Chapitre 8.1 : Sous la façade illusoire

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L'air frais s'engouffre sur le visage de Rufus et Camille alors qu'ils s'avancent dans l'allée de la maison Ashny. Les fenêtres illuminées de la demeure, baignées d'une lumière jaune et feutrée, semblent projeter un bonheur illusoire sur la façade de briques rouges. Un silence pesant, plus épais que le deuil, flotte autour de la maison, lourd de secrets et de non-dits.

La porte s'ouvre à la volée avant même qu'ils n'aient pu frapper, révélant la silhouette de Dan. Son visage, habituellement un masque de stoïcisme, est marqué par une fatigue profonde ; les cernes sombres sous ses yeux trahissent des nuits sans sommeil. Sa posture, d'ordinaire si droite, semble fléchir sous un poids invisible.

— Rufus, tu rentres enfin, lâche-t-il, sa voix grave brisée par la tension. Il lance un regard froid et perplexe à Camille, laissant paraître des non-dits, un mélange d'inquiétude et d'agacement se lisant sur ses traits. Camille, je pense qu'avec tout ce qui se passe, tu devrais rentrer chez toi. Rufus doit être présent à une réunion de famille.

Camille sent la porte se refermer symboliquement. Dan ne veut pas d'elle ici, pas maintenant. L'atmosphère de la maison est une chose qu'elle ne peut pas percer. Son regard se pose sur Rufus, une flamme de détermination brille dans ses yeux.

— Je vais rentrer, dit-elle, sa voix douce contrastant avec le regard sévère de Dan. Sois prudent, Rufus. Ne fais pas quelque chose que tu pourrais regretter. Je passerai demain pour prendre de tes nouvelles.

Rufus hoche la tête, sa main se posant sur son épaule. — Toi aussi, sois prudente. Je te préviendrai si quelque chose se passe.

Il regarde Camille s'éloigner, sa silhouette s'effaçant dans l'obscurité comme un phare qui s'éteint. Seul maintenant, il se sent à la fois exposé et résolu. Il suit Dan dans le salon, et le poids de la tension familiale le frappe de plein fouet.

Frank se tient debout près du foyer éteint, les mains enfoncées dans ses poches, sa mâchoire serrée par la colère. Victoria est assise sur le canapé, le visage blême et les mains tremblantes ; elle fixe un point invisible sur le mur. Jessica, qui se trouve à côté d'elle, tient une tasse de thé fumant dans ses mains, comme si la chaleur de celle-ci pouvait la réconforter.

Le silence s'installe entre eux, plus pesant qu'avant. L'air est électrique, chargé d'une tension étouffante. Dan brise enfin le silence. — Bon, pour l'enterrement d'Anna, il est prévu dans deux jours. Toutes les préparations sont faites, il ne nous reste plus qu'à nous reposer.

Le soulagement de Dan semble forcé, comme s'il essayait de convaincre la famille, et plus encore, lui-même. Jessica, qui s'est tue jusque-là, pose sa tasse de thé et relève la tête. — Tu ne penses pas que l'enterrement d'Anna puisse être dangereux ? Le Corbeau est encore dehors, il rôde autour de nous. On ne peut pas le laisser faire ce qu'il veut.

— Jessica, je t'en prie, lâche Dan. Tu es beaucoup trop émotive. L'histoire du Corbeau n'est que du bluff. Ces lettres ne sont faites que pour nous faire peur. Il veut qu'on soit sur nos gardes, qu'on vive dans la peur. Rien de plus.

— Ce n'est pas du bluff ! rugit Frank. Il se retourne vers Dan, le visage cramoisi de colère. Il a failli me tuer ! Il a trafiqué ma voiture, c'était un acte délibéré. Ce n'était pas un accident !

Victoria, qui s'est tue jusque-là, serre les mains de Jessica. Ses mots sont un chuchotement, à peine audibles dans la pièce, mais porteurs d'une peur profonde. — J'ai failli mourir en tombant de l'échelle. S'il n'avait pas scié le pied, je n'aurais pas glissé. C'est sa faute. Il aurait pu me tuer, tout comme il a failli tuer Frank.

La tension s'intensifie. Les regards de Frank et Victoria se posent sur Dan, cherchant une réponse, une reconnaissance de la menace qui plane sur eux. Mais Dan les regarde, ses yeux d'un feu glacial ne montrant aucune émotion.

— Mais ce n'est pas le cas. J'ai dit que ce n'étaient que des accidents, répète-t-il, sa voix basse mais ferme. Les lettres du Corbeau ne présentent pas de réel danger. Elles ne font que du chantage, rien de plus. Il fait une pause, ses yeux balayant la pièce. Tout est prêt pour l'enterrement. Il ne nous reste plus qu'à nous reposer pour l'affronter avec dignité.

Le silence s'installe une fois de plus, mais il est chargé de colère et de peur. Rufus regarde sa famille. Il voit la fissure dans l'armure de son père, il sent la peur et il comprend que le déni de Dan est une carapace qu'il s'est forgée pour affronter la réalité. Mais le Corbeau n'est pas une simple menace : c'est une présence, une ombre qui plane sur eux, attendant le bon moment pour frapper à nouveau.

La scène se fige. Dan, avec son déni qui se déverse sur la famille ; Frank, avec sa rage impuissante ; Victoria, avec sa peur silencieuse ; et Jessica, qui sait qu'ils courent un grand danger. Et Rufus, enfin, qui comprend que le Corbeau ne veut pas seulement les faire souffrir, mais les détruire.

L'obscurité enveloppe désormais la maison Ashny. Un silence de plomb pèse sur chaque pièce après la réunion tendue. Rufus, fuyant la tension palpable du salon, se réfugie dans le sanctuaire de sa chambre d'enfance. Assis sur le bord du lit, il fixe la photo jaunie des « Quatre Corbeaux » posée sur la table de chevet. Le visage de Thomas Standfield, le quatrième enfant inconnu, semble le hanter, telle une énigme silencieuse. Son esprit tourne en boucle, essayant de tisser un lien entre l'escroquerie du garage Thompson, les accidents de Frank et Victoria, et le Corbeau.

Un léger coup à la porte le tire de ses pensées. C'est Jessica. Son visage est empreint d'une inquiétude qu'elle ne parvient plus à cacher. Elle entre sans attendre de réponse, fermant doucement la porte derrière elle comme pour créer une bulle de solitude.

— J'ai vu que tu t'étais mis en retrait toute la soirée, murmure-t-elle, sa voix basse et douce. Ça va, Rufus ? Je sais que ce n'est pas facile.

Rufus se lève et s'approche de la fenêtre pour regarder la nuit. — Je ne sais pas, Tante Jessica. J'ai l'impression d'être au milieu d'un puzzle géant, mais que toutes les pièces ont été mélangées par un inconnu. Le Corbeau... Il m'obsède. Je me demande si tout ça est lié à l'escroquerie du garage Thompson, à nos familles, à la mort de maman...

Il se tourne vers elle, son regard étant une question silencieuse. — Surtout, je me demande si les accidents de Victoria et Frank sont des actes isolés ou s'il va s'en prendre à nous tous. Qui sera le prochain ? Il y a trop de questions sans réponses, et j'ai l'impression qu'on m'en cache beaucoup.

Le visage de Jessica se fige. Une lueur d'alarme traverse ses yeux, rapidement remplacée par une expression de prudence et de retenue. Elle s'approche de lui, ses mains tremblantes. Le silence qui s'installe entre eux est plus évocateur que n'importe quelle confession. C'est le silence d'un secret, d'un non-dit pesant.

Elle fixe la photo sur la table de chevet, sa mâchoire se resserrant à peine. Il la voit déglutir, comme si elle s'apprêtait à dire quelque chose qu'elle ne veut pas révéler. Mais elle ne le fait pas.

Finalement, elle pose une main sur son épaule, sa voix n'étant plus qu'un chuchotement à peine audible. — Rufus, je... Je ne peux pas te dire tout ce que tu veux savoir. Mais écoute-moi bien. Elle s'arrête un instant, son regard empli d'une profondeur que Rufus n'a jamais vue auparavant.

— Suis ton instinct. Fais confiance à ton cœur, pas à ta raison.

Elle se détourne, la phrase suspendue dans l'air entre eux. Elle s'éloigne sans un mot de plus, laissant Rufus seul avec l'énigme de ses mots. Il regarde la porte se refermer derrière elle, une nouvelle question s'ajoutant à sa liste : que sait Jessica qui pourrait tout changer ?


Fin du Chapitre


Note d'auteur 

Dans cette scène, j'ai voulu accentuer le contraste entre la chaleur visuelle de la maison (la lumière jaune) et la froideur émotionnelle qui règne à l'intérieur . Le déni de Dan n'est pas seulement de l'aveuglement ; c'est une arme qu'il utilise pour étouffer la panique de Frank et Victoria, créant une atmosphère où la vérité est perçue comme une trahison.

Selon vous, le déni de Dan est-il une stratégie pour protéger sa famille du Corbeau, ou cherche-t-il avant tout à se protéger lui-même ?



A suivre Chapitre 8.2 : Est-ce pour l’appel du gain ?

« Derrière les briques rouges de la maison Ashny, le silence cache des blessures que même le déni brutal de Dan ne pourra plus étouffer longtemps. »

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