Chapitre 8.3 : Le Silence et le Sang

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Jessica est assise dans le silence feutré de sa chambre, la lumière de l'écran d'ordinateur éclairant son visage pensif. Elle ne fait pas attention au monde extérieur, entièrement absorbée par les mots qui s'écrivent sous ses doigts. Les souvenirs d'une autre vie, d'une autre époque, prennent forme sur la page blanche. Ce n'est pas un simple journal, c'est un testament, une confession écrite pour le cas où elle ne serait plus là pour la faire.

La porte s'ouvre sans un bruit et Dan entre, une pile de documents sous le bras. Il a l'air exténué, les yeux cernés, le costume froissé. Il remarque l'écran éclairé et s'approche. Le son du clavier s'arrête.

— Qu'est-ce que tu fais, Jessica ?, demande-t-il d'une voix grave et fatiguée.

Jessica ferme la fenêtre de son ordinateur portable, un geste instinctif. — Rien. Je... j'écris.

Un regard suspicieux se pose sur son visage. Sans un mot de plus, il pose les documents sur la table de chevet, s'approche du bureau et, avant qu'elle ne puisse réagir, il appuie sur le bouton « effacer » du clavier. Un bruit sourd, une fraction de seconde, et tout est parti. L'écran devient blanc, comme si rien n'avait jamais été là.

Jessica halète, son cœur battant la chamade. — Dan !

Il la regarde dans les yeux, son visage durci par une froide détermination : — Personne ne doit être au courant de tout ça. Pas un mot, pas un seul souvenir.

Les mains de Jessica se mettent à trembler. Elle regarde l'écran blanc, puis le visage de son frère. Sa voix, habituellement si calme, n'est plus qu'un murmure plaintif. — Les attaques du Corbeau... Frank et Victoria ont failli mourir. Ils ont eu de la chance, mais peut-être que moi, je n'en aurai pas. Je préfère prendre mes précautions, juste au cas où.

Les mots de Jessica, loin de l'apaiser, font exploser la rage de Dan. Il se détourne, une poignée de fer. Il frappe le bureau de son poing, un bruit sourd qui fait tressaillir Jessica. La vibration demeure encore dans l'air. La rage contre Jessica s'estompe, remplacée par la fureur froide et ancienne qui a scellé le destin d'Anna. Il ferme les yeux un instant et se souvient d'une scène avec elle.

***

Deux ans plus tôt, un mois après le diagnostic, dans leur chambre, le soleil filtre à travers les rideaux. Anna est dans son lit, plus faible mais l'esprit toujours alerte. Dan est assis à son chevet, le regard aussi dur que le marbre. Le docteur est parti, laissant derrière lui une sentence claire : sans soins intensifs, il ne reste plus beaucoup de temps.

Anna se laisse tomber sur l'oreiller, rongée par les remords. — Je ne peux plus vivre avec cette culpabilité ! Je suis morte, Dan. Je le suis déjà ! Laisse-moi faire la seule chose juste avant la fin !

Dan se penche au-dessus d'elle ; sa voix se fait un sifflement de menace glaciale. C'est la peur, et non l'amour, qui le guide désormais.

— Tu as mis ta vie en jeu pour ce secret. Je n'ai pas le droit de te laisser briser ton propre serment. Je n'ai plus le luxe de l'empathie.

Il lui prend le poignet, la forçant à le regarder. — Écoute-moi. Tu vas rester ici. Tu ne verras personne sans mon accord. Et le docteur va annoncer que les soins sont inutiles. Ta mort sera mon dernier acte de contrôle sur toi et sur ce secret. Ton silence est le seul cadeau qu'il te reste à nous offrir. Jure-moi ce silence.

Anna ne pleure pas. Elle hoche la tête, vaincue par la maladie et la détermination implacable de son mari. Il a gagné. Sa mort est la prison ultime qu'il lui impose.

Le murmure d'Anna s'évapore comme une brume chassée par un vent violent, et la chaleur étouffante de la chambre de malade se cristallise en un froid tranchant. Les rideaux du passé se déchirent pour laisser place aux murs familiers et sombres du bureau de Jessica. Le visage décharné de sa femme disparaît, remplacé par les traits terrifiés de sa sœur. La main de Dan, qu'il croyait encore serrée sur le poignet d'une mourante, se crispe dans le vide du présent, prête à broyer quiconque osera déterrer ce qu'il a passé deux ans à enfouir.

*** 

Dan revient à lui, sa main encore levée. Sa fureur n'est pas passée. Il a maintenu le contrôle sur Anna jusqu'à la fin. Il a fait le choix de l'empêcher de se soigner pour garantir son silence. Et maintenant, Jessica menace de briser ce pacte avec ses précautions stupides.

Il se retourne vers elle, son visage déformé par une fureur glaciale. Il la saisit par les cheveux, la tirant en arrière pour la forcer à le regarder. Ses yeux sont injectés de sang.

— Il ne va plus rien se passer, Jessica, siffle-t-il, sa voix tremblante de colère. Je vais m'assurer que le Corbeau ne revienne pas. Tu m'entends ? Je vais le faire taire. Maintenant, tu vas faire ce que tu as toujours fait : tu vas faire ton travail. Tu vas détruire ces documents, immédiatement.

Il lâche ses cheveux, la laissant retomber sur sa chaise. Il lui tend la pile de documents qu'il a apportée. Une peur panique s'empare de Jessica, mais elle n'ose pas bouger. Elle comprend qu'elle n'a pas le choix. Son regard tombe sur la pile de documents, mais tout ce qu'elle voit, c'est la signature de Dan, l'assurance de sa culpabilité. Elle baisse la tête, résignée.

Fin du chapitre

Note d'auteur :

C'est ici que le masque de Dan tombe définitivement. Le flashback révèle une horreur psychologique : il a utilisé la maladie d'Anna pour faire d'elle sa prisonnière et garantir son silence éternel . La violence physique envers Jessica à la fin du chapitre marque un point de non-retour ; Dan ne reculera devant rien pour effacer les preuves de sa culpabilité.

Après avoir découvert le sort réservé à Anna, pensez-vous que le Corbeau cherche à rendre justice ou simplement à infliger à Dan la même souffrance qu'il a causée aux autres ?

A suivre : Chapitre 9.1 : Derrière le Masque

Entre deux confessions sur la violence cachée d'un père et le rêve d'une évasion vers San Francisco , Rufus et Camille s'offrent une parenthèse de lumière pour masquer l'ombre grandissante des secrets de famille

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