce ne sont que des mensonges ! s’écria-t-elle, tremblante. Je n’ai jamais désobéi à mes devoirs envers lui.

Si cette infidélité était avérée, Aël espérait que le marchand prendrait ses responsabilités. Mais il savait que c’était peu probable.

Dans ce royaume, une femme répudiée n’était plus qu’un fardeau. Les cuisines, les bordels ou les rues. Certaines, dans un dernier élan de dignité, fuyaient le pays. D’autres mettaient fin à leurs jours. Voilà ce qu’il restait.

Le poids de l’injustice lui broyait la poitrine. Les lois, si implacables, accablaient les plus faibles. Il aurait voulu leur offrir d'autres issues.

Aël ferma brièvement les yeux. Ces affaires ne devraient même pas être traitées par un roi ou un régent. Il serait plus judicieux de déléguer. Mais avec un souverain qui voulait tout contrôler, il y avait peu de chance que cela change.

— Au nom du roi Urien de Sidora, le divorce est acté.

L'indignation d'Aël s'amplifia face à l'outrecuidance d'Izold, qui empiétait sur ses prérogatives. Sachant quel soutien représentait le conseiller pour son père, il contint sa révolte. Et lorsque Izold ordonna aux gardes d’évacuer la femme qui se débattait et implorait clémence, Aël aperçu une lueur de contentement dans son regard terne. Ce qui le dégoûta profondément. Comment peut-on manquer à ce point d’empathie ?

Izold tendit le billet scellé à un assistant, puis se tourna vers lui :

— Il reste une dizaine de requêtes, dont une du seigneur Kergallac. Pour celle-ci, l’affaire étant délicate, je m’en chargerais personnellement.

— Que veut-il ?

Izold l’observa d’un air dédaigneux.

— Les terres de Camlun. Ce qu’il convoite depuis toujours.

Aël ne répondit pas. Il redressa légèrement les épaules. À cet instant, il aspirait plus que tout à s’échapper de ces obligations écrasantes.

Exténué par cette interminable journée, Aël se réfugia dans ses appartements. L’idée de s’isoler avec un bon livre le réconfortait.

À sa grande surprise, il trouva Hérik, son ami le plus proche, allongé sur un banc couvert d’étoffes douillettes, somnolent, une main pendante dans le vide.

— Je ne m'attendais pas à te voir ici, lança Aël d’une voix assez forte pour le tirer de sa torpeur.

Hérik s’étira, un sourire aux lèvres :

— Il était temps. Cela fait des heures que je t’attends !

Aël s'effondra dans un fauteuil et renversa la tête en arrière.

— Tu sembles épuisé.

— Si tu savais…. répondit le prince. J'ai passé l'après-midi à écouter les plaintes sans fin du peuple et de l’aristocratie : vols, escroqueries, demande de divorce… Même celle d’un chien volé ! Ce rôle n'est décidément pas pour moi. Izold, lui, parais y prendre plaisir. Il décide de tout à ma place. Que je sois là ou non, ça ne change rien. Et toi, qu'est-ce qui t’amène ?

— Mon père avait des affaires à régler. Soléna est aussi du voyage. Elle mourait d'envie de venir à la capitale. Surtout pour te revoir, glissa-t-il avec malice.

— Qui, de sain d’esprit, voudrait venir dans ce repaire de serpents ? répondit Aël, avant d’ajouter précipitamment : je ne parlais pas d’elle, bien sûr… Enfin, cela me fait plaisir de la revoir aussi. Avec vous ici, le quotidien sera plus supportable.

— Bien rattrapé ! rigola-t-il. Mais tu restes aveugle. Pourquoi crois-tu que Soléna a fait le déplacement ? Certainement pas par amour de cette ville.

Aël avait sa petite idée, mais préférait feindre l’ignorance. Hérik, lui, ne se lassait pas de cette comédie.

— Et elle est curieuse de voir à quoi ressemble ta promise, comme moi, reprit Hérik.

— Galatéa n’est pas très intéressante… J’essaie de l’éviter autant que possible. Ce mariage n’est qu’une convenance, il n’y a aucune obligation à tisser un lien, répliqua-t-il.

— Toujours aussi pragmatique… Pourtant, tu pourrais passer d'agréables moments en sa compagnie. Faire un effort ne te ferait pas de mal. Surtout si tu dois passer ta vie avec.

C’était comme un coup de poing dans le ventre. Aël haussa les épaules. L'image de la jeune femme aperçue en forêt refit surface.

Hérik agita une main devant ses yeux.

— À quoi pensais-tu ? Tu semblais ailleurs.

— À cette inconnue de la forêt.

— J’y suis retourné, tu sais. Mais toujours rien. Je pense toujours que tu l’as imaginé. Avec le choc que tu as subi…

— Elle est réelle ! J’en suis persuadé. Et comment expliquerais-tu la guérison de mes blessures ?

— C’est mystérieux, je te l'accorde. Je peux faire d’autres recherches, si c’est ce que tu veux…

Il ne le croyait toujours pas. Une lueur d’inquiétude traversa son regard, ce qui irrita Aël.

— Je dois la revoir, déclara-t-il avec une détermination surprenante.

Tant pis s’il restait seul avec ses certitudes.

— Eh bien, qui l'aurait cru ? Une femme te fait enfin perdre la tête ! s'exclama Hérik, hilare.

Aël lui lança un coussin. Il atteignit son ami en pleine face. Son rire ne s’estompa pas pour autant. L’héritier du trône le chérissait, mais parfois, il savait être particulièrement agaçant.

*****

Après une chasse harassante avec Hérik, Aël, couvert de poussière, ramena son cheval à l’écurie. Il descendit, les jambes lourdes, et guida sa monture jusqu’au box. Il referma la porte d’un geste las quand une silhouette familière apparut.

Galatéa balaya l’écurie du regard et ordonna sèchement aux palefreniers de sortir. Elle s’avança vers lui, le regard fixe, le pas ferme. Sa robe blanche, ornée de motifs dorés et fendue sur la cuisse hâlée, épousait chacun de ses mouvements félins.

— Pourquoi êtes-vous ici ? Demanda Aël.

— J'aimerais discuter avec vous. L'occasion ne s'est pas vraiment présentée depuis mon arrivée.

— Nous pourrions remettre cela à demain. Il est peu convenable, surtout pour une dame de votre rang, de se retrouver seule avec un homme dans ce genre d’endroit.

— Vous ne pouvez éternellement m'éviter, prince Aël.

L’odeur du foin lui sembla soudain âcre, étouffante. Chaque bruit résonnait trop fort. Une goutte de sueur glissa le long de sa tempe, malgré la fraicheur ambiante.

S'il cédait, peut-être aurait-il la paix un moment. Il l’invita d'un hochement de tête à poursuivre.

— Nous sommes destinés à nous marier. Vous ne pouvez continuer à m'esquiver. L'image de la famille royale doit rester impeccable, et l'alliance entre nos pays est cruciale. Nous devons montrer une entente parfaite. Une union qui inspire confiance et prospérité.

— Le royaume est déjà stable. Je doute qu'un mariage y change quoi que ce soit.

— Le peuple a besoin de symboles. Une belle union, célébrée comme un conte, leur donnera un idéal auquel s’attacher. Cela renforce leur foi en la royauté.

Elle n’était qu’à quelques centimètres. Aël recula jusqu’à heurter un mur. Galatéa posa une main sur son torse. Il se tendit à son contact. Son esprit vagabonda vers d’autres femmes, d’autres gestes, mais les mêmes artifices.

— Cette histoire n’a rien d’un conte et les gens ne sont pas dupes.

Il retira sa main.

— Notre mariage est une affaire de convenance. Rien ne nous oblige à cohabiter au-delà des exigences de notre rang.

— Vous croyez que j’ai le choix ?

Une ombre passa dans ses yeux, son visage se durcit un instant. Puis elle retrouva son calme. Aël ne savait s’il était plus surpris par cet éclair d’honnêteté, ou par la facilité avec laquelle Galatéa semblait pouvoir se métamorphoser.

— N'avez-vous donc jamais connu de femmes ? s'enquit-elle en tirant sur son col pour l'attirer à elle.

Son autre main s’aventura sur son corps. Trop bas. Aël se figea, les yeux écarquillés, le souffle coupé.

— Laissez-vous faire. Vous verrez, cela vous plaira… Et après tout, lors de notre union, ceci se répétera souvent.

Il tenta de se dégager sans la brusquer, lorsqu’une toux résonna. Aël tressaillit. Galatéa sursauta. Hérik les observait, un sourcil levé, les bras croisés sur la poitrine.

Il hésita, puis lâcha d’un ton faussement navré :

— J’avais oublié… Désolé, je vois que je dérange.

Les regards d’Aël et d’Hérik se croisèrent. L’un soulagé, l’autre amusé. Profitant de la diversion, le prince s’écarta de sa fiancée.

— Pas le moins du monde. La princesse allait justement regagner ses appartements.

Galatéa, l'air frustré, prit congé. Hérik suivait la scène, un sourire aux lèvres. Avant qu'il ne puisse parler, Aël le devança :

— Ce n’est pas ce que tu imagines. Alors aucun commentaire.

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