Chapitre 9
Prends avec respect. Rends, d’une manière ou d’une autre. Honore ce que tu tues pour vivre. Épargne avec précaution… et garde tes arrières.
Nérys
Nérys se frayait un chemin à travers le tapis épais de feuilles, alors que l’aube perçait la cime des arbres. L’air frais du matin portait une odeur de terre humide et de bois ancien, relevée par un soupçon de fleurs sauvages. Elle scrutait le sol humide avec une précision acérée.
Près d’un tronc noueux, elle s’accroupit et écarta quelques frondes de fougère, dévoilant un groupe de bolets au chapeau brun-roux. Sa récolte était méticuleuse : elle sectionnait les pieds spongieux à la base, veillant à laisser les spores se répandre pour perpétuer les cycles de la vie.
Elle s’approcha ensuite de la rivière. Son regard fut attiré par des mûres juteuses, d’une teinte sombre, presque noire. Elles pendaient, insouciantes, le long des branches épineuses. Avec précaution, elle s’étira pour les cueillir sans écraser leur chair sucrée.
Puis, Nérys vérifia le piège à poissons. À l’intérieur, des truites argentées frétillaient, agitées par l'envie de regagner leur liberté. Elle en attrapa une. Les autres regagnèrent la rivière. À l’aide de son couteau, elle abrégea la vie de sa prise.
— Je suis désolée, petite créature. Et merci pour ton don, souffla-t-elle.
Elle enveloppa le poisson dans un tissu, le glissa dans sa besace, puis camoufla le piège dans un buisson.
Panier en main, elle reprit sa marche vers le lac.
En chemin, elle aperçut une meute de loups. Les louveteaux s’agitaient autour d’une carcasse de cerf. La scène trahissait les prémices de leur éducation à la chasse. Un sourire attendri effleura ses lèvres.
Soudain, des bruits inhabituels troublèrent le calme. Elle se figea. Un craquement sec. Un hennissement.
Nérys dissimula ses affaires sous un buisson et grimpa dans un arbre. Tapie dans la frondaison, elle attendit, le souffle court, ses sens en alerte. L’écorce râpait ses paumes, le vent effleurait ses joues.
Son flair ne l’avait pas trompée. Un cavalier inspectait les alentours. Le cuir de sa selle grinçait à chaque mouvement.
Elle pencha légèrement une branche pour mieux observer, juste au moment où l’aile d’un oiseau frôla son visage. Surprise, elle manqua de perdre l’équilibre.
Elle se réfugia contre le tronc et retint sa respiration.
Le silence devint presque oppressant. Elle entendait son propre cœur cogner contre sa poitrine. Personne ne s’aventurait si loin dans ces bois.
Le cavalier mit pied à terre, épée en main. Il s’approcha de l’arbre sur lequel elle se tenait, scrutant le feuillage.
Nérys se ramassa sur sa branche, muscles bandés. Quand il fut juste en dessous, elle bondit, couteau en main.
Elle retomba sur lui avec force. Il bascula en arrière. Son épée se dévia, raclant l’écorce du tronc voisin dans un bruit sec. Ils roulèrent au sol, emmêlés dans un chaos de feuilles et de poussière.
À califourchon sur lui, elle leva son couteau, prête à lui trancher la gorge. Mais il bloqua son poignet, força sa main à reculer. Elle résista.
Il réussit pourtant à inverser la position et la plaqua au sol. Elle se débattit, mais il immobilisa ses bras au-dessus de sa tête. Un morceau de bois lui pressait le dos ; elle grimaça.
Ils se fixèrent. Elle le reconnut aussitôt. Le silence de l’instant n’était troublé que par le chant des oiseaux et le murmure du vent dans les arbres.
J’aurais dû le tuer.
— Je savais que tu existais, dit-il. C’est toi qui m’as sauvé, il y a quelque temps.
Son souffle chaud effleurait sa joue.
— Tu n’as rien à faire ici. Retourne chez toi, avant de le regretter, dit-elle entre ses dents.
— Pourquoi ? Cette forêt appartient à Sidora. J’ai tous les droits d’y être.
Elle pinça les lèvres.
— Cette forêt n’appartient à personne. Et surtout pas à ceux qui s’en prennent à un être sacré.
Il relâcha un peu la pression.
— C’est aussi toi qui as tué mes soldats ?
Son regard se troubla un instant. Nérys en profita pour lui donner un coup de tête. Un craquement retentit. Il grogna. Elle glissa sur le sol. Il lui attrapa les chevilles. Elle tenta de lui donner des coups de pieds. Mais plus fort, il la ramena à lui et l’immobilisa.
— Je ne te veux aucun mal, dit-il, essoufflé.
— Tu es armée.
— Simple précaution.
Mensonge. Pourtant, ses yeux noisette semblaient sincères. Son instinct, d’ordinaire affûté, restait silencieux.
Quelques gouttes de sang, échappées de son nez, tombèrent sur le visage de Nérys.
— Je m’appelle Aël. Et toi ? ajouta-t-il, un léger sourire aux lèvres.
Puis, il la libéra et s’éloigna.
L’absurdité de la situation la déconcerta. Il est fou ?
Elle aurait voulu garder le silence. Mais il avait laissé une brèche, et elle y glissa sans réfléchir.
— N-Nérys.

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