Chapitre 12
Chaque sourire cache un dessein. Chaque geste révèle une faiblesse. Les plaisirs sont éphémères, les ambitions… là pour écraser les autres. Et on ne dupe pas un maître du jeu.
Riwall
Riwall, à peine éveillé, leva les yeux vers le ciel nocturne constellé de touches rosâtres et orangées, visible à travers la large fenêtre cintrée. Sur le banc, juste en dessous, gisaient ses vêtements de la veille, mêlés à une robe, des jupons et un corset. Quelques chandelles crépitaient encore à côté du lit. Dans l’air flottait un parfum de myrrhe, lourd et sucré. Presque écœurant. À croire qu’elle vide un flacon entier avant de sortir, pensa-t-il en passant une main sur son visage.
Dans son dos, Galatéa remua sous les draps. Il ignorait encore comment elle avait trompé la vigilance des gardes. Cette princesse s’amusait à un jeu dangereux, et ne semblait pas s’en lasser.
Une main se posa sur son épaule, descendit le long de son bras et laissa une ligne glacée dans son sillage. Riwall se tourna, réprimant un soupir, tandis qu’elle lui offrait un sourire tendre.
Sa compagnie, d’abord distrayante, devenait étouffante. Avait-elle développé des sentiments à son égard ? Tout cela avait trop duré.
Elle l’embrassa, puis s’écarta ; une lueur malicieuse éclaira son regard. La couverture glissa, dévoilant ses courbes pleines et une peau pâle. Son corps réagit malgré lui, trahissant un désir qu’il voudrait refouler.
— As-tu bien dormi ? murmura-t-elle. Cette nuit était… fabuleuse.
Ses lèvres effleurèrent son torse en même temps que ses doigts, toujours plus bas. Il frissonna.
— Difficile d’imaginer qu’un visage si angélique cache une catin pareille, lâcha Riwall.
Un éclat de rire fit basculer sa tête en arrière et mit en valeur sa poitrine. Lui, grimaça. Le sang royal ne garantit décidément pas la noblesse.
— Je devrais partir, dit-elle. Si l’on me trouve ici, et que la rumeur parvient jusqu’au roi… ou à ton frère… les conséquences pourraient être désastreuses.
Ils le savent déjà, idiote.
— Puisque tu ne veux pas d’Aël, cela devrait te réjouir, non ? ajouta-t-il d’un ton faussement léger.
— Cette alliance doit avoir lieu. Je n’ai pas le choix, murmura-t-elle, les yeux perdus dans le vide. Mais… qui sait si l’avenir ne m’offrira pas bientôt une autre voie.
Riwall se redressa, sourcils froncés.
— Qu’entends-tu par là ?
Elle hésita, puis répondit à mi-voix :
— On dit que la reine est très souffrante.
Un vide brutal s’installa en lui, étouffant tout désir. Il n’arrivait pas à savoir si ses paroles étaient sincères ou si l’ambition se cachait derrière. Rien que l’idée qu’elle puisse un jour devenir l’épouse de son père, lui donna la nausée. Peut-être avait-elle déjà commencé à agir dans l’ombre.
Il sortit du lit, enfila une chemise et dit :
— Tu devrais partir tant qu’il fait nuit. Nous nous sommes bien amusés, mais il est temps d’y mettre fin.
Le lit grinça. Elle l’enlaça, les seins pressés contre son dos.
— Notre alchimie est indéniable ! Cela ne changerait rien à notre relation. Tu ne trouves pas tout cela grisant ?
Fantastique. Idiote jusqu’au bout, pensa-t-il en la repoussant.
— Permets-moi de te le dire autrement. Tu n’es qu’un jouet et les femmes collantes m’exaspèrent. Pars, répondit-il d’une voix glaciale.
La princesse le fixa, les yeux écarquillés, et blêmit.
— Tu n’avais pourtant pas l’air exaspéré quand tu me prenais dans tout le palais. Jamais tu ne retrouveras une femme comme moi !
— Des femmes qui ouvrent les cuisses à tous les hommes qui passent, ce n’est pas ce qu’il manque.
Galatéa se leva à son tour. Ses pommettes devinrent écarlates, mais son regard se fit glacial. Le coup partit. Il n’eut pas le temps de l’éviter. Alors qu’elle s’éloignait, il lui attrapa le poignet.
— Lâche-moi, tu me fais mal ! couina-t-elle.
— Ne refait jamais ça, dit-il entre ses dents.
Il la lâcha, elle tangua.
— Tu regretteras de m’avoir traité ainsi le jour où je deviendrais reine, bâtard !
Il ne put s’empêcher de rire face à sa bêtise.
— Les femmes n’ont aucun pouvoir ici. Tu n’es rien. Dégage maintenant.
Galatéa resta hébété quelques instants, puis se vêtit à la hâte.
Pathétique. Elles se croient toutes indispensables...
Lorsqu’elle ouvrit la porte, Servan se tenait là, vêtu d’une tenue de voyage crottée, la main levée, prêt à frapper. Sans un mot, elle le repoussa d’un geste de l’épaule. Pris au dépourvu, il tituba en arrière. Le silence retomba derrière elle.
— Elle n’a pas l’air de très bonne humeur.
— J’espère que tu as une bonne raison d’être là, le coupa Riwall. Et tu aurais pu te changer avant de venir !
— Je suis désolé, mon seigneur. Nous avons des nouvelles des soldats qui surveillent votre frère. J’ai aussi la liste des traîtres. J'ai cru bon de vous en avertir au plus vite.
— Va m’attendre dans le salon.
Il effectua une révérence maladroite et s’éloigna d’un pas précipité. Riwall enfila des vêtements attrapés au hasard, glissa ses pieds dans ses bottes, et se dirigea vers la pièce adjacente.
Là, il trouva Servan debout près de la cheminée, figé devant un tableau, comme s’il y cherchait un sens caché. Riwall se plaça à ses côtés et contempla la peinture à son tour. Servan tressaillit, puis baissa les yeux vers le tapis en laine beige, désormais orné de larges taches de boue. Riwall lui lança un regard appuyé. Servan bondit hors du tapis et, d’une main hésitante, lui tendit deux lettres.
— Que va-t-on bien pouvoir faire de toi…, dit Riwall en récupérant d'un geste sec les papiers.
Il parcourut d’abord la liste des félons. Qui l’aurait cru…
— Vous croyez que votre frère en fait parti ?
— Non, il est trop… délicat pour tenter quoi que ce soit. Ils l'utilisent, c’est évident.
Il passa à l’autre lettre et fronça les sourcils en parcourant les lignes. Un léger ricanement s'échappa de ses lèvres.
— Ils se fichent de moi ?
Selon leurs dires, Aël rencontrerait une femme dans la grande forêt de Sidora. Quel intérêt avait-il à s’y rendre ? Qui était cette femme ?
Un tel comportement n'était pas dans sa nature. Pourtant, aucun des soldats des Ombres à Écarlates ne prendrait le risque de tromper ni leur commandant ni le roi.
— Qu'allez-vous faire ?
— Attendre les ordres de mon père. Mais prépare-toi à bientôt quitter le palais : nous devons faire du ménage.
— Et pour cette femme… Ce n’est probablement qu’une simple amante, dit Servan, les mains derrière le dos.
— Possible. Mais Aël… Une amante ? C’est comme si on te proclamait souverain de ce fichu royaume.
— Alors à quoi pensez-vous ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Son existence est si insipide qu'il n’est pas nécessaire de creuser davantage. Peu importe, nous le serons bien assez tôt.

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