XIII – Orange amère
Miles traversa l’avenue, au niveau de l’enseigne en tube à néon. On n’était pas jeudi soir. Le Blue Velvet appelait ses habitués. Miles ne manquerait pas à l’appel.
‑ Bonsoir, Chef.
‑ Bonsoir Monsieur, répondit le portier, sans même prêter un regard au détective.
Il entra dans l’établissement. La voix, qui ne rendait grâce ni à Kim Wilde, ni au jazz, lui tira un sourire mélangé à une grimace. Four Roses, alcôve, Miles attendit la fin du massacre musical. Evelyn arriverait bientôt. Sans tarder, les puissants investirent petit à petit la salle du fond. Miles alluma une Pall-Mall.
Enfin, la salle fut comble. Enfin la douloureuse chanteuse quitta la scène. Les musiciens reprirent une musique plus conforme au style du club. Enfin, Elle entonna les premières notes.
Le spectacle dura, dans sa première partie, une bonne demi-heure. La musique se fondit dans le silence. Les flûtes de champagne se remplirent. Chacun faisait le pari simple qu’Elle le rejoindrait à sa table. La déception se lisait sur chaque visage qu’elle snobait, en traversant la salle, jusqu’aux marches de l’alcôve.
‑ Monsieur « Quelque chose comme ça ». Encore ici…
‑ J’aime les endroits où on ne me pose pas trop de questions
‑ Vous avez un vrai talent pour choisir les mauvais refuges, dit-elle en s’asseyant sur la chaise que Miles lui avait préparée.
‑ Je ne vous propose pas de champagne…
‑ Je suis servie.
‑ Des admirateurs généreux...
Un silence s’imposa. Miles lui tendit une cigarette.
‑ Et votre père qui n’était pas votre père… Vous l’avez retrouvé, affirma-t-elle.
‑ Vous êtes au courant.
‑ Ça fait la Une de tous les journaux.
Il alluma la cigarette de la jeune femme.
‑ Évidemment…
‑ Et votre mère, qui n’est pas votre mère, elle vous a payé ?
‑ C’était un contrat… au résultat.
‑ Et le résultat ?
‑ Disons que je ne toucherai pas le bonus.
Un sourire, à peine perceptible, se dessina sur ses lèvres, lorsqu’elle souffla la fumée de sa plus récente bouffée.
‑ Laissez-moi vous inviter, alors…
‑ Vous n’êtes pas forcée…
‑ Je sais.
Miles la dévisagea une seconde, puis détourna le regard sur son verre de whisky.
‑ Carver, Ackerman, Abercomby ? Ça vous dit quelque chose ?
‑ C’est quoi, ça ?
‑ Des habitués de ce club.
‑ Ils ne donnent pas leur nom, en général… John Smith, le plus souvent.
‑ Pour préserver leur mariage.
‑ Ou leurs illusions.
Un nouveau nuage de fumée les sépara.
‑ Et donc, ces trois-là ?
‑ Leurs noms ne me disent rien…
‑ Et leurs tables…
‑ Pas impossible… J’ai chanté pour beaucoup d’hommes qui se ressemblaient.
Il la fixa.
‑ Ils sont morts.
Elle ne broncha pas.
‑ Les hommes meurent, ici comme ailleurs.
‑ Pas toujours à la même date.
‑ Comme un anniversaire ?
‑ Merde, oui, murmura Miles, comme un anniversaire, ajouta-t-il plus fort.
Un silence s’installa durablement. Ils se dévisageaient mutuellement. Evelyn posa dans le cendrier ce qui restait de sa cigarette. Miles vida son verre. La flûte de champagne, encore à demi pleine, restait seule sur ce désert. Evelyn s’appuya confortablement sur le dossier de sa chaise, le doigt entre ses lèvres. Son assurance la poussa à relancer.
‑ On dit qu’il vous arrive de rendre visite à de vieilles dames dépressives…
‑ On dit beaucoup de choses.
‑ On dit que vous insistez.
‑ Entre deux whiskies, une infusion, pour sauver une soirée…
‑ Sérieusement, vous ne devriez pas les importuner avec vos histoires.
‑ Ça a l’air de vous toucher.
‑ Disons que je n’aime pas qu’on ennuie les personnes fragiles.
Il l’observa, attentif.
‑ Vous êtes concernée ?
Elle se redressa, déjà ailleurs.
‑ Je dois retourner chanter…
Elle s’était levée, happée par la salle, absorbée par la scène. Elle s’éloigna.
Miles resta seul, avec la nette impression d’avoir posé la bonne question - trop tôt ?
C’était mercredi… Demain, il ne viendrait pas. Personne ne viendrait. Demain, ce serait jeudi, jour de fermeture.

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