Chapitre 8.2 : est-ce pour l'appât du gain ?
Le lendemain matin, à un jour de l'enterrement d'Anna, le village de Valombré se réveille sous un ciel gris et un soleil timide qui peine à percer les nuages ; l'air est froid et humide. Rufus, l'esprit encore embrumé par le poids de la veille, enfile une veste et quitte la maison. Il a rendez-vous avec Camille dans un petit café du centre-ville.
Il la voit, assise seule à une table du fond, une tasse fumante entre les mains. Un dossier est posé sur le bois de la table. Elle relève les yeux quand il s'approche, un sourire las se dessinant sur son visage.
— J'ai commandé ton café, dit-elle en désignant la tasse vide d'un geste de la main. Je n'ai pas pu dormir. J'ai passé la nuit à chercher.
Rufus s'assit, le cœur battant dans sa poitrine. Il prend une gorgée, le liquide chaud le réconfortant. — Tu as trouvé quelque chose ?
Camille glisse le dossier vers lui. — J'ai trouvé le quatrième corbeau de la photo : Thomas Standfield.
Rufus sent son cœur faire un bond, une lueur d'espoir s'allumant en lui. — C'est lui ? Le Corbeau ?
Camille secoue la tête. — C'est ce que j'ai d'abord pensé. J'ai utilisé ma connexion chez un ami pour retrouver son numéro. Je l'ai appelé. Elle marque une pause. Il est vivant, et il est bien en vie en Italie. Il n'a pas mis les pieds à Valombré depuis plus de dix ans. Il vit là-bas, il a une famille. Il n'a rien à voir avec ça. C'est impossible qu'il soit le Corbeau.
Une vague de déception s'abat sur Rufus. Il avait mis tous ses espoirs sur cette photo, sur l'identité de ce quatrième enfant. Il fixe le cliché posé sur la table : les visages des quatre enfants, figés dans le temps, semblent se moquer de lui.
— Je ne comprends pas, murmure-t-il à voix basse. Ça ne peut pas être un hasard. Il y a un lien.
— Peut-être que c'est une fausse piste, propose Camille, sa voix pleine de compassion. C'est peut-être la seule chose que le Corbeau ne sait pas : l'identité de Thomas. La photo a peut-être un sens, mais pas celui que l'on pense. On ne sait rien de plus.
Rufus lève les yeux sur elle, un mélange de doute et de détermination dans le regard. Il sait qu'elle a raison, mais il est certain que la vérité est là, juste devant ses yeux, et que la photo en est la clé. Il repense aux paroles de sa tante Jessica : « Fais confiance à ton cœur, pas à ta raison. » Sa raison lui dit de lâcher prise, que la piste est morte. Mais son cœur lui hurle le contraire.
La photo n'est pas la fin du mystère. Elle est un lien vers un passé que sa famille veut désespérément cacher. Le secret n'est pas Thomas Standfield. Le secret est enfoui dans l'histoire des trois autres enfants de la photo : sa mère, sa tante Jessica et son oncle Frank. Le Corbeau n'est pas Thomas, mais quelqu'un qui sait quelque chose à leur sujet.
— Tu as raison, dit Rufus en soupirant. Ce n'est pas Thomas Standfield. Ce sont les autres. Le secret n'est pas dans l'identité du quatrième corbeau, mais dans le passé des trois autres. Quelque chose s'est passé entre ma mère, Frank et Jessica. Quelque chose que le Corbeau utilise contre nous aujourd'hui. Il ne veut pas s'en prendre à Thomas. Il veut s'en prendre à ma famille.
Il ramasse la photo sur la table. — La solution n'est pas en Italie. Elle est ici, à Valombré, dans le passé de ma famille.
L'air dans le grenier de la famille Ashny est aussi épais que le chagrin qu'il contient ; une atmosphère de souvenirs et de poussière. Un unique rayon de soleil, perçant à travers la lucarne, dessine des lignes dorées dans l'air, illuminant les meubles recouverts de draps blancs, tels des fantômes silencieux d'un autre temps. Rufus, le corps lourd et l'esprit tourmenté, s'enfonce dans le silence des lieux. À côté de lui, Camille parcourt les affaires d'Anna avec une compassion silencieuse, son rôle d'amie se muant en celui de complice.
Rufus, assis sur le sol rugueux, déplace une vieille commode. Derrière elle, un coffre en bois poussiéreux, qui lui est familier, gît là, semblant attendre d'être ouvert. Il l'a vu toute son enfance, rempli des objets que sa mère disait trop « spéciaux » pour être rangés ailleurs. Il l'ouvre ; le couvercle grince, révélant un contenu à la fois familier et inconnu. Au milieu des vieux jouets et des objets décolorés se trouve un dossier, épais et poussiéreux. Une étiquette jaunie par le temps porte l'inscription manuscrite : « Affaires familiales ».
Une lueur de curiosité s'allume dans ses yeux. Il tend le dossier à Camille. Elle l'ouvre et l'examine, le silence dans le grenier étant rompu par le léger frottement des pages. Son regard s'arrête sur un document qu'elle tend à Rufus.
— C'est une correspondance officielle..., murmure-t-elle, un froncement de sourcils se dessinant sur son visage. C'est un rapport qui a été modifié.
Rufus prend le document et comprend tout de suite. Il s'agit du même document que son père a demandé de falsifier, pour que la famille ne soit pas impliquée dans l'accident de Frank. Il baisse la tête, le cœur lourd.
— C'est bien ce que je pensais...
Camille continue de fouiller dans le dossier. Elle en sort un autre document qui semble familier à Rufus. Il reconnaît le papier, l'encre et le style. C'est un relevé bancaire. Au-dessus, en lettres capitales, s'affiche le nom de Dan Ashny. Mais en bas, il y a cette signature qui a l'air familière : J.A.
Il continue de fouiller. Les pages suivantes sont des copies de relevés bancaires. Son cœur bat à tout rompre. Il balaye les pages du regard, les chiffres se mélangeant, jusqu'à ce qu'il voie une ligne qui le frappe de plein fouet. Une ligne sur laquelle est inscrit : « Dépôt spécial : 100 millions de dollars ». Il a le souffle coupé, une vague d'incrédulité et de choc le submergeant.
— Mon Dieu..., murmure-t-il, incapable d'en dire plus.
Camille, penchée à ses côtés, voit les chiffres et hale — Qu'est-ce que c'est que ça ? D'où vient cet argent ?
Rufus n'a pas de réponse. Il continue de fouiller, les mains tremblantes. Il découvre un autre document, une mise en demeure avec le logo d'un garage et un nom effacé par le temps. Le cœur de Rufus se serre. Il comprend que tout est lié : le garage, l'argent, sa mère et le Corbeau. En bas de page figure la même signature, tracée d'une écriture élégante : J.A.
— J.A., répète Rufus, la voix basse et le regard perdu dans l'énigme.
Il repense à la phrase de sa tante Jessica : « Fais confiance à ton cœur, pas à ta raison ». Son cœur lui hurle que cet argent est lié à la mort de sa mère et que la signature « J.A. » n'est pas celle de sa tante. Il repense à tout : aux mots de son père, à l'attitude de sa famille. Il comprend que le Corbeau veut révéler ce secret au grand jour, et que la famille ne veut pas en entendre parler.
Fin du chapitre
Note d'auteur :
Le passage de la fausse piste de Thomas Standfield à la découverte du coffre d'Anna permet de recentrer l'intrigue sur le passé enfoui de Valombré. L'introduction du chiffre de 100 millions de dollars et de la signature mystérieuse "J.A." transforme ce qui semblait être une vengeance personnelle en une affaire de corruption de grande envergure
À qui peut bien appartenir la signature "J.A." sur ces documents bancaires ?
A Suivre : Chapitre 8.3 : Le silence et le sang
« Un dossier poussiéreux, une signature mystérieuse et un chiffre vertigineux : Rufus découvre que le secret de sa famille ne se compte pas seulement en mensonges, mais en millions de dollars. »

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