XIV – Rose
Quarante-huit heures sans jazz. Sans whisky, sans clope. Une petite diète, de temps à autres. Et si ça facilitait la réflexion…
Mais ce soir, il y était revenu. Une nouvelle chanteuse quelconque, peut-être moins mauvaise que la semaine dernière, exhibait son manque de talent.
« Ce n’est pas juste, se dit Miles, comparer cette pauvre fille avec Evelyn... ». Il posa son mégot dans le cendrier, et avala une première gorgée de whisky.
‑ C’est pour aider à faire passer la torture ?
‑ Turner ! Quel bon vent vous amène ?
‑ Le même que vous, je crois.
Turner gravit les trois marches et prit place à la table de Miles.
‑ Des nouvelles de notre affaire, demanda le journaliste ?
‑ On n’a pas d’affaire, Turner. Vous êtes reporter, et moi… chômeur... Il est mort aussi.
‑ Votre client ?
‑ Même date, apparemment… Un anniversaire ?
‑ Je cherche.
‑ Vous avez des pistes ?
‑ Rien de certain.
‑ Quand ?
‑ Il faut être prudent.
‑ Il faut toujours être prudent.
Un silence.
‑ Vous savez autre chose sur Andrews ?
‑ Il faisait des affaires à l’international.
‑ Et en privé ?
‑ Sa femme dit qu’il avait changé. Plus préoccupé. Et il venait ici…
‑ Pour la blonde ?
‑ C’est ce qu’elle croit. Pourtant, il avait toujours été fidèle.
‑ Pas de raison que ça ait changé.
‑ Allez savoir…
Gabriel hocha la tête.
‑ Pourquoi le Blue Velvet ?
‑ Bonne question.
‑ Autre chose ?
‑ Peut-être. Un voyage d’affaires.
‑ Récent ?
‑ Non. Vieux.
‑ Vieux comment ?
‑ Quelques années. Il est resté en Europe plus longtemps que prévu.
‑ Combien ?
‑ Une bonne semaine.
‑ Où ?
‑ La France, d’après sa femme. Mais il y a peut-être autre chose…
‑ Il faudrait vérifier.
‑ Mon boulot chez Andrews est fini.
‑ Essayez quand même. Elle vous en dira peut-être un peu plus, maintenant.
La salle s’était remplie sans qu’ils s’en aperçoivent. C’était à Elle de prendre la scène. Les lumières se tamisèrent. Sa silhouette se dessinait, entre les musiciens. Les premières notes roulèrent dans la salle. Les premiers vers, aussi.
Je passe entre les tables,
Blanche et tranquille,
Le regard qui s’attarde
Et s’enfuit facile.
Ils pensent que je souris pour eux,
Que je tends ma main,
Mais je joue dans le vent,
Et jamais dans leur plan.
Miles et Turner échangèrent un regard. Une demi-seconde. Un sourire apparut sur les lèvres du journaliste.
‑ La France, d’après sa femme ?
Il sourit. Pas tout à fait.
Je touche l’air,
Je ne touche rien,
Je laisse courir les doigts
Sur leur destin.
Ombres et lumières,
Je danse sur le fil,
Je glisse entre vos chairs,
Et vos cœurs vacillent.
Je ne rends personne,
Je n’éteins pas les flammes,
Je suis juste là…
Pour voir qui se consume avant moi.
Miles acquiesça d’un hochement de tête.
‑ Et vous croyez qu’elle chante dans quelle langue ?
‑ Ne me demandez pas, répondit Miles.
‑ Attendons sa pause, donc.
Et si demain
Le silence devient lourd,
Je serai toujours celle
Qui sourit dans le jour.
Je passe entre les tables,
Blanche et tranquille,
Le regard qui s’attarde
Et s’enfuit facile…
La pause arriva, Evelyn s’installa à la table d’un de ses admirateurs anonymes, prit la coupe de champagne qui l’attendait. Elle les observait, de loin. Ils lui rendirent son regard.
Evelyn se leva doucement, fit le tour de la table, laissa glisser ses doigts sur l’épaule du col blanc qu’elle ne regardait pas, s’approcha de l’alcôve. Elle monta les marches.
‑ Monsieur « Gratte-Papier » et Monsieur « Quelque chose comme ça ».
‑ Salut, dit simplement Turner.
Miles hocha la tête.
‑ Mes deux seuls vrais admirateurs, réunis autour de la même table, voyez-vous cela. Vous permettez ?
‑ Vous demandez ? dit Miles dans un sourire.
‑ Timidité surhumaine, répondit-elle dans un semi murmure, appuyé d’un clin d’œil.
‑ Vous chantez en français ? demanda Turner, qu’elle ne regardait pas.
‑ Ça ajoute au mystère, répondit-elle en tournant la tête.
‑ Vous le parlez ?
Evelyn quitta des yeux son interrogateur pour se tourner, de nouveau, vers Miles.
‑ Je l’ai appris.
‑ Pas si facile, à ce qu’on dit, lança Miles, presque admiratif.
Sans détacher son regard de Miles, elle eut ce mouvement de recul, en appui sur le dossier de la chaise, prit la cigarette que Miles venait de poser sur le cendrier.
‑ Quelque temps sur place, c’est le plus efficace, avoua-t-elle dans un rond de fumée
‑ Sur place ? confirma Turner.
Elle se tourna de nouveau vers lui
‑ Ça aide à tourner la page, parfois.
‑ À s’échapper, aussi… relança Miles.
Elle revint vers lui.
‑ Aussi, ça peut…
Le filtre gisait dans le cendrier, la flûte, vide, abandonnée entre un verre de whisky et une tasse de café, attendait qu’on la ramasse. À la grande satisfaction des costumes trois pièces, Elle était retournée sur scène.
‑ Assez de café pour ce soir, dit Turner en se levant difficilement.
‑ Je reste encore un peu.
‑ Bien entendu…

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