Chapitre 9.1 : Derrière le masque
Le soleil brille sur le village, son éclat doux éclaire les murs de briques du vieux café. Assis à une table en terrasse, Rufus tient une tasse de café fumant entre ses mains ; la chaleur réconfortante contraste avec la froideur qu'il ressent depuis son retour. En face de lui, Camille a choisi un chocolat chaud, le regard perdu dans la petite rue qui s'éveille doucement. Le silence entre eux n'est pas lourd, mais plutôt une bulle de paix, un répit loin des secrets et des accusations de la maison familiale.
C'est Rufus qui brise le calme. — J'ai vu mon père hier soir. Il... Il a été violent avec Jessica.
La déclaration tombe comme une pierre dans l'eau tranquille de la matinée. Le regard de Camille se pose sur lui, empreint d'une surprise et d'une inquiétude profondes. — Il l'a frappée ?
Rufus secoue la tête. — Non, pas vraiment. Mais presque. Il l'a saisie, il lui a parlé avec une rage que je ne lui connaissais pas. Il la forçait à détruire des documents. Je... Je ne l'ai jamais vu comme ça. Jamais.
Il sent ses mains trembler. — C'est le deuil, peut-être, mais c'est bien plus que ça. Il cache quelque chose. Il est à la fois victime et agresseur.
Camille pose doucement sa tasse. — C'est une chose effrayante à voir, surtout quand il s'agit de ton père. Elle n'insiste pas pour connaître les détails. Au lieu de cela, elle fait quelque chose de plus simple, de plus apaisant. Tu te souviens de cette blague que tu avais faite au lycée ? À la fête d'Halloween que tes parents avaient organisée chez toi ?
Rufus la regarde, l'esprit encore englué dans l'image de son père. — Quelle blague ?
— Celle où tu avais volé un pot de Nutella à la fête. Tu avais fait croire à tout le monde que c'était le cadeau d'une fille que tu avais invitée, mais en fait, tu l'avais acheté et caché dans ta poche. Tout le monde a cru à ton histoire, et tu as fini par le manger tout seul, sous le regard de tous.
Un léger sourire se dessine sur le visage de Rufus, le souvenir lointain balayant pour un instant la pesanteur du présent. — C'était bien trop facile. Tout le monde m'a regardé comme si j'étais un génie. Mais c'était juste un pot de Nutella.
— C'est ce qui était drôle ! On a tous eu l'air si bêtes, sauf toi. Elle rit doucement, un rire qui ressemble à un rayon de soleil. C'était une fête tellement amusante. On passait notre temps à se déguiser.
— On était si insouciants, murmure Rufus, le sourire s'estompant légèrement.
— On peut l'être encore. Un instant, au moins, répond Camille en lui tendant la main par-dessus la table. Pas de corbeau, pas de secrets, pas d'accusations.
Il prend sa main. Pour la première fois depuis son retour, Rufus se sent non pas comme un détective cherchant des indices, mais simplement comme lui-même.
Les deux amis quittent le café, laissant derrière eux l'odeur du café et la chaleur du comptoir. Le soleil matinal réchauffe leurs visages alors qu'ils marchent côte à côte. Les rues sont encore calmes, et les rares passants les saluent d'un signe de tête amical.
Camille, avec un geste de la main qui balaie le paysage, brise le silence. — Tu ne m'as jamais vraiment raconté ta vie là-bas. À quoi ça ressemble, une ville pareille ? J'ai toujours rêvé d'y aller.
Rufus sourit, un sourire nostalgique se dessinant sur ses lèvres. — C'est un autre monde. Les rues sont bruyantes, les gens courent partout, il y a toujours quelque chose à faire. Les restaurants ferment tard, et il y a de la musique partout. C'est un endroit où il est facile de s'oublier, de se fondre dans la foule.
— C'est ce que je voudrais, murmure Camille, ses yeux balayant l'horizon. Me fondre dans la foule. Oublier tout ce qui se passe ici.
Rufus s'arrête et la regarde. — Tu n'as jamais eu envie de partir ? Tu es si attachée à ce village.
— Parfois, j'ai l'impression d'étouffer ici, confesse-t-elle, sa voix se faisant plus douce. C'est comme si le village était un aquarium et que je n'avais pas assez d'air. Les mêmes personnes, les mêmes histoires, encore et encore... J'ai l'impression que le temps s'est arrêté ici. J'ai toujours rêvé de découvrir le monde, d'avoir ma propre vie, loin d'ici. Mais j'ai toujours eu peur de le faire.
Elle prend une profonde inspiration, regardant autour d'elle comme pour se convaincre de la véracité de ses paroles. — De te voir, de voir que tu es parti et que tu as réussi à construire ta propre vie, ça me donne l'espoir que je pourrais le faire aussi. Tu as du courage, Rufus.
Rufus serre doucement sa main. Un silence s'installe entre eux, un silence qui n'est plus vide, mais rempli de compréhension. Il repense à son départ, au choc culturel de la vie en ville, et à la solitude qu'il a ressentie au début.
— Ce n'est pas facile, avoue-t-il, sa voix basse. Mais tu peux le faire. Tu es plus forte que tu ne le penses.
Il s'arrête de marcher, se tournant pour lui faire face. Un sourire confiant éclaire son visage, et ses yeux s'emplissent d'une lueur d'espoir.
— Écoute, après que cette histoire se termine, tu pourrais venir avec moi à San Francisco. On pourrait prendre des vacances, te montrer la ville. Te faire voir un peu ce que c'est de vivre libre, loin d'ici.
Le visage de Camille s'illumine, et une étincelle de joie brille dans ses yeux. — Tu serais capable de faire ça pour moi ?
— Bien sûr. Tu m'as aidé à traverser tout ça. Tu as été un roc pour moi. C'est la moindre des choses que je puisse faire. Et puis qui sait ? Peut-être que tu aimeras la vie en ville.
Leur pas résonne dans le silence de la rue, un nouvel espoir les animant.
Jessica est assise sur le rebord de son lit, la tête entre ses mains, perdue dans le silence pesant de sa chambre. Elle revoit sans cesse le visage d'Anna, sa sœur, un visage d'abord résigné, puis de plus en plus éteint. Les paroles de Rufus, ses accusations implicites, ont rouvert une plaie qu'elle essaie de refermer depuis des mois. Elle se sent coupable, écrasée par le poids d'un secret qu'elle n'a jamais voulu porter.
La porte s'ouvre doucement et Dan apparaît, une ombre dans l'encadrement de la porte. Il ne dit rien, se contentant de rester là, immobile.
— Tu es là depuis ce matin, Jess, murmure-t-il enfin, sa voix rauque brisant le silence. Tu vas bien ?
Jessica lève les yeux, ses traits déformés par la culpabilité. Elle ne répond pas à sa question. Elle se lève et, d'une voix tremblante, comme un murmure, elle avoue : — C'est de notre faute, Dan. Tout ça... C'est de notre faute.
Dan s'approche lentement et s'assoit à côté d'elle. — De quoi tu parles ? On a fait ce que l'on devait faire.
— On a caché la vérité, Dan. On a continué notre vie comme si rien ne s'était passé. On a laissé Anna seule face à ça. Le stress qu'elle a vécu... à cause de ce que l'on a fait... c'est ce qui l'a tuée. La voix de Jessica se brise, et des larmes silencieuses coulent sur ses joues. C'est la vérité. Anna est morte de notre faute.
Dan la regarde, les yeux perdus. Il ne répond pas, ne fait aucun geste pour la réconforter. Il reste silencieux, la fixant d'un regard vide. Finalement, il se lève et s'approche de la fenêtre, regardant l'extérieur. — Tu penses vraiment que c'est de notre faute ? demande-t-il, sa voix vide d'émotion. Ce que l'on a fait, tu n'y as jamais cru ?
— J'ai toujours su que c'était mal. J'ai eu peur. On a ruiné des gens. On leur a tout pris.
Dan se retourne, un regard dur dans les yeux. — Toute la fortune que la famille a gagnée, Jessica, c'est grâce à ça. C'est grâce à ce que tu as fait. Tu as falsifié des documents officiels pour que personne ne soit impliqué. Tu es aussi coupable que moi, Jessica. On a été gagnants dans cette histoire. D'ailleurs, tu n'as pas refusé quand tu as reçu ta part de l'argent.
Jessica le regarde, les larmes coulant toujours. Elle ne cache pas la vérité qu'elle vit. — J'ai profité de cet argent, oui. Mais il n'y a pas un jour où je ne me sens pas sale à cause de ça.
Il n'attend pas de réponse. Dan s'approche de la porte, le dos tourné à sa sœur. — Va te faire un thé, tu te sentiras mieux. La panique ne sert à rien. Tu me feras un thé en même temps, j'ai eu une longue journée.
Jessica le regarde, les larmes coulant toujours. Elle ne comprend pas cela. Elle se demande s'il ressent la même culpabilité qu'elle, ou si son cœur est trop froid pour y voir la vérité. Il n'attend pas de réponse. Il sort de la chambre en refermant la porte derrière lui. Jessica reste là, seule dans l'obscurité, le poids du secret encore plus lourd qu'avant.
Fin du chapitre
Note de l'auteur :
Dans cette première partie, nous voyons enfin les fissures du "clan" de Valombré devenir des gouffres. Rufus, qui cherchait la vérité comme un observateur extérieur, se retrouve brutalement aspiré par la noirceur de son propre héritage familial. Entre la nostalgie douce-amère d'un pot de Nutella partagé avec Camille et la violence glaciale de Dan , la frontière entre le passé idéal et le présent toxique s'effondre. Jusqu'où peut-on aimer quelqu'un que l'on ne reconnaît plus ?
Selon vous, Rufus a-t-il eu raison de baisser son arme, ou est-ce cette "faiblesse" qui va causer sa perte ?
à suivre : Chapitre 9.2 : Entre culpabilité et Camomille
« Dans le calme d'une cuisine devenue sanctuaire , les aveux de Jessica et la tendresse d'un frère ne suffiront pas à stopper l'ombre qui s'apprête à franchir le seuil. »

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