Chapitre 5.1 : le serment des quatre
Rufus se dirige vers le centre-ville, l'air frais matinal piquant son visage. Il retrouve le café qu'il fréquentait, une petite échoppe aux murs de briques et à la terrasse ensoleillée. Il choisit une table à l'écart, avec vue sur l'entrée, et commande un café.
En attendant Camille, il observe les passants. Le village a changé et pourtant, il a l'impression que rien n'a bougé. Les visages sont les mêmes, mais leur expression a changé. Il sent le poids de ces regards peser sur lui, un mélange de curiosité et de froideur. Il a l'impression que chaque habitant de Valombré connaît son nom et la raison de son retour.
Il se demande si l'atmosphère du village a toujours été aussi lourde ou si la mort de sa mère l'a rendue ainsi. Les questions le torturent. Il se lève et se dirige vers le comptoir.
— Je peux vous offrir un autre café ? demande le serveur, un homme au visage ridé et aux mains calleuses.
— Non, merci. En fait... Est-ce que quelque chose de grave s'est passé en ville ? Il y a une ambiance bizarre. J'ai l'impression que tout le monde est sur ses gardes.
Le serveur essuie le comptoir et soupire en regardant le paysage au-dehors.
— Il y a eu de l'agitation, oui. Il y a un peu plus de deux ans, le garage Thompson a fermé. Le propriétaire, un homme du nom de William Thompson, était un ami de longue date de la famille Ashny, qui a été accusé d'avoir escroqué plusieurs familles du village.
— Quel genre d'escroquerie ? demande Rufus, intrigué.
— Il trafiquait les voitures de ses clients pour qu'elles tombent en panne peu de temps après. Ensuite, il diagnostiquait un problème fatal et leur conseillait d'acheter une nouvelle voiture. Il gardait les anciennes pour récupérer des pièces et les revendre. C'est une arnaque vicieuse qui a ruiné beaucoup de gens.
— Est-ce que vous vous rappelez à quoi il ressemblait ? demande Rufus.
Le serveur réfléchit un instant, plissant les yeux. — Je ne m'en souviens pas très bien, non. Il était grand et costaud, je crois. Mais je me rappelle qu'il avait des cheveux jaunes ; une couleur étrange pour un homme de son âge.
Rufus sent son cœur battre plus fort. Il se rappelle l'accident de Frank et le rapport de police falsifié. Ce n'est pas une coïncidence.
— Il était un ami de la famille Ashny, mais je n'ai pas plus d'information sur lui. Mais bon, les gens ne veulent plus s'en souvenir. C'est l'un de ces secrets que le village préfère enterrer.
Rufus le remercie. Il retourne à sa table, son esprit en ébullition. Le garage Thompson et les escroqueries. Il tient une nouvelle piste, et il sait qu'elle est liée au corbeau et à sa famille. Son esprit est en pleine ébullition. Les informations glanées plus tôt au café tournent en boucle dans sa tête, entremêlées avec le mystère des lettres et l'accident de Frank. Il sent qu'il y a un lien, un fil rouge qui relie tout, mais il ne parvient pas encore à le voir clairement. Il a un besoin pressant de tout mettre à plat, d'en parler à quelqu'un en qui il a confiance.
Une silhouette s'approche de lui, l'ombre familière de Camille. Elle s'assied à ses côtés, son sourire empreint d'une douce inquiétude. « Je me suis dit que tu serais peut-être ici murmure-t-elle, tu as l'air d'avoir le poids du monde sur les épaules.
Sans un mot, Rufus sort de sa poche une photo jaunie et la pose sur la table. C’est une image de quatre enfants, masqués, vêtus de capes de fortune. Ils sourient.
— Quand ma mère, Frank et Victoria étaient petits, ils avaient un jeu, commence Rufus d'une voix basse. Ils s'appelaient "l'équipe des 4 corbeaux". Ils se juraient de garder leurs secrets.
Camille penche la tête, ses yeux fixant la photo. — Je me souviens de ça. C'était une espèce de jeu d'enquête, non ?
Rufus hoche la tête. Il désigne la photo du doigt. — Voici ma mère, Frank et Victoria. Mais le quatrième enfant... Je ne sais pas qui c'est. Et je ne comprends pas pourquoi ma mère gardait cette photo.
Rufus se laisse tomber en arrière sur sa chaise, le regard perdu dans le grain de la photo. Sa mère n'est pas du genre à s'attacher à des souvenirs d'enfance, à moins qu'ils n'aient une signification profonde, une racine ancrée dans le noir. Il ferme les yeux.
Soudain, le brouhaha du café s'étouffe, remplacé par le bruissement sec des feuilles de chêne. L'odeur de la poussière et du café froid s'évanouit au profit d'un parfum d'herbe coupée et de résine de pin. Sous ses paupières closes, le noir et blanc de la vieille photo se gorge de pigments brutaux, presque éblouissants.
Le temps se replie.
***
Anna a environ douze ans. Elle n'est pas masquée, mais elle porte cette fameuse cape de fortune, un vieux drap noir découpé qui bat légèrement contre ses épaules. Elle est assise en tailleur sous le grand chêne de la propriété, là où l'ombre est la plus dense. Dans ses mains, un carnet à la couverture de cuir semble contenir tout le poids du monde. Au-dessus d'elle, le ciel est d'un bleu électrique, un bleu de journée d'été sans fin, de celles où l'on croit encore que le temps peut s'arrêter.
Le jeune Frank et Jessica, assis à côté d'elle, la regardent avec admiration, tout comme un autre garçon au visage marqué par une petite coupure sur la joue (Thomas Standfield, pense Rufus). C'est Anna qui mène le jeu.
— Très bien, Corbeaux, écoutez, dit la jeune Anna d'une voix sérieuse. Le Corbeau ne se nourrit pas de mensonges, il les déterre. C'est ça, notre règle. Le premier devoir de l'équipe, c'est de jurer de ne jamais mentir les uns aux autres. Jamais.
— Même sur nos notes à l'école ? demande le jeune Frank, l'air espiègle.
— Même sur les notes ! répond Anna avec autorité. Elle désigne le carnet qu'elle tient. Et le deuxième devoir, c'est de protéger le secret de l'équipe. Quel qu'il soit, pour toujours. Nous sommes l'ombre du village. Ce que nous voyons reste entre nous.
— Même sur nos bêtises ? demande le jeune Frank, qui a toujours eu du mal avec les règles, un air espiègle sur le visage.
— Surtout sur les bêtises, Frank ! répond Anna avec autorité. Si on se cache des choses, on ne peut pas se protéger. Et le Corbeau, c'est aussi se protéger les uns les autres.
Jessica, toujours la plus pragmatique, intervient. — Et le deuxième devoir, c'est quoi ?
— Protéger les secrets de l'équipe, quel qu'il soit, pour toujours. Nous sommes l'ombre du village. Ce que nous voyons reste entre nous. Sauf si c'est une injustice. Dans ce cas, nous agissons. Nous sommes les seuls à voir la vérité.
Elle se tourne vers le quatrième enfant (Thomas). — Si nous mentons, le Corbeau s'en prend à nous. Si nous trahissons un secret, le Corbeau s'en prend à nous. C'est la loi des quatre. Vous jurez ?
Les trois autres enfants lèvent la main et crient en chœur : — Nous jurons !
Anna sourit alors, d'un sourire d'une fierté féroce qui illumine son visage d'enfant.
— Alors, on a des preuves, déclare-t-elle en serrant son carnet contre elle. William Thompson, le mécanicien de l’oncle John, n’arrête pas de trafiquer les sacs de bonbons qu’il nous donne pour Halloween. Il est en train d’escroquer tout le monde. On doit le démasquer !
Sa voix, claire et assurée, résonne sous le grand chêne, portée par le vent chaud de cet été lointain. Pour elle, la justice n'a pas d'âge.
Soudain, le bleu du ciel s'étire et blanchit, comme une pellicule qui brûle. Le bruissement des feuilles se transforme en un cliquetis de cuillères contre de la porcelaine. La chaleur du soleil sur sa peau s'évapore, chassée par le courant d'air froid de la porte du café qui s'ouvre.
***
Rufus rouvre les yeux.
Le visage d'Anna, sa mère, est là, sous ses doigts, figé sur le papier jauni. Tout vient d'elle. Elle est à l'origine de tout.
« Le Corbeau ne se nourrit pas de mensonges, il les déterre. »
Ce n'est pas un simple jeu ; c'est un serment, une promesse sacrée faite dans l'enfance pour traquer la malhonnêteté, et Anna l'a prise au sérieux jusqu'au bout. L’escroquerie de William Thompson n'est pas une nouvelle piste. C’est la genèse, la première affaire du Corbeau.
Rufus redresse le buste, le souffle court. Il comprend enfin la terrifiante ironie de la situation : d’une certaine façon, Dan, Frank et Victoria sont devenus les proies du serment qu’ils ont prêté ce jour-là. Le passé ne s'est jamais enterré ; il attendait juste de revenir demander des comptes.
Il fait une pause, puis poursuit. — Il y a quelque chose de plus. En ville, j’ai entendu parler d’un vieil ami de ma famille, un certain William Thompson, qui tenait le garage. Apparemment, il escroquait les gens. C’est à cause de lui que Frank a eu son accident. Ses freins ont été trafiqués.
Le visage de Camille se fige. Elle ramasse la photo, ses doigts effleurant les visages souriants. — Je savais que William Thompson était une personne pas très claire, mais de là à en arriver à ça... C’est terrible.
— Tu connais cette personne ? demande Rufus.
— Rufus, tu sais que j’ai toujours vécu dans ce village. J’ai entendu parler de cette histoire, mais sans plus, répond-elle.
Elle reporte son attention sur la photo, son regard se posant sur le quatrième enfant. Elle ferme les yeux, comme pour se concentrer, puis les rouvre avec une étincelle de certitude.
— Ce quatrième enfant... Il n’était pas de la famille Ashny, confie-t-elle d'une voix grave. J’ai un ami, M. Legrand, le bibliothécaire. Il a une passion pour l’histoire du village et a numérisé toutes les photos de familles, de classes, et même des événements. Si quelqu’un peut mettre un nom sur ce visage, c’est lui. Et il sera sûrement très heureux de voir cette photo.
Rufus sent son cœur battre plus fort. Une nouvelle piste, un nom qui pourrait tout changer. L’espoir de la vérité, après des jours d’incertitude et de douleur, illumine ses traits. Il lève la tête et regarde Camille, le poids de la culpabilité et de la tristesse s'allégeant un instant.
— Il faut y aller tout de suite, dit-il, sa voix pressée par l’urgence. Où est-ce qu’on peut le trouver ?
Camille lui adresse un sourire confiant, celui d'un véritable allié dans cette quête périlleuse. « La bibliothèque ferme dans une heure. Allons-y.
Elle se lève et commence à marcher vers la sortie. Rufus la suit sans hésiter, la photo précieusement glissée dans sa poche. L’énigme du Corbeau prend une tournure plus personnelle que jamais, et ils se dirigent droit vers la source.
Fin de la 1ère partie
Note d'auteur :
Dans cette première partie, nous découvrons que le passé n'est jamais vraiment enterré à Valombré. Le mystère s'épaissit avec la révélation du pacte d'enfance d'Anna, Frank et Victoria : la "Loi des Quatre". Ce qui semblait être un jeu d'enfants déterrant les injustices, comme l'affaire du garage Thompson, prend aujourd'hui une tournure tragique et implacable.
Question pour les lecteurs :
« Selon vous, quel secret inavouable l'un des membres de l'équipe a-t-il pu commettre pour que le serment du Corbeau se retourne contre eux aujourd'hui ? »
A suivre : Chapitre 5.2 : l'ombre du mystère
Tandis que le nom de Thomas Standfield surgit des archives poussiéreuses de la bibliothèque , la paranoïa s'insinue dans la maison des Ashny et pousse Dan à s'armer face à une ombre qui a juré de réclamer son dû, un par un

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