Chapitre 4.2 : Le jeu du Corbeau

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Le lendemain matin, une lumière claire et froide filtre à travers la fenêtre de la cuisine, illuminant la poussière qui danse dans l'air. Le silence est encore plus pesant que la veille, rempli du vide laissé par Anna. Rufus entre, le bruit de ses pas sur le carrelage brisant le calme. Il voit sa tante, Victoria, debout, les mains plongées dans l'eau savonneuse de l'évier. Son dos est voûté, ses épaules étroites semblent porter un poids immense. 

— Ça va, tante Victoria ? demande-t-il finalement, la voix plus douce qu'il ne l'avait prévu. 

Elle ne se retourne pas. — C'est un peu tard pour demander, non ? 

La réponse, cinglante, le frappe en plein cœur. Il ne répond pas. Le silence revient, plus lourd. Il prend une gorgée de son café. 

— On n'est jamais vraiment prêts à affronter ça, dit-elle d'une voix soudainement basse et cassée. 

Rufus la regarde. Elle se tourne enfin vers lui ; ses yeux sont rougis. Il y a de la tristesse, mais aussi une peur que Rufus n'a jamais vue chez elle. Elle a l'air de vouloir dire quelque chose, de se libérer d'un poids qui l'étouffe. Elle essuie ses mains sur son tablier. 

— Ce "Corbeau"... commence-t-elle, le mot flottant comme un fantôme dans la pièce. C'est un surnom. Une blague d'enfants. Quand nous étions gosses... Frank, Anna et moi. 

Elle pose une assiette mouillée sur l'égouttoir, ses mains tremblent. Rufus sent son cœur battre plus fort. Cette information est une bombe, un lien inattendu vers un passé qu'il ne connaît pas. 

— C'était un jeu, continue-t-elle, comme si elle se remémore un souvenir lointain. On s'envoyait des petits mots anonymes. On écrivait à la main, avec des mots coupés dans des magazines. Juste pour le frisson. Elle rit amèrement. C'était notre petite rébellion. Le "Corbeau" est un oiseau qui symbolise la mort. Mais à l'époque, pour nous, c'est un simple nom. Un jeu pour enfants un peu macabre, c'est tout. On pense que c'est amusant. On écrit en utilisant des phrases qu'on a entendues dans les légendes du village. Le Corbeau qui prédit la mort.  

Elle s'arrête. Son regard, perdu dans le passé, revient sur Rufus. 

— Et maintenant, ce "Corbeau" est de retour. Quelqu'un qui était là. Ou quelqu'un qui le sait. 

Elle prend une grande inspiration, et une nouvelle vague de larmes menace de couler. 

— Anna ne voulait pas t'en parler, Rufus. Elle avait peur que tu ne comprennes pas... elle avait peur de la colère.  

Victoria, d'habitude si rigide, baisse la tête, comme si elle confesse un péché. Rufus la regarde, le café refroidissant dans sa tasse, la tête pleine de nouvelles questions. Il comprend que sa famille ne lui a pas tout dit et que le passé, loin d'être enterré, continue de les hanter. 

— Quel âge aviez-vous ? demande Rufus, sa voix soudainement faible. Il cherche un repère temporel, un moyen de se raccrocher à quelque chose de concret dans ce déluge de révélations. 

Victoria lève les yeux vers lui, un mélange de surprise et d'agacement dans le regard. On devait avoir douze ou treize ans. Elle se détourne, sa voix reprenant une partie de sa froideur habituelle. On était trois à jouer. Mais il y avait une autre personne. On était jeunes et naïfs, on n'a pas vu le danger. Anna a gardé ce secret pendant des années. Elle avait peur de la personne qu'elle allait devenir si elle se taisait.  

Victoria pose l'assiette qu'elle tient ; le bruit sec résonne dans le silence. Elle se tourne vers l'évier, le dos raide, ses épaules se crispant sous l'effort de se maîtriser. J'ai déjà trop dit, murmure-t-elle d'une voix qui n'est plus qu'un souffle. 

Elle se dirige vers la porte de la cuisine, chaque pas plus pressé que le précédent. Sans un regard en arrière, elle sort de la pièce, laissant Rufus seul. Il entend ses pas pressés dans les escaliers, puis le bruit de sa porte qui claque. 

La cuisine est de nouveau silencieuse, mais le calme n'est plus le même. Il est rempli des mots non-dits de Victoria, du poids de ses révélations. Rufus reste assis, le café froid dans ses mains. Le mystère du « Corbeau » n'est plus un simple jeu macabre, mais un secret qui ronge sa famille de l'intérieur. Il se sent maintenant au cœur de cette toile, incapable de s'en échapper. 


Fin de la partie 2

"Victoria lève enfin le voile sur l’origine du Corbeau : une histoire de magazines découpés et de plaisanteries d’enfants qui a mal tourné."



Note d’auteur :

"On entre ici dans le vif du sujet. Ce passage dévoile que les démons de Valombré ne sont pas nés d'hier, mais d'une époque où Rufus n'était même pas encore né.

Bonne lecture !"

A suivre : Chapitre 4.3 : le quatrième corbeau

(Mais un jeu à trois devient dangereux quand le Corbeau s'invite dans la partie et qu'un quatrième visage inconnu surgit du passé.)

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