Chapitre 10
Elle est autant menace que mystère, et j’en suis persuadé : cette rencontre marque la fin d’un monde… et le commencement d’un autre.
Aël
Aël se redressa et lui tendit la main. Nérys l’ignora. Elle balaya la terre de ses vêtements d’un geste agacé et arracha les feuilles de sa chevelure.
Cette rencontre lui offrait des premières fois inattendues : voir une femme vêtue d'habits masculins était déjà inhabituel, mais la regarder se battre avec une telle ferveur — une pratique réservée aux hommes — le déstabilisait encore plus.
Il la dévisagea, partagé entre curiosité et méfiance. À en juger par sa posture, elle semblait encore prête à l'attaquer.
— De quel village viens-tu ? s'enquit Aël.
Elle le toisa d'un air sombre.
— Ça ne te regarde pas, lança-t-elle, une main posée sur sa hanche.
On ne va pas aller loin, songea-t-il en mordillant sa lèvre inférieure.
— Pourquoi as-tu attaqué les soldats ? C’est une trahison, passible de mort. Tu devrais le savoir.
— Ta loi n’est pas la mienne, rétorqua-t-elle. Votre présence ici est une menace. Vous avez voulu tuer Ozdal.
Elle fit un pas dans sa direction :
— Mais tu n’as pas retenu la leçon, et te voilà de retour. J’aurais dû t’achever. Ou laisser les loups te dévorer.
Aël serra les poings. Il s'obligea à rester immobile. Un pas de recul, et elle aurait gagné. Elle ne haussait pas le ton, ne s’emportait pas. C’était pire. Sa voix, calme et glaciale, glissait comme une lame sur sa peau.
Il en avait croisé, des hommes violents. Des tortionnaires, des fanatiques. Mais cette sauvagerie contenue, ce calme implacable, lui donnait la chair de poule. Elle avait quelque chose de brut, de primitif. Un instinct animal, aux aguets, prêt à bondir.
Dans un sens, elle lui rappelait Riwall. En plus charmante. Ce qui la rendait peut-être plus dangereuse encore.
— Ozdal ? Qui est-ce ?
Si je la fais parler, elle oubliera un instant l’envie de me tuer. Enfin, j’espère. Dans quel piège me suis-je encore jeté…
— Le cerf blanc. S’il lui arrivait malheur, ce serait un désastre, répondit-elle, les yeux brillants.
Un sourire sceptique ourla les lèvres d’Aël. Les croyances superstitieuses avaient toujours eu le don de l’amuser. Elles jaillissaient de l’imagination naïve des gens, sans le moindre filtre rationnel. Pourtant, la détermination dans le regard de Nérys le fit vite se raviser : se moquer d'une meurtrière n'était pas la meilleure des stratégies.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, dit-elle.
— Il n'est qu'un animal. Les hommes le chassent pour sa chair ; il n'y a rien de mal à cela. Je conçois que ce cerf suscite des mythes à cause de sa couleur, mais ne te laisse pas duper par ces fables enfantines.
Aël ferma les yeux et se mordit la langue. C’était plus fort que lui. Impossible d’être aussi stupide.
— Fais attention à ce que tu dis. Tu ignores tout de cet endroit, prévient Nérys en montrant les dents.
— Parce que toi, tu le connais ?
Nérys le dévisagea comme s’il n’était qu’une vermine sans importance.
Des craquements de feuilles derrière lui attirèrent son attention. Un loup surgit. Il se jeta vers son épée, encore au sol, l’empoigna, mais avant de se relever, il sentit la morsure glacée d’une pointe de flèche contre sa nuque.
— N’y pense même pas.
Une sueur froide coula le long de son échine. Il n’osait même pas avaler sa salive. Elle est rapide, pensa-t-il avec une pointe d’admiration.
Son regard se posa sur le loup, qui l’observait à son tour. Il fut déconcerté par la couleur dorée de ses yeux — jamais il n’avait vu une teinte pareille. Passé l’instant de surprise, Aël se recentra sur les menaces imminentes : une bête sauvage devant, une tueuse derrière.
Les rumeurs sur cette forêt étaient probablement fondées. N’est-ce que l’œuvre de Nérys ? Quelle veine… La curiosité aura eu raison de moi. Et Hérik est dans la direction opposée. Il ne me sera d’aucun secours cette fois.
Alors qu’un frisson le parcourait, il décida que la meilleure option était de montrer, une fois encore, qu’il ne représentait aucun danger. Il doutait de pouvoir esquiver le moindre mouvement sans risquer de rejoindre ses ancêtres plus tôt que prévu. Il lâcha donc son épée et leva lentement les mains devant lui.
Le loup lui tourna autour, oreilles dressées, cou tendu vers lui, comme pour mieux sonder ce qu’il valait vraiment. Puis il s’approcha et se mit à le renifler.
Tout son corps se crispa. Il retint son souffle.
L’animal éternua, envoyant une bouffée d’air chaud qui effleura sa jambe.
Un éclat de rire s’éleva dans son dos. Un rire franc que Nérys tenta aussitôt d’étouffer, sans succès.
Le cœur d’Aël rata plusieurs battements, puis se mit à tambouriner dans sa poitrine.
Le loup s’éloigna enfin.
— Tu as de la chance. Elle estime que tu ne représentes pas de menace.
Aël fronça les sourcils.
— Qui ça, elle ?
— Céleste.
Il se tourna vers Nérys, abasourdi. Elle n’a tout de même pas donné un nom à une bête ?
— Tu communiques avec cet… cette chose ?
Nérys lui lança un regard noir.
— C’est une louve. Et je ne comprends pas pourquoi elle veut épargner une personne comme toi, répondit-elle, le nez levé.
Après s’être assuré que l’arme de la jeune femme n’était plus une menace directe, il se releva prudemment.
— Alors, je lui dois la vie.
— Exactement. Tu devrais te mettre à genoux devant elle.
Aël éclata de rire. Il se calma en la voyant lever un sourcil.
— Tu plaisantes, j’espère ?
— Pourquoi pas ? répondit-elle en relevant un peu son arc.
Il cligna des yeux. Elle plaisante, non ? pensa-t-il en fixant son visage, puis celui de la louve. Que serait-elle capable de faire si je n’obéis pas ? Est-ce que cela l’inciterait à me faire davantage confiance si je m’exécute ?
Dans le doute, il s’avança vers l’animal d’un pas raide. Aël se prosterna, incertain, et garda une certaine distance. Il resta alerte, prêt à fuir au moindre signe. La louve se lécha les babines. Il se recula vivement et trébucha dans un amas de ronces sèches. Derrière lui, la jeune femme pouffa.
Son orgueil se froissa plus fort que ses habits.
— Cela t’amuse ?
Un sourire fugace éclaira son visage et le troubla plus qu’il ne l’aurait souhaité, avant qu’il ne se ressaisisse.
— Dois-je comprendre que tu ne me considères plus comme un ennemi ?
Nérys reprit une expression sérieuse.
— Tu restes un homme… Peut-être plus tolérable que d’autres. Mais si tu crois que je te fais confiance…
— Que dois-je faire pour te prouver que tu n’as rien à craindre de moi ?
Elle l’examina de haut en bas.
— Si je dois me prosterner devant toute une meute de loups pour ça, je suis prêt.
Nérys se mordit les lèvres. Aël était persuadé qu’elles étaient d’une douceur incomparable. Il remarqua que ses yeux étaient légèrement plissés. Essayait-elle de retenir un rire ? Satisfait, ses muscles se détendirent un peu.
— Pourquoi veux-tu ma confiance ?
Le frémissement des feuilles accompagna sa question, comme si la forêt elle-même tendait l’oreille.
— Parce que tu m’as sauvé la vie ? Tu ne sembles pas être une femme ordinaire non plus.
Elle pencha la tête sur le côté.
— En quoi suis-je différente ?
Ce qui te rend différente… au-delà de ce que tu montres, je ne saurai l’expliquer.
— Aucune d’elles ne se balade seule en forêt pour parler aux loups, ni ne se bat avec des hommes en réussissant à prendre le dessus.
Nérys parut enjouée.
— Alors ce sont des idiotes. Dans ce monde, il faut savoir se battre.
— Je ne dirais pas le contraire, répondit-il avec un sourire.
Au loin, des voix retentirent. Nérys brandit son arc avec une rapidité fulgurante.
Le jeune homme leva les mains.
— C’est mon ami Hérik. Il est parti à ma recherche, cela fait des heures que je suis parti. Ne t’inquiète pas.
— Tu devrais le rejoindre, déclara-t-elle sans baisser sa garde. Et ne reviens jamais ici, ni toi ni tes amis. Je ne serai pas aussi clémente la prochaine fois. Et si jamais il te prend l’envie de faire du mal à Ozdal…
Son regard balaya les alentours, nerveux.
— Je comprends, répondit Aël. Mais je souhaite vraiment te revoir. Je reviendrai. Si tu ne me retrouves pas, alors je saurai que tu ne désires pas me voir, et j’accepterai cette décision. Tu ne me verras plus.
Après un long silence, Nérys, sans ranger son arc, recula et disparut entre les arbres.
Aël rejoignit son cheval, la tête chargée de questions. Sur le chemin, il marqua les troncs pour retrouver son chemin. C’est suicidaire, je le sais. Alors pourquoi je tiens tant à la revoir ?

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