XVI – Brun

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L’automne ne se laissait pas affaiblir. Toujours plus humide, toujours plus désagréable. La ville ne s’endormait pas, elle somnolait, tout au plus. Ici, la rue avait trouvé une sorte de quiétude, de la nuit tombée aux rares voitures qui la remontaient. À peine moins qu’en pleine journée. Une rue discrète, qui se cachait au monde. Accrochée au mur, le téléphone public n’était pas abrité dans une cabine en plexiglas. La jambe traînante, il s’en approcha, décrocha le combiné, composa le numéro. Puis il demanda qu’on lui passe le correspondant qu’il cherchait à joindre.

‑ Miles ? Turner. Vous aviez raison, votre client…

Il regardait, inquiet, le bout de la rue, sur sa gauche.

‑ C’est du lourd. Vous auriez intérêt à ralentir sur le whisky, et la clope. Faudrait pas que vos mains se mettent à trembler… Et, Evelyn, elle n’est pas…

Il ne l’avait pas vu venir, dans son dos. La ligne était coupée. Miles n’en saurait pas plus, Gabriel avait été brutalement et définitivement interrompu. L’homme qui venait de raccrocher pour lui le dévisageait, comme un savant pouvait étudier le résultat d’une expérience.

‑ G. C. T., dit-il en tournant la tête vers son garde du corps. Croyez-vous, Jones, que cet homme ait une importance qui justifie cette forme d’anonymat ?

‑ Certainement pas, Monsieur, répondit le gorille.

‑ Gabriel Cornelius Turner, journaliste pour Jazz Magazine, écrit, en free-lance pour le Tribune, des articles dont le seul but est de salir ceux sur qui il écrit.

‑ Faire savoir aux lecteurs dans quel monde ils s’apprêtent à vivre, Sommers… contredit Gabriel, qui n’avait aucun moyen de fuir.

‑ Trois pages de calomnies et vous voilà remonté dans le temps.

‑ Planquez les faits sous le tapis, ça ne change rien, ce sont des faits.

‑ Des faits ? Vous entendez ça, Jones ? Monsieur Turner détient la vérité.

Il observa Gabriel. Par quelle formule pouvait-il encore l’humilier ?

‑ La vérité, monsieur Turner, est affaire d’époque, et de point de vue. Napoléon était-il un grand homme ou un tyran ? Celui qui affronte le système est-il un terroriste, ou un résistant ?

‑ Et vous, demanda Gabriel, serez-vous un terroriste, ou un tyran ?

‑ Je serai celui que vous n’empêcherez pas d’accomplir sa destinée. Vous auriez dû rester concentré sur le jazz, monsieur Turner.

Un sourire se figea sur le visage de Turner, répondant à la moue méprisante de Sommers.

‑ Le jazz n’est qu’un gagne-pain. Seule la vérité compte. Les faits, quelle que soit l’époque, quel que soit le point de vue.

‑ La vérité, alors… Je sais qui vous êtes, Turner.

‑ Peu importe qui je suis…

‑ Et je sais qui elle est…

Un frisson de satisfaction lui parcourut l’échine. Celui qui secoua Turner fut plus froid, plus violent.

‑ Vous ne vous en tirerez pas comme ça, osa le journaliste.

Sommers gardait l’assurance que lui conférait son ambition.

‑ Ni rien, ni personne, ne se mettra plus en travers de ma route. J’ai appris à prévoir les hommes. Et à corriger les imprévus. Ma destinée n’est pas négociable.

Un dernier défi. Gabriel le regarda dans les yeux.

‑ Votre trop grande confiance en vous est votre faille, Sommers. La montagne est bien trop haute…

‑ Les hommes comme vous confondent lucidité et importance.

Sommers se rapprocha de Turner, lui murmura à l’oreille.

‑ Vous avez déjà entendu parler du crime parfait ?

‑ Le crime parfait n’existe pas, Sommers. La vérité finit toujours par ressortir.

‑ Le crime parfait, Turner, c’est celui qui fait croire au monde entier à une mort accidentelle.

‑ Il y aura toujours quelqu’un pour comprendre que les coïncidences n’en sont pas. Et ce quelqu’un creusera.

Sommers tourna les talons, regarda ses chaussures, lança une consigne.

‑ Faites ça discrètement.

En quelques pas, il avait rejoint la rue principale.

Jones prêta son regard au journaliste appuyé sur sa jambe valide.

‑ Vous voulez une cigarette ?

Un dernier sourire éclaira le visage de Gabriel.

‑ Je ne fume pas.

‑ C’est sans importance.

Le garde du corps sortit un paquet de sa poche, l’ouvrit, sortit une tige. Il la tapota sur le carton, un geste machinal qu’il fit sans s’en rendre compte, la porta à ses lèvres.

La petite flamme jaune fut la dernière chose que Gabriel Cornelius Turner eut conscience de voir.

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