Chapitre 11

4 minutes de lecture

Je le savais dès le début : m’attacher serait une erreur. Et pourtant, tête baissée, j’ai foncé. Quand la vérité tombera, que restera-t-il de moi ?

Aël



La plume traçait les mots avec hâte. L’encre s’étalait par endroits et imbibait le parchemin. D’ordinaire, il écrivait toujours avec soin.

Chaque mot lui pesait. Il devait partir, poursuivre la tournée royale comme on le lui avait ordonné. Mais il ne pouvait pas. Pas maintenant. Pas avant de la revoir. Une dernière fois, au moins.

Derrière lui, le plancher grinça.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? demanda Hérik par-dessus son épaule.

Aël ne leva pas les yeux. Sa plume glissait encore, il devait terminer au plus vite, malgré la tension dans ses doigts. La chandelle vacillait sous le souffle du vent qui s’infiltrait par les interstices de la fenêtre.

— Tu es pressé que je parte, affirma-t-il.

— Non. Mais… ça ne plaira sûrement pas à ton père.

Le ton hésitant d’Hérik ne le trompait pas. Depuis son arrivée, la famille recevait de nombreuses visites. Rien d’anormal pour leur rang, sauf que certaines étaient étrangement discrètes, et que les conversations s’arrêtaient dès qu’il approchait. Même son ami fuyait le sujet. Eux qui partageaient tout depuis l’enfance, pourtant.

— Il est fréquent de tomber malade en voyage. Je reste seulement quelques jours de plus, répondit-il.

Il scella la lettre, les mains légèrement tremblantes. Une goutte de cire brûlante lui mordit le pouce. Il ne broncha pas.

— Tu ne veux pas me dire ce que tu trafiques avec ton père, soit. Mais ne fait pas semblant d’être inquiet pour moi.

Un abîme sans fond se creusait en lui. Pour la première fois, il se sentit étranger ici. Un invité de trop dans une maison remplie de secrets. J’espère au moins que ce n’est rien de trop sérieux… ou dangereux.

— Ne soit pas aussi dramatique, tenta de plaisanter Hérik.

Son rire sonna creux. Il s’assit à ses côtés et l’observa, les bras croisés. Il va encore fuir la conversation.

— Alors ? Tu n’as toujours rien appris de nouveau sur elle ?

Gagné.

— Non. Toujours aussi mystérieuse, murmura Aël.

La chaleur envahit son visage. Ses rencontres avec Nérys se passaient de mieux en mieux. Il en était certain : elle commençait à lui faire confiance. Chaque jour ou presque, il attendait impatiemment de la revoir, négligent même ses devoirs. C’était plus fort que lui. La voir était bien plus stimulant que toutes les audiences avec les nobles, marchands et paysans réunis.

— Et a-t-elle encore essayé de te tuer ?

— Juste menacé. Une fois, hier, répondit Aël avec un sourire.

Hérik éclata de rire.

— En tout cas, je pense vraiment qu’elle a grandi dans cette forêt. Elle est trop sauvage. Son respect pour la nature frôle le fanatisme. Et aucune de ses croyances ne correspond aux villages voisins, continua-t-il.

— Elle a peut-être été abandonnée enfant. Mais comment aurait-elle pu survivre ? Ou alors… elle pourrait faire partie de ce peuple, les Edoryens ?

Aël le regarda, les yeux écarquillés.

— Ne fais pas cette tête. Dans la région, les rumeurs sur cette forêt, qui abriterait les âmes des Edoryens en quête de vengeance, ne sont pas rares. Et mon père m’en a vaguement parlé. De ce qu’il s'est passé il y a vingt ans. Il était là.

— Que t'a-t-il dit ?

— Juste que ça été un véritable massacre. J'ignore si ton père lui a interdit de révéler ce qu’il s’est vraiment passé là-bas... c’est probable. Il écrit sur tout, peut-être qu’il y a des notes quelque part.

— Où sont-elles ?

— Dans la pièce attenante à son bureau, sans doute. C’est là qu’il conserve tout.

Aël se leva d’un bond.

— Je veux les voir.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? Même voir cette femme pourrait te coûter cher. Si elle est vraiment une Edoryenne et découvre qui tu es... elle pourrait te tuer.

— Je n’ai pas encore décidé si je lui dis. Enfin, pas tout. Bon, tu m’emmènes dans la pièce de ton père ?

Lorsque Aël ouvrit la porte, il tomba nez à nez avec un domestique, les bras chargés de linge. Celui-ci s’inclina, le visage blême, et Aël le dépassa sans un mot.

Une fois dans le bureau, Hérik fonça vers la porte du fond. Elle était fermée à clé. Il fouilla les tiroirs jusqu’à trouver ce qu’il cherchait.

— La voilà !

La serrure se déverrouilla dans un cliquetis qui fit battre le pouls d’Aël plus fort.

Je ne fais rien de mal… C’est pour la bonne cause, se rassura-t-il.

Ils allumèrent plusieurs chandelles : la pièce n’avait aucune fenêtre. Des étagères croulaient sous les livres et les documents, certains poussiéreux, d’autres jaunis. L’odeur de parchemin ancien et de cire brûlée emplissait la pièce.

— Heureusement que père ne rentre pas avant demain, murmura Hérik. On en a pour la journée.

— Alors au boulot, dit Aël, les yeux brillants d’excitation, mais les mains moites.

Pendant des heures, ils fouillèrent dans les moindres recoins, examinant chaque carnet, chaque document. Rien. Seul le bruit des pages froissées rompait le silence.

— Je suis désolé. Soit il n’a rien noté sur cet événement, soit il a tout effacé, dit Hérik.

Non. Il ne peut pas n'y avoir rien…

Aël tira un dernier carnet. Une fine couche de poussière s’envola, lui chatouillant le nez. Il l’ouvrit — des chiffres, des comptes, rien d’autre.

— Que faites-vous ?

Aël sursauta, le carnet lui échappa. Soléna se tenait sur le seuil, le visage fermé.

— Pourquoi es-tu là ? demanda Hérik.

— Nous avons un invité. Il cherche père, mais comme il est absent, c’est toi qu’il veut voir, répondit-elle d’une voix ferme.

— Tu n'as pas intérêt à dire à père que tu nous as trouvé ici.

— Sinon quoi ? répliqua Soléna.

— Je dirai que tu ne prends plus tes leçons de danse.

Il sortit en trombe, abandonnant Aël. Devait-il le suivre et découvrir une bonne fois pour tout ce qu’il se tramait sous ce toit ?

Soléna ne bougeait pas. Elle ouvrit la bouche, hésita. Le rouge lui monta aux joues, et elle se sauva sans un mot.

Elle doit savoir ce qui se passe. Mais osera-t-elle osera m’en parler, même si elle le voulait ?

Annotations

Vous aimez lire Auréa C ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0