Chapitre 3.2: Sous le regard du village

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Les chaises, les reproches, la rage... Tout disparaît. Seul un silence effrayant subsiste. Dan et Victoria se regardent, puis leurs yeux se posent sur Rufus et Camille. Ce n'est pas une coïncidence. Ce n'est pas une farce. Dan et Victoria partent en courant en direction de l'hôpital.

L'air de l'hôpital, lourd de désinfectant et de silence, pèse sur les épaules de Dan et Victoria. Ils marchent dans le couloir, leurs pas résonnant sur le sol en linoléum blanc. La peur qui les a saisis à la maison, cette peur « froide, venue de nulle part », se transforme en angoisse. L'idée que leur vie paisible soit le théâtre d'une tragédie les glace.

Quand ils arrivent devant la chambre de Frank, la porte est ouverte ; un médecin, un homme à l'allure sérieuse et aux cheveux grisonnants, est en train d'ausculter Frank. Ce dernier n'a que quelques bleus et égratignures sur le visage. Il n'est pas gravement blessé, mais le choc est palpable.

Victoria, voyant son mari, se précipite dans la pièce. « Frank ! » s'écrie-t-elle, les larmes coulant sur ses joues. Elle le serre dans ses bras, le corps tremblant. « On a eu si peur... J'ai eu si peur. »

Frank la serre à son tour, sa tête reposant sur son épaule. « Je vais bien, Vic, je vais bien... »

Le médecin s'écarte pour leur faire de la place. « Monsieur, Madame, dit-il d'une voix calme, j'ai de bonnes nouvelles. Frank est hors de danger. Il a une fracture au poignet et quelques contusions, mais rien de grave. Il a eu beaucoup de chance. »

Dan, qui les observe, s'avance, son visage toujours figé par la tristesse. « Frank, qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demande-t-il d'une voix grave. « On nous a dit que tu avais eu un accident. »

Frank lève les yeux sur son frère, l'expression de son visage mêlant la peur et l'horreur. Il sait que ses mots vont être difficiles à entendre. « Ce n'était pas un accident, Dan. »

Victoria, qui s'est détachée de lui, regarde Frank avec confusion. « Qu'est-ce que tu racontes ? »

— « J'étais sur la route, je me dirigeais vers la ville, et puis tout à coup, j'ai senti une secousse, puis une autre. Les freins ne marchaient plus. J'ai eu beau faire, je ne pouvais pas ralentir. J'ai tourné dans tous les sens, mais la voiture était incontrôlable. Je savais ce qui se passait. Les freins ont été coupés. »

Victoria et Dan se regardent, les yeux écarquillés par l'horreur de la révélation. L'accident de Frank n'est pas une fatalité. C'est une attaque. « Le Corbeau » est réel, et il est prêt à aller loin.

— « Ça ne peut pas être... » murmure Victoria, son visage aussi pâle que la chemise de son frère.

— « C'est pourtant vrai, Victoria », dit Frank. « C'était mon tour. Les lettres... Tout ce qu'on a reçu... Ce n'est pas une farce. Quelqu'un sait ce qu'on a fait. Cette personne s'en prend à nous à cause d'elle, à cause de ma sœur. »

Dan, qui a écouté tout cela en silence, lève les yeux au ciel, les mains dans ses poches. Il est visiblement toujours incrédule. « Frank, voyons. Tu n'y crois pas sérieusement ? Il n'y a personne qui nous veut du mal. »

« Il y a des gens qui nous veulent du mal ! » s'écrie Frank, la voix pleine de rage et de tristesse. « J'ai vu la note qu'elle a laissée à Jessica. J'ai vu ce qu'elle a laissé ! Elle m'a dit qu'il y avait un secret. Un secret qu'elle ne pouvait pas te dire. Un secret que tu ne lui avais pas dit. »

Le médecin, qui a tout écouté sans dire un mot, s'approche de Dan et de Victoria. « Je suis désolé », dit-il d'une voix douce ; « je dois le laisser se reposer. L’adrénaline de la peur, c’est comme le deuil. Il faut laisser le temps faire son travail. »

Victoria, le visage pâle, regarde Frank, qui est encore en colère. Elle se sent impuissante et dépassée. Elle sait que son mari a raison, mais le déni est plus facile. Dan, qui a tout écouté, ne dit rien. Il sort de la chambre et ferme la porte derrière lui ; il n'a toujours pas l'air d'y croire pour protéger Anna, mais il a peut-être fait le mauvais choix, et la peur qui ronge son cœur est bien pire que celle du reste de la famille.

Le silence qui suit le choc s’épaissit, mais ne dure pas. Il est lacéré par l’arrivée d’une sirène lointaine et, surtout, par le bruit des pas qui s’accumulent. Le lieu de l’accident, sur l’étroite route menant hors de Valombré, n'est pas assez isolé pour empêcher la curiosité morbide de se manifester.

Frank, secoué et en sang, est assis sur le Tellus herbeux, la main tremblante serrant un mouchoir contre son front. L'épave de sa berline noire, fracassée contre le chêne massif, fume doucement, exhalant une odeur âcre d'huile brûlée et de métal tordu.

Les premiers visages apparaissent : des voisins, des curieux, des automobilistes stoppés. Ce n'est pas la compassion que Frank lit sur ces visages, mais une avidité malsaine, un jugement à peine voilé. Un homme aux épaules larges et au béret vissé, visiblement un agriculteur local, s’approche en crachant bruyamment sur le bas-côté. Il s'arrête à quelques mètres de Frank, les mains croisées sur sa poitrine, les yeux pleins de mépris.

— « Pas de chance, Monsieur Ashny », lance l’homme d’une voix rocailleuse, sans aucune intention de politesse. « Elle était belle, cette voiture. Presque aussi belle que votre réputation. »

Frank lève les yeux. Il reconnaît l'homme : Jean, un viticulteur dont la famille a été touchée, des années plus tôt, par les retombées de l'affaire Thompson. Le sang lui monte au visage, mais la douleur l'empêche de répliquer. Un couple plus âgé s’arrête à son tour. La femme, mince et sévère, jette un regard à l’épave, puis à Frank. Elle ne parle pas, mais son mari, un homme aux lunettes fines, s'adresse à la petite foule naissante d'une voix qui se veut chuchotée, mais qui porte loin.

— « Défaillance mécanique, qu’ils diront, hein ? » Il ponctue sa phrase d'un ricanement sec. « J’ai jamais vu une Ashny avoir une défaillance qui n’arrange pas ses affaires. On dirait que la malchance a finalement trouvé leur adresse. Ça n'arrive jamais aux autres, n'est-ce pas ? »

Le mot « Ashny » claque comme une insulte au milieu de la quiétude des arbres. Frank sent les regards se faire plus lourds, les hochements de tête devenir approbateurs. Il n’est pas un blessé à secourir, mais un spectacle à juger. Le visage d'une jeune femme, une caissière du supermarché local, est crispé par un mélange de peur et de colère.

— « Ma mère a perdu toutes ses économies à cause de ces magouilles », murmure-t-elle, ses yeux fixés sur Frank avec une intensité glaçante. « Il aura fallu le décès de sa sœur pour qu’il se prenne un peu de sa propre médecine. Une leçon de Karma, peut-être. »

Frank serre les poings, le mouchoir rougeoyant sous le sang. Chaque mot est une piqûre de reproche, le rappel constant que, si sa famille a réussi à se cacher derrière le nom et l'argent, lui n'a jamais vraiment échappé au fardeau de la culpabilité. La famille l'a laissé absorber la honte, le laissant seul face à cette rancœur populaire. La sirène de l'ambulance se rapproche, brisant le murmure collectif.

Alors que les urgentistes s'affairent autour de lui, la conclusion frappe Frank avec une clarté brutale : le Corbeau a raison. Il n'est pas le seul à vouloir punir les Ashny. Le village entier attend leur chute. Et si le Corbeau est l'instrument de leur châtiment, peut-être que sa propre destruction est la seule façon de laver l'honneur. Il jette un dernier regard à l'homme au béret, dont le sourire triomphant est la dernière chose qu'il voit avant d'être installé dans l'ambulance.



Note d'auteur :

Dans ce passage, la tension change de visage. Nous quittons le huis clos familial pour affronter la réalité brutale de Valombré. L'accident de Frank n'est pas seulement un acte criminel ; c'est le catalyseur qui libère une haine populaire longtemps contenue. À travers les regards méprisants des villageois, on comprend que les Ashny ne sont plus les notables respectés d'autrefois, mais des proies attendues au tournant de leur propre passé.



A suivre : Chapitre 3.3 : l’arrangement 

(Quand la justice des hommes est à vendre, la vérité devient le secret le plus dangereux du domaine.)

« Face à l'hostilité des habitants de Valombré, pensez-vous que Frank mérite ce "châtiment" populaire, ou le village est-il simplement en train de chercher un bouc émissaire pour ses propres malheurs ? »

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