Chapitre 14
Quand mon cœur défie mon sang et que mon sang trahit mon cœur, que reste-t-il de moi, si ce n’est un prisonnier de la volonté des puissants ?
Aël
— Alors, lui as-tu dit ? demanda Hérik.
— Non, pas encore. Ce soir.
Il marqua une pause, plissa les yeux.
— Au fait… tu n’étais pas dans la forêt hier ?
— Moi ? Non. Je ne suis pas sorti d’ici. Pourquoi ?
Aël se leva, s'approcha de la fenêtre.
— Rien. Des chasseurs, probablement, murmura-t-il pour lui-même.
Dehors, la pluie noyait la cour du manoir. Gardes et domestiques s’élançaient vers les abris, trempés jusqu’aux os. Si le temps ne se calme pas, je ne pourrai pas aller voir Nérys.
Un cavalier surgit à grande vitesse.
— Tu as vu ça ? lança-t-il, la mâchoire serrée.
Hérik l’ignora, absorbé par une lettre. Ses veines s’enflammèrent.
— Ne me fait pas croire que c’est dans ma tête. Qu’est-ce qui se trame ici ?
Après un soupir, Hérik s’approcha.
— On m’a défendu de t'en parler.
— Que complotez-vous ?
Le visage de son ami se ferma, mais il perçut son l'hésitation. Enfin, Hérik céda :
— Les Kergallac nous ont approchés il y a quelques mois. Tu sais à quel point la politique de ton père est difficile à supporter. Les guerres nous ont ruinés, et pourtant le peuple prospère. Tu crois que ça peut durer ? Et si c’était le seul problème…
— C’est si mal que les conditions de vie s’améliorent pour le peuple ?
— Absolument pas, mais à ce rythme, l'équilibre est menacé, ce que beaucoup ne peuvent accepter. Sans oublier la surveillance croissante de la couronne sur les affaires des nobles.
— Toute ta famille approuve cette idée ? demanda Aël, les sourcils froncés.
— Tu sais bien que nous ne sommes pas extrémistes. Mais le roi semble vouloir dissoudre l'aristocratie. On ne peut pas rester sans rien faire.
Hérik croisa les bras, puis reprit :
— Mon père a servi Urien, et s'il n'était pas devenu ce qu'il est, il le servirait encore fidèlement. Son seul désir est de protéger notre héritage et de le transmettre.
— Vous planifiez une révolte, murmura Aël.
L'absence de réponse confirma ses doutes. Il serra les poings. Les actes du roi parlaient d'eux-mêmes : retrait de terres ancestrales, titres supprimés pour des broutilles, accusations infondées de crimes et exécutions sommaires.
Son antipathie pour l’aristocratie n’avait rien d’un secret. Plus les années passaient, moins cela s’arrangeait.
Aël se détourna de son ami. Ce n'étaient pas les complots se tramant dans l’ombre qui le blessaient le plus, mais bien cette fracture invisible entre eux. Cette confiance, qu’il croyait inébranlable, vacillait désormais.
Il se revoyait enfant, partager confidences et rêves comme deux frères. D’un serment de fidélité à la vie, à la mort aussi. Une promesse de sang. Comment peut-il me faire ça ?
Cette nouvelle distance, lui laissait un goût amer. Et, au-delà de la douleur, une autre inquiétude le rongeait. Urien était ce qu’il était, mais il restait son père.
— C'est toi qu'ils veulent mettre sur le trône, lâcha Hérik.
— Pourquoi moi ? Qui sont ces « ils » ?
— Parce que tu es un homme mesuré, issu de la lignée des anciens rois. Les Kergallac, les Hattford, les Eldwess, les Norfret et d’autres te soutiendront.
Aël le regarda, stupéfait. Des familles influentes, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de la capitale. Même le nom d’un conseiller du roi figurait parmi eux. Comment avaient-ils pu agir en secret si longtemps ?
— C'est insensé ! protesta-t-il.
— Pour nous, c'est une question de survie ! répondit Hérik, haussant la voix comme jamais auparavant.
— Et que faites-vous des Ombres Écarlates ? Pensez-vous ne pas avoir attiré leur attention ? Ils vous élimineront !
— Nous sommes prêts à prendre le risque.
Il devait parler à Merryn. Ils ignorent à quel point ils sont en danger. Je dois arrêter ça. Il le faut.
Son ami tenta de le retenir, en vain. Aël dévala les escaliers, manqua de renverser Soléna, qu’il rattrapa de justesse.
— Vous savez maintenant ! Dites-leur que c’est une folie, il faut les empêcher !
Il lui serra le bras, puis se rua dans le bureau de Merryn Rochevès, sans frapper.
Ce dernier se leva brusquement. Hérik le rejoignit vite et s'excusa pour l'intrusion.
Aël scruta le second individu présent : l'héritier de la famille Kergallac, Edern. Plus âgée que lui, ils n’avaient pas eu le loisir de beaucoup se rencontrer, en particulier depuis la guerre contre Pirn où la famille était tombée en disgrâce. La dernière fois, c’était lors d’une audience durant sa régence. Et je regrette d’avoir eu de la sympathie pour ces gens. Père avait raison.
Edern Kergallac l’observait aussi. Un regard calme, insondable.
— Aël… Il semblerait qu'Hérik ait été incapable de se taire, commenta Merryn Rochevès, fixant son fils d'un air entendu.
— Vous n'êtes pas très discret. Je comprends pourquoi ma présence ici n'était pas désirée.
Edern se leva avec élégance.
— Je prends congé, vous avez des affaires à régler.
Il s’approcha d’Aël, s’arrêta à quelques centimètres. Le sourire sur ses lèvres n’atteignait pas ses yeux.
— J’espère que cette discussion n’altérera pas nos futures relations, votre Altesse.
La porte se referma derrière eux.
— Pourquoi vous êtes-vous jetés dans cette folie ? Cherchez-vous à mourir ? reprit Aël.
— Asseyez-vous, répondit Merryn d'une voix calme.
Il avait pris ce ton qui marquait la distance de leur rang. Très bien. Si c’est qu’il veut.
— Notre royaume connaît une période de trouble sans précédent. La politique du roi, bien qu’honorable en intention, creuse des fissures dans notre société. Les nobles se sentent trahis…
— Mais de là à fomenter un coup d'État ? interrogea Aël, oscillant entre incrédulité et colère. Avez-vous au moins tenté d’en discuter avec mon père ?
Question stupide. Il n'écoutait que lui.
Merryn secoua lentement la tête, un mélange de résignation et de conviction sur ses traits.
— Toi, mieux que quiconque, sait comment il est. Ce n'est pas une décision prise à la légère. Crois-moi. Nous aurions choisi une autre option si elle avait existé. Mais les Kergallac… Ils possèdent des ressources et un réseau de soutiens que nous ne pouvons pas ignorer. Le roi devra s’y confronter tôt ou tard. Et ce ne sont pas les seuls. Nous préférons anticiper et organiser une transition contrôlée plutôt que de laisser la situation dégénérer.
Aël leva un sourcil. Ignorait-il les failles dans sa logique ?
— Une transition contrôlée ? Si votre tentative échoue, et elle échouera, vous mettrez en péril des milliers de vies. Votre famille, toutes les personnes qui comptent sur vous…
Merryn baissa la tête, ses mains tremblantes se serrèrent l'une contre l'autre.
— Ces pensées me hantent chaque jour, avoua-t-il à demi-mot. Cependant, il n'y a plus de retour possible.
Il comprenait les motivations des conspirateurs, mais le moyen employé pour parvenir à leur fin lui semblait injustifiables. Si seulement son père était plus à l’écoute.
Une question cruciale demeurait :
— Et moi, dans tout ça ? Que dois-je faire ?
— Tu représentes une alternative crédible à Urien. Si tu te joignais à nous, notre mouvement gagnerait en légitimité. Tes compétences en diplomatie et ton charisme pourraient unifier les factions. Certains souhaitent voir le seigneur de Rochedras monter sur le trône, mais c’est une très mauvaise idée. Trop extrémiste.
Le seigneur Rochedras ? Après avoir reconnu mon père et juré loyauté en échange de sa vie, il est aussi dans le coup ? C’est de pis en pis, songea Aël.
— D’autres pensent que les Kergallac, malgré leurs dénégations, aspirent au pouvoir, continua Merryn. Même s'ils viennent d’une branche lointaine, ils restent des prétendants sérieux. Mais pour beaucoup, tu représentes le meilleur espoir de stabilité pour Sidora.
Une tension soudaine envahit tout son corps. Allait-il être réduit, une fois encore, à un simple pion dans ce jeu de pouvoir ?
— Vous voulez faire de moi une marionnette ! s'exclama-t-il en agitant le bras avec véhémence. Je refuse d'être utilisé ainsi. Je ne suis pas un jouet à votre disposition !
Son cri résonna dans la pièce. Hérik posa une main sur son épaule.
— Nous ne te demandons pas de te sacrifier, juste de nous aider à trouver une voie pour apporter des changements sans déclencher une guerre civile.
Aël se passa la main dans les cheveux, submergé par une vague d'émotions contradictoires. Le dilemme était cruel, la responsabilité immense.
— Mon père ne laissera jamais faire… vous le sous-estimez.
Il observa le visage de Merryn, puis celui d’Hérik. Le poids de leurs attentes s'abattit sur lui. Il devait fuir cette atmosphère étouffante. Et vite.
— Très bien, murmura-t-il, je vais y réfléchir. Nous en reparlerons plus tard.
Les deux hommes acquiescèrent en silence tandis qu'Aël quittait la pièce en claquant la porte derrière lui, la nausée au bord des lèvres.
*****
Aël arrêta son cheval à l'orée de la forêt. Le coucher du soleil teintait le ciel de nuances orangées et violettes. Heureusement, la pluie avait cessé.
Ses pensées continuaient de se déchaîner, impossibles à apaiser après cette conversation avec Hérik et Merryn. Il se sentait incapable de réfléchir aux dangers futurs et aux décisions à prendre dans l’immédiat.
Il inspira profondément. Nérys. Tout son esprit devait être tourné vers elle. Cette fois, la joie de la revoir faisait place à l’incertitude. Comment réagira-t-elle lorsqu’il lui révélera son identité ? Elle va me tuer.
Une brise glaciale s’insinua dans ses os. Son monde changeait ; pas pour le mieux.
Aël pénétra dans l’immense forêt. Les sabots de sa monture s'enfonçaient dans les mares de boue. Hormis le bruissement des feuilles humides, seul un corbeau solitaire croassa au loin. Il suivait les marques laissées sur les troncs pour retrouver le village.
Parmi les nombreux dangers, se perdre n’était pas le moindre. Dans les bourgades voisines, on racontait souvent l’histoire d’hommes et de femmes revenus après plusieurs jours, hagards et affamés. Rien de mystique, même si certains enjolivaient leurs récits. Mais quand ils ne revenaient pas, c’était une autre affaire. Ou bien était-ce encore Nérys la responsable ? songea-t-il avec un sourire. Attendri par une meurtrière… vraiment, quelque chose ne tourne pas rond chez moi.
Après une chevauchée interminable, les vestiges du village émergèrent entre les arbres, noyés dans la brume.
Son cœur se serra à la vue du spectacle. Des cadavres gisaient sur le sol : trois soldats des Ombres Écarlates. Leurs uniformes noir et rouge, leurs masques de cuir, restaient reconnaissables même dans la pénombre croissante.
Il sauta de son cheval et s’approcha. Le parfum de la mort flottait autour. Les corps mutilés semblaient avoir subi l’acharnement d'une bête sauvage. L'un n’avait plus d’avant-bras ; les viscères sortaient du corps d'un autre.
— Nérys ! cria-t-il, sa voix portée par le silence. Nérys !
Aël se précipita dans chaque direction, fouilla tous les recoins. Rien.
Un gémissement attira son attention. Il découvrit la louve de Nérys, à moitié cachée dans les restes d'une habitation. La pauvre bête était en piteux état, le flanc criblé de blessures infligées par une lame.
Il s'agenouilla près d’elle et murmura :
— Calme-toi, je ne te ferai pas de mal.
Les yeux de la louve se plissèrent, mais elle paraissait le reconnaître et ne se défendit pas.
Il scruta désespérément les alentours. Les ombres des arbres s’étiraient comme des griffes sur le sol. Le ciel avait maintenant une couleur rougeoyante. L’endroit était bien plus sinistre que la dernière fois.
Les soldats n’etaient pas là par hasard. Avait-elle été capturée ? Ou pire encore ?
Lorsqu’il reporta son attention sur l’animal, il comprit. Ses paupières étaient closes. Sa respiration inexistante. Cela va briser Nérys, songea-t-il, une main posée sur le poil soyeux.
Il retourna vers les cadavres. Non loin, il aperçut l'arc et le carquois de Nérys. De nombreuses traces de sabots imprégnaient la terre.
Aël tomba à genoux. Je l’ai tué. Riwall et mon père l’ont entre leurs mains. Je l’ai tué. Tout est ma faute.

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