Chapitre 2 : Le silence du père
Le lendemain matin, le silence pesant du deuil se dissipe un peu. Dans le salon, le bruit léger des tasses sur les soucoupes, de la fourchette de Victoria sur une assiette en porcelaine et de la cuillère de Frank dans son café rompt le silence. Dan est assis, sa tasse de thé vide sur la table basse, et lit le journal du jour. Jessica, elle, est assise à côté de lui, son expression empreinte d'une tristesse silencieuse. Frank et Victoria se tiennent près de la cheminée, comme la veille.
La porte d'entrée s'ouvre et Camille apparaît, un sourire timide sur les lèvres.
— Bonjour à tous, dit-elle d'une voix douce, j'ai apporté le courrier.
Dan relève la tête et lui adresse un léger hochement de tête. — Merci Camille, c'est gentil.
Camille pose une pile de lettres sur une petite table et commence à les distribuer.
— C'est un mélange de condoléances et de quelques factures, explique-t-elle en passant une enveloppe à Dan, puis une autre à Victoria. Et celle-ci est pour vous, Frank.
Les membres de la famille ouvrent leur courrier sans y prêter grande attention. C'est un rituel matinal, une normalité bienvenue dans le chaos de leur chagrin.
— Rufus est toujours en haut ? demande Camille, son regard se posant sur l'escalier.
— Oui, il est dans sa chambre, répond Jessica. Il lit un livre. Il cherche à s'échapper un peu.
Camille hoche la tête et se dirige doucement vers les escaliers. Elle monte les marches, s'arrête devant la porte de la chambre de Rufus et frappe doucement.
— Rufus ? C'est moi, Camille.
Un silence, puis la porte s'ouvre doucement. Rufus est assis sur son lit, un livre dans ses mains. Il le pose sur sa table de chevet et se frotte les yeux.
— Bonjour, Camille, murmure-t-il, sa voix encore un peu rauque.
— Je t'ai apporté ton courrier, dit-elle en lui tendant une enveloppe sans adresse d'expéditeur. Comment s'est passé le repas de famille ?
Rufus prend la lettre et la pose sur sa table de chevet.
— Ça a juste explosé au dîner. Frank et Victoria ont accusé mon père de l'avoir laissée mourir. Et moi... Ils pensent que je n'aurais pas dû partir. Il leur fallait un coupable.
— Ils sont en deuil, Rufus, dit-elle en s'asseyant sur le lit à côté de lui, et le deuil fait dire des choses cruelles. Mais je sais que ton père l'aimait et qu'il a fait ce qu'il a pu. Et il n'y a pas de quoi te sentir coupable : tu es parti pour tes études et pour faire ta vie, et ta mère a accepté que tu fasses ce choix.
Rufus attrape la lettre qu'elle vient de lui donner. Il ouvre l'enveloppe et lit le message à voix basse :
« Les fleurs peuvent faner, mais les secrets, eux, ne fanent pas. »
Il relève la tête, la lettre tremblant dans ses mains. — Qu'est-ce que c'est que ça ?
Camille, le regard perplexe, se penche pour lire la lettre. — C'est... C'est une lettre du Corbeau. Fait elle référence à la mort de ta mère ?
La lettre tremblant toujours dans ses mains, Rufus se lève brusquement. Sans un mot, il se précipite hors de la chambre, l'angoisse peinte sur son visage. Camille, saisissant l'urgence de la situation, le suit en courant.
Rufus dévale les marches deux par deux, l'enveloppe sans adresse d'expéditeur froissée dans sa main. Un frisson d'angoisse lui parcourt l'échine, une sensation qui n'a rien à voir avec le chagrin, mais qui le glace bien plus encore.
Dans le salon, le bruit léger des tasses sur les soucoupes s'est tu. Dan, Jessica, Frank et Victoria sont immobiles, absorbés par leur courrier matinal.
— Il faut que vous regardiez ça, lance Rufus, sa voix, d'ordinaire si calme, résonnant d'une urgence désespérée. Il pose la lettre ouverte sur la petite table, au milieu de la pile de courrier.
Dan lève enfin la tête de son journal. — Rufus, de quoi s'agit-il ? Tu peux... Il s'interrompt, son regard s'étant posé sur la lettre. Une petite fleur de lys blanc, fanée, tombe de l'enveloppe et s'étale sur le bois.
— Regardez l'enveloppe, reprend Rufus, le cœur cognant dans sa poitrine. Elle n'a pas d'adresse d'expéditeur.
Dan fronce les sourcils. — Et alors ? C'est probablement une plaisanterie de mauvais goût. Un ami qui n'avait pas l'intention d'envoyer la sienne, rien de plus.
— Ce n'est pas une plaisanterie, papa, réplique Rufus.
Sans un mot, Victoria, qui se tient près de la cheminée comme la veille, pose son café sur la petite table et saisit l'enveloppe qui lui est destinée. Elle l'ouvre. De l'intérieur, une autre fleur de lys fanée en tombe.
Le regard de Victoria est vide de toute émotion. Elle tourne le papier et le lit à voix haute, sa voix n'étant plus qu'un murmure : — Les fleurs peuvent faner, mais les secrets, eux, ne fanent pas.
Dan a un rire nerveux, qui se perd dans le silence de mort qui s'installe. — Ce n'est rien. C'est sûrement une coïncidence. La poste a dû mélanger les lettres. C'est tout. Rien de plus.
Frank, qui est assis près de la cheminée, ouvre sa propre lettre d'un geste lent et déterminé. Lui aussi en sort une fleur de lys fanée et les mêmes mots. Il n'y a plus de panique dans les yeux de la famille, mais un sentiment qui leur est bien plus étranger : une peur froide, venue de nulle part.
Jessica, qui est assise à côté de Dan, son expression empreinte d'une tristesse silencieuse, ouvre la dernière lettre. De l'intérieur, une fleur de lys fanée et les mots sinistres, identiques à ceux que sa famille a déjà reçus.
— Nous avons tous reçu la même lettre, chuchote-t-elle, ses yeux se posant sur son frère
Camille se penche et regarde les lettres, le regard perplexe. — C'est... C'est une lettre du Corbeau. Fait elle référence à la mort de ta mère, Rufus ? demande-t-elle en tournant la tête vers lui.
Dan, le visage figé, regarde autour de lui. Son regard se pose tour à tour sur chacun des membres de sa famille. Il n'y a pas de doute dans leurs yeux : ils partagent tous la même peur. Ils se demandent qui est derrière ce message mystérieux et si cela a un lien avec la mort d'Anna. Il se rend compte que ce n'est pas une coïncidence et qu'il ne peut plus se cacher derrière le deuil pour éviter d'affronter la réalité. Il prend une profonde inspiration et se redresse, comme pour se donner une contenance.
— C'est une distraction. Une mauvaise farce. Occupons-nous de ce qui est important. Il faut terminer les préparatifs de l'enterrement d'Anna. On s'occupera de ça plus tard.
Personne ne bouge. Le regard de Dan balaie les visages de sa famille, cherchant un acquiescement qu'il ne trouve pas. Jessica, assise à ses côtés, ne détache pas ses yeux de la fleur fanée sur la table. Victoria, les lèvres pincées, tient toujours la lettre dans sa main, un frisson d'horreur dans le regard. Frank, lui, fixe les mêmes mots, une peur froide et inconnue dans ses yeux, une peur qui n'a rien à voir avec le chagrin.
C'est Frank qui brise finalement le silence, sa voix plus ferme que prévu : — Dan a raison. Il n'y a rien à faire pour le moment. Je vais aller en ville pour prendre de nouvelles fleurs pour l'enterrement. Les miennes n'ont pas l'air d'avoir supporté le voyage.
L'idée de se remettre à une tâche concrète, aussi banale soit-elle, semble briser le sortilège. Jessica est la première à se lever, son visage toujours empreint d'une tristesse silencieuse, mais une résolution nouvelle dans ses yeux. Victoria suit, pose la lettre sur la petite table avant de se diriger vers la cuisine.
— Je te rejoins, dit Jessica à Frank. On peut choisir de jolies roses blanches, elle les adorait.
Dan hoche la tête, un soulagement fugace traversant son visage. Il est de nouveau en contrôle. Le groupe commence à se disperser, laissant derrière lui la pile de lettres sinistres, comme s'il s'agissait d'un fardeau qu'ils peuvent tout simplement abandonner.
Rufus, lui, ne bouge pas. Il regarde sa famille fuir la menace, l'ignorance et le déni agissant comme un bouclier. La rage monte en lui, une chaleur qui contraste avec le froid qui l'avait saisi. Il déchire la lettre en petits morceaux et les jette sur la table.
— Bien sûr, occupons-nous de tout ça plus tard, marmonne-t-il, un rire nerveux et amer lui échappant. Quand il sera trop tard, on ira s'en occuper.
Il se détourne d'eux, laissant le salon et les lettres derrière lui, et monte les escaliers deux par deux. Arrivé au palier, il se dirige vers sa chambre, le cœur battant à tout rompre. Il ouvre la porte et la referme derrière lui avec une force qui fait trembler le mur.
Une seconde plus tard, on frappe à la porte, doucement.
— Rufus ? C'est moi, Camille. Est-ce que je peux entrer ?
Rufus ne répond pas. La porte s'ouvre lentement et Camille apparaît, son regard rempli de la même inquiétude qu'elle avait lorsqu'elle l'a trouvé plus tôt. Elle voit Rufus agenouillé près d'un carton sous son lit, ses mains fouillant frénétiquement parmi de vieux objets.
— Qu'est-ce que tu cherches ? demande Camille en s'accroupissant à ses côtés.
— Une photo, murmure Rufus, sa voix chargée de frustration. Je cherche une photo d'elle, de ma mère.
Il sort une vieille boîte à chaussures du carton et l'ouvre. À l'intérieur se trouvent des photos jaunies par le temps. Il en sort une et la regarde attentivement.
— C'est celle-ci, dit-il, la photo tremblant dans sa main. Elle la portait toujours.
La photo montre une femme souriante, Anna, sa mère. Elle porte une fleur de lys blanc accrochée sur sa robe d'été, la même que celle qui est tombée de la lettre.
Camille comprend immédiatement. — La même que sur la lettre ?
Rufus hoche la tête, ses yeux se posant sur le lys sur la photo. — Ce n'est pas une coïncidence. Ce n'est pas une farce. Elle portait toujours cette fleur. C'est comme si le Corbeau voulait nous dire que le secret est lié à ma mère.
Unis par leur détermination, ils examinent le lien entre les fleurs de lys et le secret qui entoure la mort d’Anna. Sa famille a fui, mais eux restent, prêts à affronter la vérité.
Rufus et Camille comprennent qu'il y a un lien entre les fleurs de lys et le message anonyme du « Corbeau ». Ce lien est évident, mais ils ont besoin de plus d'indices pour comprendre le secret qui entoure la mort d'Anna.
— On doit trouver quelque chose, lance Rufus, sa voix d'ordinaire si calme résonnant d'une nouvelle urgence.
— Où est-ce qu'elle gardait ses secrets ? demande Camille, les yeux fixés sur Rufus, cherchant une réponse.
Les deux, désormais unis par leur détermination, cherchent un lieu où Anna aurait pu garder ses secrets. Rufus, se remémorant les habitudes de sa mère, se dirige vers le grenier. Le grincement des marches résonne dans le silence de la maison, un son lourd qui semble porter le poids du passé. Ils montent les escaliers deux par deux, jusqu'à la lourde porte du grenier.
— Elle montait souvent ici, murmure Rufus. Elle disait que c'était son refuge.
Camille acquiesce, et tous deux, prêts à affronter la vérité, s’aventurent dans les ténèbres du grenier, où les secrets d’Anna les attendent.
Le grincement des marches résonne dans le silence de la maison alors que Rufus et Camille montent au grenier, leurs pas se dirigeant vers le lourd silence des lieux. Rufus, une lampe de poche à la main, balaie la pièce, révélant des boîtes poussiéreuses, des meubles recouverts de draps blancs et des toiles d'araignée qui scintillent à la lumière. L'air est lourd, chargé de l'odeur du passé.
— Tu penses que l'on va trouver quelque chose ici ? murmure Camille, sa voix résonnant dans le silence.
— Il doit bien y avoir quelque chose, répond Rufus, un soupçon d’espoir dans la voix. Ma mère gardait tout.
Ils commencent à fouiller, ouvrent des boîtes, soulèvent des draps et retrouvent des souvenirs. Rufus sort une boîte de vieilles photos de famille et Camille se penche pour les regarder avec lui.
— Elle était magnifique, dit-elle en touchant une photo jaunie d'Anna jeune, le visage éclairé par un sourire.
Une expression de confusion traverse le visage de Camille et ses sourcils se froncent alors qu'elle regarde une autre photo.
— Quelque chose ne va pas ? demande Rufus.
— Non, enfin... Je ne sais pas, répond Camille. Il y a juste quelque chose de bizarre. Elle a l'air si heureuse, mais ses yeux... Il y a un truc qui me chiffonne sur cette photo.
Ils continuent leur fouille jusqu'à ce que Rufus tombe sur un vieux coffret en bois caché sous une pile de vêtements. Il l'ouvre et trouve à l'intérieur une vieille feuille de papier déchirée en plusieurs morceaux. Il les rassemble et lit le message à voix haute :
« J'ai participé à une escroquerie. On m'a demandé de mentir et, en échange, la famille allait avoir une somme d'argent qui pourrait les mettre à l'abri du besoin. Mon cœur se serre à l'idée d'avoir fait du mal à quelqu'un. J'ai un secret. On a fait fortune sur le malheur des autres, mais je ne peux pas dire la vérité, car je mettrais en danger la vie de ma famille. »
Rufus et Camille échangent un regard, le souffle coupé. Les mots de la lettre résonnent dans le silence du grenier. La fleur de lys n’est pas seulement un symbole du passé, mais un indice vers la vérité sur la mort d’Anna et les secrets de la famille. La mère de Rufus n'est pas seulement morte de sa maladie, elle est morte d'un secret qui l'a rongée de l'intérieur.
Au même moment, dans les rues de la ville de Valombré, Frank et Jessica marchent côte à côte. Le silence entre eux n'est pas un silence de non-dits, mais de compréhension et de regrets partagés. Le ciel commence à se charger de nuages menaçants alors que Frank, le visage fermé, sort de la boutique du fleuriste, un bouquet de roses blanches sous le bras.
— Je vais rentrer, dit Frank, sa voix aussi rauque que le grincement de ses chaussures sur le gravier. Je dois mettre ces fleurs au frais. Elles doivent être parfaites pour l'enterrement. Anna aimait tant ces fleurs.
Jessica hoche la tête, ses yeux fixant le bouquet. Elle se souvient d’Anna et des roses blanches.
— Elle aurait aimé ça, répond Jessica doucement. Elle jette un coup d’œil au bouquet. Tu sais, Frank, je me souviens quand nous étions enfants. Tu te cachais toujours dans la roseraie. Ce n'était pas une bonne cachette, tu es le pire pour ça. Anna adorait s'occuper des fleurs, elle savait toujours où te trouver.
Frank la regarde, un sourire fugace sur les lèvres, puis son regard s'assombrit. — Oui, elle nous connaissait. Mieux que personne, je crois. C'est pour ça que c'est si dur.
Un silence pesant s'installe entre eux, mais cette fois-ci, il est différent. Il n'est plus fait de non-dits, mais de compréhension.
— On s'est fait notre vie, reprend Frank. On a eu nos enfants, on a eu nos secrets, mais on a toujours su que le lien que l'on avait tous les trois était spécial. Elle était la gardienne de notre famille. Et maintenant qu'elle est partie... on se sent tous perdus.
— Toi, tu as eu des enfants, lance Jessica avec une pointe d'ironie. Moi, je n'ai ni mari, ni copain, ni enfants ! Je suis la petite sœur qui a toujours le temps de tout faire, hein ?
Frank ne peut s’empêcher de sourire. — C'est vrai, mais tu as quand même eu pas mal de conquêtes d'un soir.
— Oui, c'est vrai, répond-elle.
— On a survécu à tellement de choses, dit Jessica doucement, posant sa main sur le bras de son frère. On survivra à ça aussi. Mais... la maison ne sera plus la même. On ne sera plus les mêmes non plus.
Frank la regarde, les yeux embués. — Je vais rester un peu. J'ai quelques courses à faire. Et puis... j'ai besoin de prendre l'air.
Frank hoche la tête, comprenant sans avoir besoin de plus de mots. Il lui adresse un dernier regard, mélange de chagrin et d'inquiétude, et s'éloigne. Jessica le regarde partir, les mains dans ses poches, et se dirige vers une librairie, cherchant une échappatoire dans la lecture.
Frank sort de la ville, le bouquet de roses blanches posé avec précaution sur le siège passager de sa voiture. La route est sinueuse, bordée de grands arbres qui projettent des ombres menaçantes. Il pense à sa sœur, Jessica, et à la conversation qu'ils viennent d'avoir. Un sourire triste se dessine sur ses lèvres. C'est vrai, ils ont toujours été inséparables, tous les trois, et il se sent perdu sans Anna.
Soudain, il sent une secousse, puis une deuxième. Il appuie sur les freins, mais la voiture continue de rouler, de plus en plus vite. Il comprend immédiatement ce qui se passe : les freins ne fonctionnent plus. Il tourne le volant dans toutes les directions, mais la voiture est incontrôlable.
La voiture quitte la route et s'écrase contre un grand chêne. Le choc est violent et le véhicule est gravement endommagé. Frank, assommé, contemple la scène, le cœur battant à tout rompre. Il sort de la voiture ; le bouquet de roses blanches est encore sur le siège passager, intact.
Frank, secoué et en sang, a du mal à réaliser qu'il vient d'avoir un accident.
Note de l'auteur :
Alors que le deuil semblait être l'épreuve ultime pour la famille d'Anna, ce chapitre marque le début d'une descente vertigineuse dans les non-dits d'une lignée en apparence sans faille. Derrière le silence pesant de Dan et la normalité de façade se cache une vérité bien plus sombre, symbolisée par cette fleur de lys qui hante désormais leur quotidien. Rufus et Camille ont ouvert une porte qu'ils ne pourront plus refermer : celle d'un passé où la fortune s'est bâtie sur le malheur d'autrui. L'accident brutal de Frank n'est que le premier avertissement d'une force qui refuse de voir ces secrets refaire surface. Jusqu'où le « Corbeau » est-il prêt à aller pour protéger ce qui est enfoui au grenier ? La réponse pourrait bien coûter plus que de simples remords à ceux qui restent
« Les secrets commencent à refaire surface et le danger se rapproche... Selon vous, qui se cache derrière le Corbeau ? J'ai hâte de lire vos théories en commentaire ! »

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