Chapitre 7.1 : La vérité D’Anna

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Le salon de la famille Ashny est baigné d'une lumière spectrale, où les éclats vifs des gyrophares de l'ambulance se mêlent aux ombres profondes des meubles. Le silence pèse lourdement sur la pièce, à peine brisé par le bip-bip régulier des appareils médicaux et les murmures feutrés des ambulanciers qui s'affairent autour de Victoria, allongée sur le canapé.

Frank, les poings serrés, s'approche, la fureur bouillonnante dans ses yeux.

— C'est le Corbeau, Dan. Il n'y a pas d'autre explication. Il pointe sa femme du doigt, sa voix basse trahissant sa rage. C'est la même méthode, la même signature. Faire peur. Pas tuer, juste faire souffrir. Il a déjà fait le coup avec ma voiture.

Dan, les mains dans les poches, se tient à l'écart, sa posture rigide défiant la gravité.

— Frank, je t'interdis de dire ça, lance-t-il, sa voix grave brisée par une tension palpable. L'échelle est vieille. Très vieille. Elle a lâché sous son poids. Un simple accident. La fragilité de l'échelle et le vent, rien de plus. C'est tout. Il n'y a pas de Corbeau.

Ses mots sonnent faux, comme un déni qu'il se répète à lui-même. Un regard fuyant s'installe sur son visage, une fissure dans sa carapace qu'il s'efforce de cacher. Il regarde Victoria, mais ses yeux semblent scruter quelque chose d'autre, quelque chose qu'il veut ignorer.

Victoria, ses pupilles dilatées par la peur, regarde Dan, puis Frank. — Non, Dan, Frank a raison, murmure-t-elle, sa voix rauque de terreur. L'échelle est en parfait état. Il l'a poussée, j'ai vu son ombre dans les arbres, juste avant de tomber.

Le regard de Dan croise celui de Jessica, qui reste silencieuse dans l'encadrement de la porte. Rufus écoute toute la scène ; il n'est pas convaincu par l'hypothèse de Dan. Il faut qu'il trouve pourquoi le Corbeau attaque sa famille. Un silence de mort s'installe entre eux, un silence qui en dit plus long que n'importe quelle confession. Dans le regard de Jessica, il y a de la peine et de la pitié. Elle sait. Elle a toujours su. Le Corbeau n'est pas un simple anonyme.

Le ton de la voix de Dan flotte encore dans l'air, un déni si rigide qu'il en devient palpable. Tandis que le reste de la famille est figé dans cette confrontation verbale, Rufus se détourne du salon et se dirige vers le jardin, là où la brume matinale enveloppe encore l'herbe et les arbres. Il longe la maison, son regard balayant le sol, les feuilles mortes et les débris, à la recherche de la vérité que son père refuse de voir.

Il aperçoit l'échelle, gisante sur le sol, telle une victime innocente. Il se penche et l'examine, le cœur battant à tout rompre. Le bois semble propre, usé par le temps, mais sans signe de pourriture ; puis, son regard s'arrête sur l'un des pieds brisés. La fracture n'est pas naturelle, elle est trop nette. Le bois a été scié, volontairement, par la main de quelqu'un qui savait ce qu'il faisait.

Un frisson glacial lui parcourt l'échine. La démonstration de son père, sa thèse de l'accident causé par le vent et la vieille échelle, tout s'effondre. Cet accident n'est pas une simple coïncidence, c'est une attaque préméditée, une mise en scène macabre. Il peut déjà entendre les mots de son père, son déni, ses justifications fallacieuses.

— Rufus !

Il relève la tête et voit Camille se tenir près du coin de la maison, l'air inquiet. Elle a dû entendre parler de l'accident de Victoria et l'a cherché. Il lui fait signe d'approcher, le visage grave.

— Il faut que tu voies ça, murmure-t-il d'une voix basse.

Il se met en position, l'un de ses pieds sur la base de l'échelle et l'autre un peu plus loin, comme si l'échelle était toujours debout.

— C'était impossible que le bois cède comme ça. Il aurait fallu un outil, une scie.

Rufus mime l'action de la scie et explique à Camille la nature de la coupure.

— Voilà, il a sûrement fait comme ça. Il a fait ça exprès, explique-t-il, la voix toujours basse.

Puis, il se penche de nouveau, son regard balayant les bords déchiquetés. Une tache de couleur attire son attention. Un fin fil rouge, à peine visible, est accroché à une écharde de bois. Il se raidit, un sentiment de reconnaissance le submergeant.

Camille se penche et regarde de plus près. Elle s'agenouille, ses doigts effleurant délicatement le fil.

— C'est... commence-t-elle, ses yeux se posant sur le visage de Rufus, la même couleur.

Rufus prend un mouchoir afin de récupérer le fil rouge et le met dans sa poche. Ils se regardent, une compréhension silencieuse passant entre eux. Le Corbeau n'est plus une simple figure de l'ombre. Il est réel, et il laisse derrière lui des indices, des fils qui s'entrelaçaient pour former un motif sinistre. La confrontation avec sa famille est terminée, mais une autre, bien plus dangereuse, est sur le point de commencer. La vérité est à portée de main, et Rufus est désormais résolu à la découvrir, peu importe le prix à payer.

***

La nuit enveloppe Valombré, une nappe d'encre sombre percée seulement par la lueur des lampadaires du village. Dans sa chambre d'enfance, Rufus dort d'un sommeil agité, l'esprit encore torturé par les découvertes de la journée. Le mystère du fil rouge et le déni de sa famille s'entremêlent dans ses pensées, créant un tourbillon d'émotions qu'il ne parvient pas à démêler. Alors que son corps se relâche, son esprit le transporte dans un lieu familier, un endroit qui sent le miel et la cannelle.

Les contours de la chambre d'enfance se dissolvent, aspirés par un tourbillon d'ombres qui se métamorphosent soudain en une clarté dorée et vibrante. Le silence pesant de Valombré est balayé par le souffle d'un été lointain, et l'air, autrefois saturé d'humidité, se charge instantanément du parfum entêtant de la cannelle et du sucre fondu. Le temps ne coule plus, il se fige dans une parenthèse de lumière où chaque détail, du grain du papier peint au craquement familier du parquet, redevient une vérité absolue. 

Il est dans la chambre de sa mère, Anna. La pièce est baignée d'une douce lumière, les rideaux en lin flottant légèrement au gré d'une brise imaginaire. Le désordre paisible du lieu est rassurant : des livres empilés sur la table de chevet, un plaid en tricot jeté négligemment sur un fauteuil, et des photos de famille éparpillées sur le bureau. Il la voit, assise sur le rebord de son lit, un livre ouvert sur ses genoux. Elle n'a pas l'air malade, son visage est doux et serein.

— Je savais que tu finirais par venir, dit-elle d'une voix calme, sans le regarder.

Rufus, la gorge serrée, ne peut rien dire. Il s'approche lentement, les pieds ne faisant aucun bruit sur le tapis épais. Il s'agenouille près du lit et, avec une soudaine vague d'émotion, il la prend dans ses bras et la serre fort contre lui, son visage enfoui dans ses vêtements, sentant son odeur familière de miel et de cannelle. Les larmes lui montent aux yeux, brûlantes et inévitables. Il pleure pour le temps perdu, pour les mots jamais dits et pour le chagrin qu'il porte en lui depuis si longtemps.

Elle le serre en retour, sa main caressant doucement ses cheveux, comme elle le faisait quand il était enfant. Elle reste silencieuse, le laissant libérer sa peine.

Puis, d'une voix douce et pleine d'une fierté sans borne, elle murmure — Rufus, tu es devenu un magnifique homme. Je suis tellement fière de toi, mon fils.

— Je n'ai pas pu t'aider, murmure-t-il, la culpabilité lui tordant les entrailles. Je n'aurais pas dû partir.

Elle se dégage de son étreinte et lui sourit, un sourire plein d'une tendresse infinie.

— Tu as toujours été le plus indépendant d'entre nous, dit-elle. Et je n'ai jamais voulu te retenir ici. J'ai accepté que tu fasses ce choix. Elle marque une pause, et son regard se fait plus profond. Tu te souviens du dernier jour où on était ensemble, à San Francisco, rien que tous les deux ?

Rufus hoche la tête. Il se souvient de chaque instant. L'odeur de la cannelle et du miel, l'étreinte de sa mère. Il avait demandé si tout allait bien.

— Je te l'ai dit, continue-t-elle, ses yeux se perdant dans le lointain, il y a des choses que l'on ne peut pas contrôler. J'ai fait mes choix. Je savais que le temps était compté, et j'ai voulu profiter de chaque instant, de chaque minute.

Elle se lève et se dirige vers son bureau.

— Ce que tu cherches n'est pas dans le passé de ton père, dit-elle, mais dans le mien.

Rufus se raidit, un frisson parcourant son corps.

— Tout cela est lié à ce que j'ai fait il y a des années, explique-t-elle, ses yeux plongeant dans ceux de Rufus. Un secret que je partage avec quelqu'un, un secret qui n'aurait jamais dû être partagé.

Elle se rapproche de lui, son image s'embrouillant.

— Ce que tu cherches Rufus, ce n'est pas la vérité de ton père. C'est la mienne, murmure-t-elle. Et elle est plus sombre que tu ne l'imagines.

À ces mots, la lumière dorée se met à vibrer violemment, se fissurant comme un miroir frappé au cœur. Le parfum de cannelle est instantanément balayé par une rafale de vent glacé qui emporte avec elle les traits d'Anna, transformant son visage serein en un voile de brume insaisissable. Le décor s'effondre, les murs de lin se liquéfient et le silence du rêve explose en un fracas de lumière blanche, arrachant Rufus aux limbes pour le rejeter brutalement dans la lourdeur de sa carcasse de chair et d'os. 

***

Rufus ouvre la bouche pour lui poser une question, mais le visage de sa mère s'estompe dans un tourbillon de lumière. Il se réveille en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Le soleil est levé.

— C'est ta vérité, maman, que je dois trouver, se dit Rufus avec une détermination farouche avant de se lever du lit.


Fin de la 1er partie


Note d’auteur :

Dans cette première partie du chapitre 7, l'enquête de Rufus prend un tournant décisif. On quitte le terrain des suppositions familiales pour entrer dans celui des preuves tangibles avec la découverte de l'échelle sciée et de ce mystérieux fil rouge. Mais au-delà de l'indice matériel, c'est l'incursion dans le monde onirique qui vient tout bousculer : le rêve d'Anna déplace les soupçons et suggère que le passé de la mère de Rufus cache une noirceur insoupçonnée.

Rufus est désormais persuadé que le Corbeau ne cherche pas seulement à punir son père, mais qu'il déterre un secret qu'Anna a emporté avec elle.

Selon vous, ce fil rouge est-il un simple indice laissé par négligence, ou une signature délibérée du Corbeau pour guider Rufus vers la vérité de sa mère ?

A suivre Chapitre 7.2 : l’innocence brisée

(Alors que les preuves d'un sabotage criminel s'accumulent , Rufus s'apprête à découvrir que le silence de Valombré cache une corruption bien plus profonde que les simples secrets de sa famille)

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