Chapitre 3.3 : L’arrangement

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Le lieu de l'accident est un tableau sinistre, baigné d'une lumière grise et lourde. Les restes de la voiture de Frank, un amas de tôle froissée et de verre brisé, gisent près d'un grand chêne. Le silence est lourd de tension, ne laissant que le bruit du vent dans les branches cassées pour briser le calme oppressant. Rufus et Camille marchent sur le tapis de feuilles mortes et de débris de verre, leurs pas craquant sous le poids de leur quête.

Ils scrutent chaque recoin, leurs yeux cherchant le moindre indice. C'est Camille qui s'arrête ; elle s'accroupit près d'un buisson et trouve un mouchoir en lin blanc sur le talus. Elle le tend à Rufus, ses doigts effleurant la lettre brodée « A ».

C'est à ce moment-là que leur ami d'enfance, Tom, un grand homme en uniforme de police, arrive sur les lieux.

— Rufus ? Camille ? C'est vraiment vous ? s'exclame-t-il, un large sourire illuminant son visage. Je ne m'attendais pas à te voir ici, Rufus ! Ça fait une éternité ! Cinq ans, je crois ? C'est dommage que ce soit pour cette raison. Je suis vraiment désolé pour ta mère, mon ami.

Camille se rapproche de Tom, ses yeux ne le quittant pas. — Tom, on est là pour savoir ce qui s'est passé. Le rapport de police... il y a des choses qui ne collent pas. Dis-nous la vérité, qu'est-ce qu'il s'est passé exactement ?

Le sourire de Tom s'efface lentement. Il baisse la tête, visiblement gêné. — Écoutez, je ne suis pas censé en parler. Le rapport est public et il dit tout ce que vous avez besoin de savoir. Les freins ont lâché, c'est un accident.

Rufus regarde la voiture détruite par le crash. — Mais ce n'est pas ce que tu penses, n'est-ce pas ? insiste-t-il, sa voix de plus en plus grave. Tu peux nous dire la vérité, on se connaît depuis toujours.

Tom se tourne vers la carcasse de la voiture, son visage se crispant. — On a trouvé une défaillance. Les freins ont lâché. Mais c'était... c'est un peu plus complexe que ça. Les flexibles de freins ont été coupés, mais de manière très propre. Quelqu'un a su ce qu'il faisait. C'est le travail d'un professionnel, ou du moins de quelqu'un qui a l'habitude de ce genre de choses.

Camille regarde le mouchoir dans sa main, ses yeux s'embuent. — Les freins n'ont pas lâché, ils ont été coupés, murmure-t-elle, ses mots résonnant dans le silence.

— C'est ce que je pense, répond Tom, sa voix baissant d'un ton. Mais je ne peux pas le mettre dans mon rapport. C'est trop risqué. L'enquête est bouclée. On a l'ordre de classer l'affaire. Il n'y a rien de plus à faire. Il n'y a rien de plus à trouver. L'affaire est classée, Rufus.

— Tu as peur, dit Rufus, le regard sombre. Tu as peur de ce qui pourrait arriver si tu disais la vérité.

Tom le regarde droit dans les yeux, son visage dur. — Je n'ai pas peur. J'ai un travail à faire. C'est un ordre de mes supérieurs.

Rufus et Camille le regardent s'éloigner, son visage de plus en plus fermé. Ils comprennent que Tom, malgré leur amitié, est incapable de les aider ; il y a quelque chose qui se trame. Rufus et Camille retournent alors au domaine de la famille.

De retour dans la maison familiale, le bureau de Dan est un lieu de solitude, un sanctuaire de cuir et de bois sombre où le silence n'est troublé que par le bruit des touches de l'ordinateur. Le soleil, un peu plus clair aujourd'hui, filtre à travers les rideaux, mais n'apporte aucune chaleur à la pièce. Dan, assis devant l'écran, les yeux rivés sur des feuilles de calcul, passe en revue les finances de la famille. Sa silhouette est figée, concentrée, l'esprit en mouvement pour la première fois depuis la mort d'Anna.

Son portable, posé à côté de lui, vibre. L'écran affiche un numéro inconnu. Dan hésite un instant, puis répond.

— Oui, c'est Dan. J'attends votre appel. Sa voix est basse, une voix qu'il réserve pour les affaires sérieuses.

Une voix grave et calme répond à l'autre bout du fil. — Commissaire Miller. C'est fait. Le rapport est modifié, comme convenu. L'accident de Frank est désormais une défaillance mécanique. Les médias n'auront pas d'information sur l'identité de l'automobiliste. Votre famille ne sera pas impliquée. Le dossier est clos.

Un léger sourire de satisfaction se dessine sur les lèvres de Dan. Il hoche la tête, comme si son interlocuteur peut le voir. — Merci, commissaire.

— On a une entente, monsieur. Vous n'avez pas à me remercier. L'accord est que tout le monde soit satisfait. Vous, votre famille et moi.

Dan acquiesce à nouveau. — Bien sûr. Le montant convenu vous sera transféré dans la journée. J'espère que nous n'aurons plus à nous contacter.

— Je l'espère aussi, monsieur.

Dan raccroche, son visage arborant un sourire satisfait. Il se redresse, ses épaules semblant plus légères. Il a réussi. Le rapport de police est falsifié, sa famille est à l'abri des médias, et l'enquête est close. Il a réussi à manipuler le système à son avantage, utilisant ses ressources pour protéger les siens.

Note de l'auteur

Dans cette conclusion de chapitre, l'étau se resserre sur la famille Ashny, mais pas de la manière que l'on imaginait. Alors que Rufus et Camille tentent de percer le mystère des freins coupés et de ce mouchoir marqué d'un « A » , ils se heurtent à un mur de silence institutionnel.

Le véritable choc vient de Dan : celui qu'on croyait brisé par le deuil révèle un visage de stratège implacable. En achetant le silence de la police pour transformer un attentat en simple défaillance mécanique, il protège son nom, mais à quel prix ?. Entre une enquête officielle étouffée et une menace de l'ombre bien réelle, Rufus est désormais seul pour découvrir qui veut réellement la peau des siens.

« En étouffant l'enquête sur l'attentat contre Frank, Dan cherche-t-il vraiment à protéger sa famille, ou essaie-t-il de dissimuler un secret encore plus compromettant que le crime lui-même ? »



à suivre chapitre 4.1 : l'héritage des silences

(Entre les murs étouffants de sa chambre d'enfance, Rufus s'apprête à découvrir que les souvenirs les plus doux cachent parfois les secrets les plus froids, là où le jeu d'un enfant devient le cauchemar d'un homme.)

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