XI - Vert
Miles resta seul à la table, le regard accroché à cet instant qui venait de s’échapper, cet instant où quelque chose n’était pas arrivé.
Il vida son whisky. Une serveuse passait devant sa table. Il la héla, elle lui fit signe de patienter, un café à servir chaud, en salle. Après avoir pris les commandes de bouteilles de champagne par demi-douzaines, elle ne repassa pas par l’alcôve.
Lui s’approcha, gravissant difficilement les trois marches, le café à la main. Il s’assit à côté de Miles, qui semblait à peine surpris.
— Turner, se présenta le boiteux. Elle va arriver avec votre whisky.
— Merci…, répondit Miles, les yeux rivés sur la tasse de café.
— La caféine, ça aide, pour la jambe. Ça atténue la douleur, et c’est moins cher que la pharmacie.
Miles opina du chef. Puis hocha la tête en direction d’Evelyn.
— Vous êtes dans le jazz ?
— Ça paie les factures.
— Quelle feuille de chou ?
— Jazz Mag.
— L’article, c’était vous, donc ?
— Vous l’avez lu ?
Turner parut surpris.
— Ma mère aimait le jazz, j’ai gardé ses disques. Je m’intéresse. Un peu.
— New Orleans ?
— New Hampshire. Et vous ?
— Kansas.
Chacun venait de trouver un point d’appui, quelqu’un qui ne ressemblait pas à tous ces gars, quelqu’un qui n’était pas là pour fantasmer.
La jeune femme vêtue de rouge et de noir s’approcha de leur table, y déposa un verre de Four Roses et une tasse de café, échangea le cendrier plein contre un cendrier vide. Evelyn enchaîna sur une nouvelle partition.
— Je vais vous raconter une histoire, reprit Turner, quand la serveuse disparut dans la salle. Vous aimez les histoires, non ?
— Que j’aime ou non, vous allez me la raconter, pas vrai ?
— C’est l’histoire d’une boîte de jazz qui était maudite.
Miles eut un sourire, incontrôlé. Turner l’observa, continua.
— Des tas de types, des princes, venaient y écouter la troubadour qui s’y produisait. Ils n’avaient d’yeux que pour elle. Mais quand ils quittaient cette boîte...
— Venez-en aux faits, Turner.
— OK, je raconte mal…
— … sans vous vexer.
— L’ancien procureur Jordan Carver. Un client régulier, qui venait tromper son ennui, et, accessoirement, sa femme. Sorti d’ici le dix-huit octobre quatre-vingt-douze. Retrouvé au volant de sa Cadillac, à deux rues d’ici. Crise cardiaque.
— La cigarette et l’alcool…
— Un autre habitué, un juge à la retraite, pas très fidèle non plus, William Ackerman. Une chute de cheval, en forêt. Lui aussi, malaise cardiaque, semble-t-il. Dix-huit octobre quatre-vingt-treize.
Il avait piqué la curiosité de Miles.
— John Abercomby, chef d’entreprise, aucun besoin d’être infidèle, c’est un célibataire endurci. Il a racheté les parts de son associé dans diverses boîtes quand elles ont chuté à Wall Street. Il a fait remonter les actions, il est milliardaire et vient dépenser de substantielles économies en bouteilles de champagne hors de prix jusqu’à ce qu’on le retrouve mort, chez lui. Son infirmière, une petite nouvelle à son chevet, s’est plantée dans les grandes largeurs dans le dosage de ses médocs. Elle est à la rue, aujourd’hui.
— Laissez-moi deviner, il est mort un dix-huit octobre, lui aussi ?
— Quatre-vingt-quatorze, confirma Turner.
Ils regardaient la salle. Que voyaient-ils ? À gauche, un juge et un capitaine de police, qui avaient fait la Une des journaux quelques jours auparavant. Un réseau de trafic de drogue démantelé avait conduit à de multiples condamnations au cours d’un procès spectaculaire.
Juste devant la scène, un groupe d’avocats, d’âges variés.
— Pas des commis d’office, constata Miles.
— Cabinet Chester, Hobbs et Collins, précisa Turner. Un gros morceau.
Tout de suite à leur droite, trois patrons cotés à Wall Street, et pas en bas de l’échelle, comme le fit remarquer Turner, ne quittaient pas Evelyn des yeux.
— Et tout à droite, des médecins de L. A. en séminaire, ajouta le boiteux.
— Ils ont des séminaires qui durent, ces gars-là, s’étonna Miles. Ça fait bien deux semaines qu’ils viennent tous les soirs…
— Sauf le jeudi, naturellement. Et vous voyez, ce type, là, devant nous, assis avec bobonne ?
— Lui aussi, je le vois depuis plusieurs jours. Mais d’habitude, il est seul…
— Et vous trouvez qu’il est d’humeur moins festive, ce soir, je parie, compléta Turner. Vous voyez, son verre ?
— Bière, pas de champagne, ce soir.
— Mais il n’a pas l’air d’aimer la bière, on dirait…
— Exact, il n’y a pas touché…
— Sa dernière soirée, donc…
— Une chance pour lui que le dix-huit octobre soit passé.
— Il ne mourra peut-être pas cette année, celui-là, conclut Turner.
Le journaliste se retourna vers Miles, prit sa tasse de café, la porta à ses lèvres. Miles l’observa.
— Pourquoi vous me racontez tout ça, Turner ?
— Regardez-nous, répondit le journaliste. Moi, je donne l’impression d’avoir dormi dans mes fringues. Et vous ? La clope, le whisky, le blouson de cuir, vous venez ici à pied. On ne fait pas partie de leur univers. Vous ne vous intéressez pas à la chanteuse pour les mêmes raisons qu’eux. Nous, tous les deux, on vient d’une autre galaxie que ces gars-là. Ils consomment, on questionne.
— Vous êtes loin du jazz, là, Turner.
— Comme vous êtes loin de votre client… Pourquoi avez-vous accepté cette affaire ?
— Cinq-cents billets, c’est cinq-cents billets…
— Ça paie les factures, pas vrai ?
Miles ne répondit pas.
— Une autre galaxie… reprit Turner.
Evelyn continuait son tour de chant. Les puissants n’imaginaient pas qu’on les observait. Ils étaient ailleurs, aspirés par un trou noir - cette divine beauté en robe blanche.
— Depuis combien de temps il a disparu ? relança Turner.
— Normalement, c’est confidentiel… Mais vous avez piqué ma curiosité…
— Et donc ? …
— Une bonne quinzaine de jours.
— Soyez précis.
— Sa femme m’a contacté… le vingt-et-un. Et il n’était pas rentré à la maison depuis…
— Trois jours ? …
— Trois jours.
Une lueur passa dans les yeux de Miles. Il prit son paquet de cigarettes, en tira une tige, sans l’allumer. Il alignait les faits.
— Des malaises cardiaques, un empoisonnement « accidentel ». Et maintenant, un disparu… Et les dates, il y a cette répétition étrange…
— C’est elle qui m’a mis la puce à l’oreille, renseigna Turner. Le hasard fait parfois bien les choses. Mais rarement à ce point.
— Admettons. Dans ce cas, je vois le lien entre Carver et Ackerman. Mais Abercomby…
— Et votre client ?
— James Andrews, murmura Miles, le PDG de Andrews International.
Il se leva sans finir son verre.
Il n’était pas si tard, Madame Andrews le recevrait encore.
— J’ai pas compris votre nom, remarqua Turner.
— Miles.
— Juste Miles ? Vous avez des choses à cacher, ou bien vous avez honte de votre nom ?
— Peut-être... une page à tourner.

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