Chapitre 15

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Et un jour, tout s'effondre. Il ne reste rien, sinon le désir que la mort soit miséricordieuse.

Aël

Aël s'installa pour la nuit au milieu des décombres du village. Impossible de traverser la forêt dans la pénombre, au risque de s’égarer. Il trouva refuge dans une maison presque intacte. L’air y était saturé de pourriture, et les charpentes frémissaient à chaque bourrasque. L’impression tenace de ne pas être seul l’empêcha de fermer l’œil. Et cela n’avait rien à voir avec une meute de loups rôdant à proximité.

Il ne croyait pas aux lieux hantés. Pourtant, l’histoire de ce village semblait jouer sur son imagination. Les sifflements aigus du vent, les bruits d’animaux nocturnes n’avaient pas non plus aidé. Cette nuit comptait parmi les pires qu’il eût connus, et il regrettait amèrement le confort de ses appartements.

Une vague de culpabilité le frappa aussitôt. Nérys.

Il avait inspecté les environs encore et encore, persuadé qu’elle pouvait se cacher quelque part, blessée, incapable de répondre à ses appels. Les recherches furent vaines. La disparition de la louve, qu’il avait vu mourir, ne faisait qu’ajouter au mystère. Était-il possible que Nérys l’ait récupéré ? Non, son arc est toujours là. Elle ne s’en sépare jamais.

La discussion qu’il avait eue avec son père quelques semaines plus tôt lui revint en mémoire : la magie, les Édoryens. Seule explication à ce carnage. Urien ne lui aurait prêté aucune intention sans cela.

Dès qu’Aël ferma les paupières, l’image de Nérys, enchaînée dans un cachot, s’imposait. Ses cris le faisaient frémir. Ses beaux yeux bleus, emplis de larmes et d’effroi, lui retournaient l’estomac. Il se frappa le front plusieurs fois.

Il ne devait pas y penser. Mais il y pensa toute la nuit, et pleura.

Je suis un bon à rien. Riwall et père ont raisons.

L'aube finit par se lever. Épuisé, Aël quitta son abri et se hissa sur sa monture, laissant derrière la scène sinistre des cadavres à demi dévorés par les loups. Un frisson parcourut son échine au souvenir de la férocité de la meute, qui, fort heureusement, s'était désintéressée de lui et de sa jument.

Sur la route qui serpentait à travers la forêt, Aël se perdit dans ses réflexions. Sauver Nérys… Mais comment ? Ils ne me diront jamais où elle est, et je n’ai pas d’allié au palais.

Puis la discussion de la veille avec Merryn et Hérik refit surface. Il devrait y faire face à son retour. Le courage lui manquait. Toute sa vie, il s’était appliqué à ne pas faire de vague, à suivre docilement la voie tracée en tant qu’héritier de la couronne. Par quel moyen pourrait-il, lui, renverser son propre père et monter sur le trône ? Où même sauver Nérys. Je suis trop faible. Trop lâche.

Aël ne s'aperçut qu'il avait quitté la forêt que lorsqu’il atteignit le village d’Alost. La pluie se mit à tomber et se transforma bientôt en déluge. Les villageois se précipitèrent dans leurs maisons. Il rabattit la capuche de sa cape et mit son cheval au galop.

Il chevaucha une bonne heure et arriva trempé jusqu’à l'os dans la ville fortifié de Nalfork, domaine de la famille Rochevès. La pluie avait cessé, mais le ciel restait menaçant, prêt à éclater de nouveau.

Sitôt l'entrée franchie, une sensation étrange le submergea. Les pas pressés tambourinaient sur les vieux pavés. Des murmures inquiets accompagnaient le claquement des portes. Il croisa aussi un nombre plus élevé de soldats. Les étals des marchands, d’ordinaire vibrants de vie peu importe la météo, étaient désertés.

La nausée monta, et son cœur tomba dans sa poitrine. Le chemin jusqu’au manoir se déroula au ralenti.

Enfin, il l’aperçut. Il se dressait sombre et imposant, ses murs de pierre noire érodés par des années d'intempéries. Les fenêtres, hautes et étroites, semblaient impitoyablement scruter quiconque osait s’aventurer à proximité. C’était une de ces veilles bâtisses qui avaient traversé les siècles, toujours debout, solide et fier. Les drapeaux de la famille — une roche fendue par une épée d’or — battaient violemment au vent.

En pénétrant dans la cour, il vit plusieurs cadavres au sol et des gardes qui les ramassaient. À partir de ce moment, il ne contrôla plus rien. Pas la descente de son cheval. Ni ses pas qui se dirigeaient vers le manoir alors que sa tête voulait faire demi-tour. Fuir loin. Vite. Là où personne ne pourrait le retrouver.

Il sentit les yeux braqués sur lui, mais les ignora. Des voix s’élevaient, il les entendait à peine.

— Votre altesse, vous ne devriez pas voir cela, tenta de le prévenir un quelqu’un.

Aël entra malgré tout. Son monde se figea. S’écroula.

Le hall était le théâtre d'un massacre abominable. Des corps gisaient, certains encore à découvert. Il reconnut des gardes, des domestiques, et parmi eux, des soldats des Ombres Écarlates.

Les murs, tâchés de sang, portaient les marques violentes des luttes désespérées. Les meubles étaient renversés, éclatés en fragments. Une odeur métallique et âcre saturait l’air, le prenant à la gorge. Sur le parquet, des traînées rouges sinuaient entre les débris.

Comme en transe, Aël s'approcha des cinq cadavres au fond de la pièce, recouverts de draps souillés. Non, ne fais pas ça.

Sa main souleva le drap contre son gré. Le visage pâle d’Hérik apparut, figé dans une expression de surprise. Et le reste de sa famille. Sauf Soléna.

L’estomac noué, il recula, chancela, puis vomit dans un coin. Il tremblait. Il n’y avait plus d’air. Plus de logique.

Son esprit s’engluait dans une brume de terreur et d’incrédulité alors qu’il contemplait la scène. Des images désordonnés – le sourire d'Hérik, un repas partagé, des cris de joie d’un passé familier – déferlaient. Et puis le présent l’écrasa sans pitié.

Ce vide absurde, cette perte irréversible.

Il les avait vus la veille. Ils souriaient. Ils existaient. Maintenant, ils n'étaient plus.

Sans crier gare, on le saisit rudement.

— Le roi exige votre retour à Nuradis. Immédiatement.

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