Chapitre 3.1 : Le poids des reproches

7 minutes de lecture

Le silence pesant de la maison, lourd de chagrin, est maintenant troublé par un bruit d'un autre genre le frottement des chaises de jardin sur le gravier. Dan, le visage figé par la tristesse, place méthodiquement les sièges en rangées, comme s'il s'agissait de l'unique tâche qui l'empêche de s'effondrer. Victoria, la même expression stricte qu'à la table du dîner, s'affaire à ses côtés, ses mouvements précis masquant à peine l'horreur que lui inspire le mystère des lettres. Rufus, lui, a la rage au ventre. L'ignorance et le déni de sa famille face à la menace du Corbeau le mettent hors de lui, et l'idée de devoir affronter Frank et Victoria sans comprendre leur colère est insupportable.

— Il faut que ces chaises soient impeccables, murmure Dan d'une voix lointaine en passant un chiffon sur le dossier d'une chaise, même si elle est déjà propre. Elle aurait aimé ça.

Cette simple phrase fait exploser la frustration de Rufus. — Pourquoi vous m'en voulez ? lance-t-il soudain, sa voix d'ordinaire si calme résonnant d'une urgence désespérée. Vous m'en voulez parce que j'ai quitté cette maison pour mes études, pour faire ma vie. C'est ce que maman voulait.

Dan s'arrête un instant, la chaise dans ses mains, et baisse la tête. Il sent la colère de son fils, mais il n'a pas la force de se justifier. Il sait que Victoria et Frank pensent que Rufus n'aurait pas dû partir.

— Tu es parti, Rufus, dit Victoria d'une voix glaciale. Tu es parti, et tu ne t'es plus occupé d'elle. Elle regarde Dan, puis Rufus, le visage plein de reproches. Ton père a dû s'occuper seul d'elle ; il n'a pas voulu l'emmener en ville pour de meilleurs soins et il a refusé qu'on s'en mêle.

— Elle a refusé ! s'écrie Rufus, le cœur battant à tout rompre. Jessica me l'a dit ! Maman a refusé d'aller en ville ! Elle a voulu choisir sa propre fin !

Dan, qui a écouté le débat en silence, lève la tête et regarde son fils, son visage marqué par la tristesse. — J'ai fait ce qu'elle m'a demandé, mon fils, murmure-t-il d'une voix tremblante. C'est ça l'amour, Rufus. C'est aussi de laisser l'autre choisir, comme elle a fait avec toi quand tu es parti.

Les mots de Dan frappent Rufus de plein fouet. La colère et l'accusation dans le regard de son père lors du dîner ne sont peut-être qu'un masque. Son père a fait un choix difficile, un choix qu'il n'avait pas compris. Il croyait que le silence de son père était la seule réponse qu'il aurait, mais il a tort. Le silence de Dan est lourd de chagrin, de regrets et d'une vérité qu'il a du mal à porter.

— Je m'en veux, moi-même, répond Dan. J'aurais pu la sauver. J'aurais pu insister. Mais elle était si têtue. Un soupir s'échappe de ses lèvres. Elle me disait qu'elle était heureuse... Elle me disait qu'elle avait tout ce qu'il lui fallait. Et elle disait qu'elle avait le droit de choisir sa propre fin.

Un silence plus profond s'installe entre eux, cette fois différent. Un silence qui n'est plus de l'accusation, mais de la compréhension et du chagrin partagé. Ce n'est pas la colère qui l'emporte, mais une immense vague de tristesse ; il a haï son père sans savoir. La vérité, loin d'être simple, vient de percuter sa colère.

Rufus ferme les yeux. Les mots de Dan — C'est ça l'amour, Rufus. C'est aussi de laisser l'autre choisir, comme elle a fait avec toi quand tu es parti — prennent un sens nouveau, éclairé par le souvenir.

***

Le carrelage froid de l'hôpital semble se dérober sous ses pieds. Autour de lui, le blanc clinique des murs se brouille et se teinte de nuances ambrées, comme une vieille pellicule qui prend vie. Le bourdonnement des néons s'étire, se transforme, et devient le sifflement d'une bouilloire sur le feu. Soudain, l'air ne pique plus, il enveloppe : une bouffée de pain grillé et de lavande sèche vient effacer l'odeur du désinfectant. Le temps se replie sur lui-même, la lumière devient celle d'un matin de printemps, et Rufus sent sous ses doigts le grain familier du bois de la table familiale. Il se revoit assis à la table de la cuisine, un mois avant son départ, face à sa mère.

La cuisine de la maison familiale sent le pain frais et le café. C'est l'heure préférée d'Anna, le moment où le soleil du matin inonde la pièce. Elle est assise en face de Rufus, le visage fatigué par les dernières semaines, mais ses yeux d'un bleu profond brillent de la même flamme indomptable.

— Le Docteur Miller t'a encore parlé de la clinique en ville, dit Rufus, la voix chargée d'une inquiétude qu'il ne parvient plus à cacher. Il dit qu'ils ont de meilleurs protocoles là-bas, qu'on pourrait gagner du temps.

Anna sourit faiblement et prend sa main. Sa poigne est surprenant ferme. — Et y crois-tu, mon grand ? Crois-tu que "gagner du temps" est le plus important ?

— Gagner la bataille...

Elle secoue doucement la tête, un mouvement plein de grâce et de résignation. — La bataille est dans le temps que l'on a. Pas dans le temps que l'on pourrait avoir. Regarde dehors.

Elle désigne la fenêtre. La vue porte sur les grands chênes et le gravier devant la maison. — Ici, je suis moi. Je suis chez moi. Là-bas, à l'hôpital, je ne suis qu'une patiente, un numéro, un corps qu'on essaie de réparer. Je suis têtue, n'est-ce pas ? Elle pince les lèvres. Ton père pense que je suis têtue. Mais c'est parce que je ne me bats plus pour un corps, je me bats pour ma liberté. La liberté de choisir ma fin.

Ses yeux se posent alors sur lui, un regard d'une intensité désarmante. — Et toi, tu vas vivre. Ne pas survivre.

— Je ne peux pas partir, Maman. Pas maintenant. Je...

— Chut. Elle pose un doigt sur ses lèvres. Tu as ta place. Tes études, ta vie, loin de ce chagrin. C'est ce que je veux. Ne jamais laisser la peur ou la tristesse te dicter ta conduite. Si tu restes, tu ne seras qu'un gardien de ma maladie. Et je te mettrai à la porte si tu ne t'en vas pas. Elle se met à rire, un son léger, presque juvénile. Je suis très convaincante quand je veux, n'est-ce pas ? J'ai tout ce qu'il me faut, Rufus. Un mari aimant, un fils qui va voler de ses propres ailes... Elle presse sa main. La seule chose que je te demande, c'est de me faire confiance. Et de ne jamais te sentir coupable d'être heureux.

La pression de la main d'Anna devient soudainement plus froide, plus rigide, jusqu'à ce que la chaleur de la cuisine s'évapore totalement. Le rire cristallin de sa mère se fragmente comme du verre et s'efface devant le sifflement lancinant des machines médicales. L'odeur réconfortante du café chaud est balayée par l'âcreté du désinfectant qui lui pique les narines. Rufus cligne des paupières, comme s'il émergeait d'une apnée prolongée ; les murs blancs du couloir de l'hôpital se solidifient à nouveau autour de lui, remplaçant les chênes dorés de son enfance.

***

Rufus ouvre les yeux. La colère de Victoria, le chagrin de Dan, la sienne... Tout a été une réaction à l'amour féroce et égoïste d'une femme qui a voulu garder le contrôle de son destin. La têtue, elle a non seulement refusé les soins, mais elle a exigé la liberté pour elle et pour lui. La vérité vient de frapper sa colère.

— C'est une distraction, dit Victoria en secouant la tête. Une mauvaise farce. Occupons-nous de ce qui est important.

Au même moment, Camille court à toute vitesse et se dirige vers eux, le regard fixe et les yeux perdus dans le vent.

— Qu'est-ce qui ne va pas, Camille ? demande Rufus, avec le pressentiment d'un malheur imminent.

Camille, le souffle court, pose sa main sur son bras pour se donner du courage. — C'est... Frank, murmure-t-elle. Il a eu un accident de voiture. Il est à l'hôpital.

Note de l'auteur

Dans cette première partie du chapitre 3, les masques tombent enfin. Alors que Rufus pensait affronter le mépris de son père, il découvre le poids d'une promesse d'amour silencieuse et la volonté farouche d'une mère qui a préféré la liberté à la survie.

Mais la paix est de courte durée. Tandis que la vérité sur Anna vient apaiser une vieille blessure, l’ombre du « Corbeau » continue de planer sur la maison. L’accident brutal de Frank est-il une simple coïncidence tragique ou le signe que la menace s'intensifie ?

Préparez-vous : la suite nous plonge dans l'urgence de l'hôpital, où les non-dits restants pourraient bien être plus dangereux que les secrets déjà révélés.

A suivre : Chapitre 3.2: Sous le regard du village

(À Valombré, le sang des Ashny ne suscite pas la pitié, mais une soif de justice que même la mort ne saurait étancher.)

« Selon vous, Dan a-t-il eu raison de respecter la volonté d'Anna au risque de briser le lien avec son fils, ou aurait-il dû privilégier la survie à tout prix ? »

Annotations

Vous aimez lire Nicolas-Aj-Naval ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0