III - Blue
1995
Les volutes de fumée se mêlaient, emplissaient l’atmosphère de la salle - un nid de velours pour ces hommes tous plus influents, plus puissants les uns que les autres.
— Tu veux quoi ? Tu veux que je te donne mon avis, ou tu veux entendre des mots précis ?
La question de son oncle avait déstabilisé le jeune homme. Il s’était donné du mal pour le trouver. Mais, finalement, il y était parvenu. Et il venait de lui présenter sa fiancée, de lui annoncer son mariage prochain. Dans cette boîte, où la fumée envahissait chaque recoin. Ce n’était pas comme cela qu’il avait envisagé les choses, mais il lui fallait faire, contre mauvaise fortune, bon cœur.
Sa tante lui avait conseillé de le chercher au Blue Velvet. Dans la boîte, il avait fouillé du regard toute la première salle, puis s’était laissé entraîner dans la salle du fond.
Gold cufflinks, old-world lies
Power talks, hunger in their eyes
They think I’m warmth, they think I’m wine
Something sweet to pass the time
But every man who learns my tune
Starts hearing footsteps way too soon
I keep my rhythm, I keep my cool
I never touch, I make the rules
I read their fears
Like sheet music
Every desire
Ends in static
Il avait lancé un regard sur la scène. Elle avait une présence magnétique. Sa robe blanche, immaculée, répondait à la blondeur satinée de ses cheveux, la profondeur de son regard s’harmonisait à une voix rocailleuse, grave, envoutante.
I’m velvet smoke, I stain the room
A low-note prayer, a quiet doom
You swear you felt my fingertips
But I was gone between your lips
I don’t break, I don’t provoke
I just watch matches kiss the smoke
Say you saw me, swear you spoke
But I was velvet smoke
Sa fiancée l’avait ramené à l’instant présent, elle venait de reconnaître l’oncle, d’après les photos qu’elle avait vues à la maison, attablé devant un verre de bière plein.
— Avant de répondre, si c’est mon avis que vous voulez, vous risquez de ne pas aimer ce que vous allez entendre… Alors, vous voulez quoi ?
— Mon oncle, tu es mon parrain, c’est ta bénédiction que je te demande.
— Mon pauvre garçon, je ne peux pas…
Devant la surprise déçue de son filleul, l’homme s’expliqua.
— Tu tiens vraiment à être malheureux toute ta vie ?
— Au contraire, je l’aime, elle m’aime, nous nous aimons, on va vivre ensemble, fonder une famille, être heureux ensemble…
— Écoute, coupa l’oncle, je pense que le mariage a été inventé par des femmes, pour leur assurer un toit au-dessus de la tête. Et elles ont fait croire aux hommes que c’était leur idée, histoire de flatter leur ego… Mais elles contrôlent tout. Et font ce qu’elles veulent des hommes qu’elles vampirisent.
— Viens, on s’en va, s’énerva la fiancée.
— Mon oncle, reprit le futur marié, qu’est-ce qui t’arrive ? Il s’est passé quelque chose avec Tante Jane ?
— Il se passe toujours quelque chose. Tu l’as vu, toi aussi, pas plus tard qu’il y a cinq minutes. Tu vois, la blonde, sur scène. Cette fille est incroyable, non.
If blood is spilled, it’s not my crime
I only murder hearts with time
I’m velvet smoke, I haunt the air
A ghost in white, a platinum stare
You reach for me, I slip the rope
You never hold velvet smoke
— Ne dis pas le contraire parce qu’elle est là – rien de personnel, mademoiselle – je t’ai vu, quand tu es arrivé… Et ta fiancée t’a vite ramené sur terre. Ça se passe comme ça, pour l’instant. Plus tard, ce sera bien pire, crois-moi.
Last call fades, the piano bleeds
Another man forgets to breathe
I leave the stage, the night still chokes
On my name…
Velvet Smoke
La voix intemporelle de la chanteuse se rappela au bon souvenir du jeune homme, mais sa fiancée veillait, et lui administra un petit coup de coude, pour le rappel.
— Tu vois ? Encore…
— Allez viens, on s’en va, on ne va pas rester à écouter cet ivrogne. Tu vois bien qu’il est complètement bourré, reprit la fiancée en se levant de sa chaise.
Le jeune homme, la mine renfrognée, s’excusa auprès de son parrain. Arrivé devant le bar, il proposa de régler toutes les consommations de son oncle.
— Toutes les consos de la 38 ? Voyons, bah, il y a juste une bière. Alors, ça doit être sa dernière soirée ici, à celui-là…
— Je ne vous suis pas, comment ça, juste une bière, et comment ça, sa dernière soirée ?
— Il est connu, ici, c’est un habitué…Ça fait au moins deux heures, qu’il est ici, et il a commandé juste une bière… et je parie qu’il n’y a même pas touché.
— Mais comment le savez-vous ?
— Ça arrive souvent. Des habitués, ils viennent pour la chanteuse, Evelyn, plusieurs fois par semaines, ils la draguent un peu. Mais ne repartent jamais avec elle, toujours avec une autre, une serveuse, ou une cliente, ou une autre chanteuse, on en a certains soirs, et puis, un soir, ils viennent, ils sont là, commandent une bière, ou un whisky, ou autre chose, bref, une boisson, qu’ils ne boivent pas, et ils repartent en fin de soirée, et on ne les revoit plus…
— Qu’est-ce qui leur arrive ?
— Rien, ils ne viennent plus, c’est tout… Si, il y en a deux ou trois, ces dernières années, qui ont passé l’arme à gauche en sortant d’ici… mais bon, la plupart doivent rentrer chez eux et se faire engueuler par bobonne, du coup, ils ne reviennent plus… C’est la vie… Bref, je pense qu’il ne reviendra plus non plus, celui-là…
— Et elle ?
— Oh, elle, elle attire les clients fortunés. Vous avez vu comme elle est belle ? Et elle chante divinement… C’est comme si elle leur jetait un sort… Je vous dis, ils viennent pour elle, et ils consomment, et bien… et ça dure plusieurs semaines. Et un jour ils partent, et un autre gars tombe sous son charme…
— Quand vous dites « des clients fortunés » …
— Ces mecs-là, c’est des politiciens, des chefs d’entreprise, des rentiers, enfin bref, des clients fortunés. Et ils viennent ici, ils oublient la bourgeoise, ou le boulot, le temps de la soirée. Et ils reviennent, et un beau jour, ils doivent finir par se rendre compte que leur femme pourrait les quitter avec toute leur fortune. Je suppose que c’est pour ça que leur dernière soirée est si triste, presque amère, et qu’après on ne les revoit plus…
Le jeune couple venait de quitter le Blue Velvet. Lui s’était assis au bar, soulageant une jambe apparemment fatiguée, et attendait que le barman se libère pour commander un café. Evelyn s’accordait une pause. Sur scène, les musiciens étaient comme orphelins de leur vedette, et jouaient quelques morceaux de jazz, en sourdine, pour faire redescendre la tension chez les « clients fortunés » qui ne pouvaient s’empêcher de s’imaginer ramener la blonde fatale jusqu’à sa chambre d’hôtel.
Il relisait les notes dans son petit carnet. La qualité de la musique, la précision de l’orchestre, les paroles troublantes, tout y était consigné. Mais le plus important, c’était elle. Sa voix était un don du ciel, que servait une mise en scène parfaitement maîtrisée. L’éclairage se reflétait sur la blonde chevelure qui lui donnait des airs de Marilyn et irradiait dans toute la pièce. Sa robe blanche soulignait sa silhouette sublime, gracieuse, presque irréprochable, à condition de ne pas tenir compte de l’avis des quelques épouses venues accompagner leurs maris. Les hommes attablés, véritables statues de sel, ne pouvaient détacher leur regard de l’objet de tous les désirs.
— Vous dites qu’ils ne reviennent plus, les clients qui l’ont vue ?
L’homme avait la voix éraillée, et devait forcer pour se faire entendre.
— Jamais après leur dernière soirée. Qu’est-ce que je vous sers ?
— Un café. Et vous avez dit que certains ne sont pas rentrés chez eux ?
— Ce sont des gens riches, vous savez, ils n’ont pas tous une hygiène de vie exemplaire…
— Vous savez ce qui s’est passé, pour ceux-là ?
— Pas exactement, on en a parlé dans les journaux, mais bon… Vous êtes flic ?
— Journaliste… C’est moi qui suis venu pour Jazz Magazine.
Le barman, comme soulagé, rassembla ses souvenirs, le temps de faire passer le café. Quelques années auparavant, combien, exactement, il ne le savait plus, un de ses clients s’était effondré au volant de sa Cadillac, dans une ruelle attenante. Celui-là était probablement moins riche que les autres qui avaient, en général, un chauffeur pour approcher la limousine de la sortie du Blue Velvet.
Une autre fois, un client avait été porté disparu et retrouvé quelques jours plus tard, en forêt, mort, en tenue d’équitation. Au cours de l’enquête, un duo de policiers avait posé quelques questions au barman, ça n’était pas allé plus loin. L’autopsie avait révélé un malaise cardiaque, probablement dû à l’effort intense du cavalier qui n’avait pas dû se ménager.
— Il y en a eu d’autres ? demanda le journaliste.
— Oui, je crois qu’il y en a un qui a été empoisonné, je ne sais plus trop les détails. Mais je vous dis, on en a parlé dans les journaux, peut-être même dans le vôtre, vu que c’était des habitués de la boîte. Vous devriez chercher par là…
Le journaliste prit sa tasse de café et s’en retourna, la démarche marquée d’une forte claudication, dans la salle du fond. Le tour de chant d’Evelyn allait reprendre. Elle était fascinante, il était fasciné. Aucun homme ne restait indemne.

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