Chapitre 13

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Même au cœur des ruines, la nature murmure pour ceux qui savent écouter.

Nérys



Certaines maisons de bois, autrefois animées de vie, n'étaient plus que ruines. Les toits effondrés, les murs éventrés laissaient apparaître un décor où seules les mauvaises herbes prospéraient. Des ronces, épaisses et hostiles, s'agrippaient aux structures, tels des serpents enroulés autour de leur proie.

Tout son être vibrait sous le poids des lamentations qui semblaient s’élever du sol. Ici, la désolation régnait : une terre figée dans le deuil, où chaque pierre, chaque plante portait le fardeau des âmes oubliées.

Elle attendait Aël. Là où tout avait commencé. Là où tout devait s’achever. S’il me trouve.

Sa compagnie était agréable. Grisante, même. Aucune perfidie n’émanait de lui : seulement de la douceur, de l’écoute. Une présence.

Qui aurait cru que les hommes pouvaient être ainsi ?

Mais Nérys ne pouvait pas continuer. Le destin l’avait décidé.

Doaris, lors de sa dernière visite, avait perçu son trouble. Comment lui avouer qu’elle avait sympathisé avec un homme ? Les mises en garde répétées de celle qui l’avait aidée à survivre rendaient l’aveu impensable. Une faille s’était ouverte en elle. Discrète. Tenace. Chaque jour, elle se creusait davantage, la rongeant de l’intérieur. Se mettre en danger pour une relation si futile lui semblait n’être rien d’autre qu’une trahison.

Nérys s’arrêta au milieu du village, attentive au moindre bruit. Les minutes s’étiraient. Enfin, un galop fendit l’air : Aël la rejoignit.

Il descendit de son cheval en silence. Le visage blême, il lui jeta un coup d’œil avant de scruter les alentours.

— Cet endroit… commença-t-il.

— Oui.

La dureté de son expression accentuait le voile de tristesse dans ses yeux. Nérys se détourna. Pas besoin de mots : lui aussi ressentait ce lieu hanté par son histoire.

— C’est là que tu es née, n’est-ce pas ?

Ils marchaient parmi les vestiges d’une époque révolue. Le vent s’insinuait entre les ruines, apportant une odeur de moisissure, de terre humide, et sifflements sinistres. Des ustensiles rouillés, des jouets d’enfants abîmés, et d’autres objets épars racontaient un quotidien brutalement interrompu.

Il saisit doucement sa main. Une sensation aussi étrange qu’inédite s’éveilla dans le ventre de Nérys.

— Comment as-tu pu survivre ? Vous êtes forcément plusieurs à avoir réussi à en réchapper, non ? Demanda-t-il, les sourcils froncés.

— Tu es trop curieux pour ton propre bien.

— Écoute, Nérys…

Il se mordilla la lèvre. Avant qu’il ne puisse poursuivre, une bulle de quiétude les enveloppa. Nérys frissonna. Derrière Aël, elle aperçut Ozdal. Ce dernier se retourna brusquement.

Le cerf passa près d’eux sans leur accorder la moindre attention. Sa robe d’une blancheur éclatante irradiait d’une aura subtile qui intensifiait encore la pureté de son pelage. Ses bois, vastes et ramifiés en entrelacs complexes, semblaient sculptés dans l’albâtre. Autour de leurs branches s’enroulaient des lianes verdoyantes, ornées de feuilles et de fleurs délicates animées d’un souffle propre.

L’ombre s’effaçait pour laisser place à la lumière sur son passage.

Dans le bleu profond de ses yeux, se mêlaient sagesse ancienne et force indomptable, capable de faire frissonner quiconque osait les soutenir. Sous chacun de ses pas, la terre s’ouvrait pour offrir de nouveaux germes : pousses et corolles diffusaient dans l’air un parfum frais. Mais ici, la terre trop meurtrie les rejetait aussitôt.

— Tu ne l’avais jamais vu ? murmura Nérys.

— Juste de loin. Il me paraissait sortir de l’ordinaire, mais pas à ce point…

— Toi qui te moquais de mes contes d'enfant, tu parais moins arrogant à présent.

Il esquissa un sourire en coin.

— Effectivement. Il ne ressemble à aucun animal que j’ai pu voir, à croire qu’il vient d’un autre monde.

Nérys haussa les épaules et raconta quelques brides de l’histoire :

— Ozdal est le fruit d'un amour entre Quarrhis, déesse de la nature, et Faëlan, un mortel.

Elle poursuivit, des étoiles dans les yeux :

— Alors qu’elle explorait ce monde sous la forme d’un aigle, elle fut blessée par une flèche. Faëlan la trouva et la soigna. Elle reprit sa forme divine involontairement devant lui. Ils s’aimèrent aussi tôt.

Elle sentit de nouveau ses joues s’embraser face à Aël qui la fixait avec intensité. Toute trace de méfiance s’était évaporée. Il n’était plus un homme ni un potentiel ennemi. Juste un être curieux de ce monde autant qu’elle. Lié par un profond sentiment de solitude et par un poids qu’ils auraient préféré ne jamais porter. De cela, Nérys en était persuadée. Peut-être cela expliquait-il pourquoi elle le revoyait encore malgré la menace qu’il représentait ?

— Deux enfants sont nés de leur union. Mais Quarrhis dut repartir dans son monde et les laisser derrière elle. Des années plus tard, une guerre éclata. La déesse qui veillait, décida d’intervenir. Elle fut prise au piège et Faëlan se sacrifia pour la sauver. Leur fils, Ozdal, allait connaître le même sort, mais son âme fut préservée et transmise dans le corps d'un cerf. Depuis ce jour, Ozdal veille sur cette forêt.

Nérys s’arrêta, laissant ses mots suspendus dans l'air. Une histoire de vie, d’amour, de perte et de renaissance. Le récit fondateur de son peuple.

Est-ce que j’ai bien fait de la lui raconter ? songea-t-elle, le cœur battant.

— C’est une magnifique légende, dit Aël. Un peu triste tout de même.

— C’est la réalité !

Nérys leva le menton, le défia de répondre. Il se contenta de sourire.

— Pourquoi m’as-tu demandé de venir ici ?

— Pour te montrer ce que ton peuple a fait au mien. Ils n’ont jamais cherché la guerre et ils ont été tués. Personne ne doit plus mettre les pieds ici. Je dois préserver ce qui peut l’être encore.

— Alors, tu élimines tous ceux qui s’aventurent ici… Mais tu m'as laissé vivre.

— Ce n’était pas un choix. Tu as juste eu de la chance, répondit-elle d'un ton ferme.

Un silence lourd s’installa entre eux. Dans les traits d’Aël, Nérys perçut une détermination qu’elle n’avait jamais vue auparavant.

— Je te fais la promesse d'œuvrer pour empêcher qu’un nouveau massacre ait lieu ici et de protéger Ozdal des chasseurs.

— Et quel est ton plan ? interrogea Nérys, la tête penchée sur le côté.

— J’ai mes secrets moi aussi.

Nérys se gratta le nez. Plus elle passait du temps en sa présence, plus ses défenses s’abaissaient. Ça suffit. Fait ce qui doit être fait maintenant. Elle laissa échapper un soupir.

— Tu ne dois pas revenir Aël.

Il n’avait toujours pas lâché sa main et l’amena vers lui. Leur proximité effaçait tous les avertissements de Doaris. Ils se rapprochèrent, leurs corps presque collés, mais un oiseau vint se placer entre eux, lui rappelant la réalité. Nérys se recula, concentrée sur l’aigle aux yeux dorés qui tournoyait en va-et-vient.

Elle serra les poings.

— Que se passe-t-il ? demanda Aël.

— Tu devrais le savoir. C’est toi qui as amené des personnes ici, non ?

— Je suis venu seul. Personne ne m’a suivi, je te le jure !

Nérys aurait aimé le croire.

Non, il ne faut pas. On ne doit plus se revoir.

— Je dois partir. Ce fut un plaisir de te connaître, mais c'était la dernière fois. Je ne veux plus te revoir.

Alors qu’elle s’éloignait, Aël l’interpella d’une voix forte :

— Nérys, attends ! Retrouvons-nous ici demain. Une dernière fois, je te le promets. Ensuite, je ferai ce que tu demandes. C’est très important, je dois te parler, alors s’il te plaît…

Nérys hocha légèrement la tête, sans être certaine qu’il l’ait vue, puis s’élança vers les profondeurs de la forêt.

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