XX – Bleu nuit

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Il pleuvait sans conviction, ce genre de pluie qui ne décidait pas si elle voulait tomber ou s’excuser. De fines gouttes qui ne rinçaient pas. Une pluie qui rendait la vie poisseuse. Face à la Tour Eiffel illuminée, la terrasse était vide. Quelques tables inoccupées, des chaises empilées, et cette lumière jaune, fatiguée, qui donnait aux visages un air plus honnête qu’ils ne l’étaient vraiment.

Le sexagénaire l’avait reconnue avant même d’en être sûr.

Ce n’était pas son visage - il avait changé, évidemment. Ce n’était pas non plus la coiffure, ni la silhouette. C’était autre chose. Une manière de se tenir légèrement en retrait, comme si elle chantait pour quelqu’un qui n’était pas là.

Elle chantait en français.

Pas avec l’accent des étrangères appliquées, ni avec celui des locales. Un français appris sur place. Vécu. Usé un peu. Juste ce qu’il fallait pour que la langue cesse d’être un décor et devienne un refuge.

Il resta debout, près du bar, le temps du morceau. Quand elle eut terminé, il applaudit comme les autres. Ni plus fort. Ni plus faible. Puis il s’approcha.

‑ Mademoiselle…

Elle leva les yeux. Une demi-seconde. Pas plus. Assez pour qu’il comprenne qu’elle l’avait reconnu.

‑ Madame, dit-elle calmement.

Il hocha la tête, comme s’il acceptait la correction.

‑ Voulez-vous donc tant vous accrocher à ce mauvais souvenir ?

‑ Les cicatrices vous rappellent d’où vous venez. Elles ne vous indiquent pas le chemin que vous devez prendre…

‑ Peut-être. Votre père travaillait avec moi, autrefois. Vous aviez… quoi… dix ans ? Onze ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle posa le micro, fit un signe au pianiste, attrapa un verre d’eau derrière le comptoir. Puis elle revint.

‑ Asseyez-vous, dit-elle.

Il s’installa à une petite table. Elle resta debout un instant, comme si elle hésitait à partager l’espace. Puis elle s’assit.

‑ Je ne suis pas venu pour vous embarrasser, dit-il. Je suis à Paris pour affaires. J’ai entendu votre voix. C’est tout.

‑ Les voix vont et viennent, répondit-elle. Les gens aussi.

Il esquissa un sourire.

‑ Mon neveu parlait souvent de vous.

Elle se figea à peine. Juste assez pour que lui le voie.

‑ Il était triste, ajouta-t-il. Quand vous avez disparu.

‑ Les enfants se consolent vite, dit-elle.

‑ Il n’était plus un enfant.

Elle baissa les yeux vers ses mains. Ses doigts étaient immobiles. Trop.

‑ Je ne suis plus celle qu’il a connue.

‑ Je m’en doute, je vois.

Un silence s’installa. Pas un silence lourd. Un silence prudent. Celui des gens qui savent que certaines phrases, une fois dites, ne peuvent pas être reprises.

‑ Vous vivez ici ? demanda-t-il.

‑ Pour l’instant.

‑ Et après ?

Elle haussa les épaules.

‑ Après, ce sera ailleurs.

Il comprit alors qu’elle ne fuyait pas. Elle avançait. Ce n’était pas la même chose.

‑ Je ne dirai rien, dit-il simplement.

Elle releva les yeux.

‑ Il n’y a rien à dire.

‑ Justement.

Elle l’observa longtemps. Puis, très doucement :

‑ Merci.

Il se leva.

‑ Bonne chance, Madame…

‑ Ce n’est pas mon nom, coupa-t-elle, avant même qu’il ait eu le temps d’en prononcer la première syllabe. Pas ici.

Il sortit sans se retourner.

Dehors, la pluie avait cessé.

Evelyn ouvrit les yeux et se releva, assise, dans le même centième de seconde. Il ne faisait pas chaud, mais elle transpirait. Un mauvais rêve, un de plus… Mais celui-ci était-il vraiment aussi mauvais que ceux des nombreuses nuits précédentes ? « Elles ne vous indiquent pas le chemin que vous devez prendre… » se répéta-t-elle.

Elle était seule dans la maison. Plus d’un homme aurait essayé ce que Miles n’avait même pas esquissé. Il était parti, pour la ville, sans même attendre le petit matin. Turner. Ce qui avait pu lui arriver l’intriguait. Il s’était assuré qu’Evelyn était en sécurité pour régler le problème suivant.

Dans le silence, seul un chien jappait au loin, dans une rue voisine. Evelyn avala un verre d’eau et se rendormit.

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